Technique de restructuration venue d’outre-Atlantique et bien connue des spécialistes, le liability management exercise (LME), a fait une entrée fracassante auprès d’un plus large public avec le cas Altice. Bénéficiant d’un attrait certain (1), elle nécessite quelques adaptations au marché européen (2). Les LME, et plus généralement les restructurations, restent une matière mouvante et une course permanente entre prêteurs et emprunteurs (3).
1. L’attrait de cette technique venue des Etats-Unis
Le LME repose sur l’exploitation – parfois agressive – de la documentation financière existante, et plus particulièrement de ses failles, afin de modifier les équilibres contractuels et de permettre à un emprunteur ou à certains créanciers d’améliorer leur position au détriment des autres parties prenantes.
Parce qu’il prend des formes variées et s’adapte aux spécificités de chaque situation et documentation, le LME ne se résume pas à une seule mécanique. Parmi les techniques récurrentes figurent toutefois :
– le debt exchange, consistant à échanger une dette existante contre une nouvelle assortie de conditions contractuelles modifiées (taux, date de maturité, garanties) ;
– l’uptiering, par lequel une dette de rang supérieur est introduite, reléguant les créanciers historiques à un rang subordonné ;
– les dropdown transactions, consistant à transférer des actifs de valeur vers une filiale en dehors du périmètre des prêteurs initiaux afin de lever une nouvelle dette sur celle-ci, affaiblissant mécaniquement la position des prêteurs initiaux (dossier J-Crew).
Malgré des différences structurelles de marché, le LME fait progressivement son entrée dans les restructurations européennes, grâce à une évolution des conditions juridiques et financières.
Le recours croissant des entreprises aux émissions d’obligations à haut rendement (high yield), régies par le droit de l’Etat de New York, dont la documentation de financement est plus souple, a commencé à remodeler le paysage de la restructuration. La documentation bancaire s’est également assouplie avec l’abondance de liquidités sur les marchés ces dernières années, tandis que les réformes récentes, dont l’introduction de l’application forcée interclasse (cross-class cram-down) dans l’UE, ont rééquilibré les rapports de force dans les restructurations, rendant de facto la réalisation des LME plus aisée.
2. Limites et précautions pour les LME en Europe
Le succès des LME aux Etats-Unis n’est néanmoins pas fortuit : le marché américain est particulièrement favorable à ces pratiques, ce qui les rend difficilement transposables à l’identique en Europe. D’abord, les LME se développent surtout dans les opérations aux plus fortes capitalisations, où la documentation high yield laisse davantage de flexibilité et d’espace pour exploiter ses « failles » que la documentation européenne, plus contraignante et centrée sur des engagements financiers stricts de maintien de différents taux, ratios, niveaux (maintenance covenants). Ensuite, la culture de marché diverge sensiblement. Le marché européen, plus étroit, réunit des acteurs institutionnels qui interagissent fréquemment, ce qui incite à privilégier des solutions consensuelles et moins agressives, souvent sous le contrôle des juridictions. A cela s’ajoute un risque plus élevé d’engagement de la responsabilité des dirigeants en Europe qu’aux Etats-Unis, où les devoirs de loyauté et de diligence envers la société (fiduciary duties) se sont assouplis dans l’Etat du Delaware, permettant aux mandataires sociaux de favoriser certains créanciers avec un risque limité. En France par exemple, les principes de primauté de l’intérêt social, d’égalité des créanciers et les règles des nullités de la période suspecte limitent la liberté des débiteurs. Cela renforce ainsi l’intérêt de finaliser la restructuration dans le cadre de procédures judiciairement encadrées, telles que la sauvegarde accélérée, assurant un certain contrôle sur le respect des intérêts en présence. En pratique, les LME européens diffèrent déjà de leurs équivalents américains et servent principalement de préambule à une restructuration plus large, mobilisant ensuite les mécanismes légaux nationaux. Ils constituent avant tout un levier de négociation pour accroître la pression sur certains créanciers, faire évoluer les positions et favoriser une solution globale.
3. Perspectives
Une approche pragmatique s’impose : toute action documentaire entraîne une réaction. Si les LME ont pu prospérer aux Etats-Unis, c’est parce que la documentation existante le permettait. Mais depuis, chaque opération emblématique a généré une réponse contractuelle spécifique et rend la fenêtre d’opportunité un peu plus étroite pour les suivantes. Cela s’illustre par l’introduction de clauses interdisant le transfert de la propriété intellectuelle en dehors d’un certain périmètre du groupe (J-Crew blocker), ou limitant toute modification des dispositions exigeant l’unanimité ou une majorité renforcée dans les contrats de financement senior ou dans les accords intercréditeurs s’agissant de la subordination et de l’ordre de distribution des produits (Serta blocker).
Il est toutefois difficile de rédiger des clauses anti-LME suffisamment larges pour couvrir l’ensemble des techniques existantes (general LME blockers) sans