A la tête de l’association France Invest depuis juin, Sophie Paturle défend un capital-investissement plus stratégique et souverain. Dans un marché fragilisé par le ralentissement du M&A et les tensions géopolitiques, celle qui est également managing partner de Demeter appelle à mobiliser l’épargne privée, mais aussi à consolider les acteurs et capitaux du secteur.
Comment jugez-vous l’état actuel du marché du private equity et du M&A en France ?
Le marché reste très actif et essentiel pour notre économie et nos entreprises. Mais il est aujourd’hui bridé dans son dynamisme par un environnement économique et géopolitique incertain. Or notre métier, c’est d’investir sur le long terme. La visibilité est donc une condition clé. La France demeure un marché majeur en Europe, également résilient, notamment si on le compare au marché américain, souvent plus volatil, avec des valorisations plus élevées et une activité moins équilibrée entre secteurs. Le private equity représente près de 50 milliards d’euros investis par an, dont environ 40 milliards d’euros d’equity, répartis entre le venture, le growth, le capital-développement, les opérations de transmission, et une part croissante dédiée aux infrastructures. Les segments les plus exposés, comme le venture et le growth, sont aujourd’hui regardés avec prudence par les investisseurs. Le ralentissement du M&A pèse aussi. Après un rebond au second semestre 2024, la reprise espérée ne s’est pas confirmée en 2025, ce qui affecte les retours aux investisseurs et donc leur capacité à réinvestir. Pour autant, l’investissement privé reste clé face aux défis de transformation (digitalisation, transition écologique, etc.). Ces mutations offrent aussi de grandes opportunités : l’Europe doit construire sa souveraineté autour de ces enjeux, notamment via le couple franco-allemand, face aux Etats-Unis et à l’Asie. Le premier marché dont dispose l’Europe, c’est le sien.
Quelles sont vos priorités stratégiques à la tête de France Invest dans ce contexte ?
Il faut capitaliser sur nos points forts : renforcer la capacité d’innovation, améliorer la compétitivité et jouer pleinement la carte de la souveraineté économique. Cela suppose d’accélérer la réindustrialisation et de créer de meilleures passerelles entre recherche, innovation et entreprises. Il faut aussi consolider notre puissance de frappe financière. La France est le premier marché européen du private equity, plus importante à elle seule que l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie réunies, et attire 56 % d’investisseurs étrangers. Il faut préserver cette attractivité tout en développant les sources de capitaux privés, notamment l’épargne des investisseurs individuels et des particuliers. Les mesures issues de la loi Industrie verte vont dans ce sens. Les levées de fonds auprès du retail ont atteint 2,6 milliards d’euros, en hausse de 30 % en 2024. Sur le segment des investisseurs privés (family offices, corporates, high net worth), la dynamique est également forte, en France comme à l’international. Aux Etats-Unis, leur marge de progression – hors institutions financières, caisses de retraite ou compagnies d’assurances – est estimée à 50 %. En France, une croissance annuelle de 10 % paraît ambitieuse, mais atteignable.
La France est-elle toujours compétitive face aux autres places européennes ?
Historiquement, la France a davantage développé le private equity que ses voisins européens. Nous comptons aujourd’hui près de 460 sociétés de gestion, avec des équipes expérimentées combinant approche financière et approche industrielle. Cet accompagnement passe, par exemple, par le recours à des operating partners, des organisations structurées autour de secteurs d’expertise ou encore un ancrage régional fort. L’objectif est d’apporter bien plus que des capitaux. Un investisseur capable de mettre immédiatement les dirigeants des sociétés de son portefeuille en relation avec le bon contact, pour un partenariat commercial, industriel ou technologique, une opération de croissance ou une acquisition, fait gagner un temps précieux et instaure une relation de confiance. Les outils numériques renforcent encore cette efficacité en réduisant le temps consacré à la collecte de données. L’enjeu, désormais, est d’aider les entrepreneurs à se développer toujours plus efficacement, à l’international.
Après le ralentissement de 2023-2024, le marché du private equity retrouve-t-il de la liquidité ou entre-t-il dans une phase de transformation plus profonde ?
Les sociétés de gestion mettent davantage de temps à lever, ce qui constitue un facteur de ralentissement. Les levées de fonds ne baissent pas, mais ne progressent plus après une croissance continue. Les perspectives pour 2026 dépendront largement de la visibilité économique : si la confiance revient, les investisseurs seront plus enclins à reprendre du risque. Face au ralentissement du M&A, le marché innove. On observe un fort dynamisme du secondaire et des fonds de continuation, qui permettent d’apporter des solutions de liquidité. C’est une tendance appelée à se poursuivre et à se renforcer en 2026. Le private equity, historiquement réservé aux institutionnels, s’ouvre aussi à une nouvelle catégorie de souscripteurs. Le retail montant en puissance, les distributeurs (banques, CGP) se familiarisent progressivement à cette classe d’actifs. Les sociétés de gestion répondent aux attentes des nouveaux investisseurs, qui demandent plus de liquidité intermédiaire par rapport au cycle traditionnel du private equity, d’où le développement des produits « evergreen ». Enfin, deux autres tendances fortes se dessinent. D’abord, un mouvement de consolidation entre sociétés de gestion et le développement de plateformes plus significatives, offrant davantage de compétences, de services et de capacité d’investissement. Ensuite, un enjeu de transmission : certaines équipes, créées il y a 20 ans, doivent désormais préparer le relais à une nouvelle génération.
Quels sont aujourd’hui les grands enjeux réglementaires et fiscaux pour les fonds français ?
Un décret très positif a récemment été adopté : il permet aux investisseurs particuliers de bénéficier d’une réduction d’impôt sur le revenu à hauteur de 25 % des montants qu’ils investissent, d’ici la fin de l’année, dans les fonds communs de placement dans l’innovation (FCPI). C’est une mesure encourageante pour l’investissement dans l’économie réelle. Sur le plan réglementaire, un autre enjeu majeur concerne la simplification et l’abaissement des ratios de sécurité et de solvabilité imposés aux investisseurs institutionnels, notamment les compagnies d’assurances et les banques. Il faut leur permettre d’allouer davantage de ressources au private equity, aujourd’hui considéré comme un actif à risque élevé impliquant des exigences de fonds propres importantes. Enfin, au niveau européen, il faut harmoniser les règles pour réduire les distorsions de concurrence : le Luxembourg bénéficie encore d’une réglementation plus souple et compétitive.
La fiscalité française est-elle suffisamment attractive pour soutenir le développement du private equity, en particulier sur le mid-cap ?
On peut toujours faire mieux, mais l’enjeu est plutôt de préserver le cadre actuel et la compétitivité des entreprises en évitant tout alourdissement fiscal. Moins d’investisseurs, c’est mécaniquement moins de capitaux à long terme et donc moins de compétitivité. Ce serait une perte de chance pour la France, qui dispose pourtant de solides atouts pour jouer la carte d’une Europe industrielle. Nous avons une main-d’œuvre hautement qualifiée, mais un coût du travail et une fiscalité parmi les plus élevés du monde : il est indispensable de préserver nos forces sans affaiblir le tissu productif.
L’ESG est désormais incontournable : où en est-on réellement dans les pratiques des fonds ?
Pratiquement toutes les sociétés de gestion sont engagées dans une démarche ESG et France Invest les accompagne activement. La prise de conscience est réelle. Pour les investisseurs de moyen et de long terme, l’objectif est de réduire les risques et de créer de la valeur durable. Cela passe par la décarbonation et par l’adoption de procédés plus économes et de produits moins polluants. Sur le plan du social et de la gouvernance, les progrès sont réels : 30 % de femmes dans les équipes d’investissement, une gouvernance renforcée et une attention accrue au partage de la valeur. L’actionnariat salarié est un modèle vertueux, facteur de responsabilisation. Chaque année, de plus en plus de nos membres signent la charte du partage de la valeur. Investir dans le private equity, c’est non seulement miser sur une classe d’actifs performante, mais aussi contribuer à la constitution d’une épargne productive et partagée, notamment au bénéfice des salariés.
Et au niveau international ?
La position du gouvernement américain sous Donald Trump a quelque peu rebattu les cartes, notamment sur le volet environnemental. Pendant ce temps, la Chine et l’Inde n’ont jamais autant investi dans les énergies renouvelables, pour des raisons à la fois économiques et stratégiques. Dix ans après les accords de Paris, il est regrettable d’observer un tel recul, alors que nous devrions être pleinement entrés dans la phase opérationnelle. Mais je reste confiante. Les réalités économiques, les enjeux de souveraineté et les coûts liés au dérèglement climatique finiront par s’imposer. Les coûts des catastrophes climatiques ont atteint 320 milliards de dollars en 2024, année record de température. Mais je crois à un certain retour du pragmatisme. Pour embarquer tout le monde, il faut un reporting ESG plus efficace, pertinent et lisible : inutile de tout mesurer. Les décisions d’investissement dans la décarbonation s’inscrivent dans le long terme. Elles sont réfléchies et budgétées. On peut ralentir ou accélérer le mouvement, mais la trajectoire est lancée. L’essentiel est de garder le cap.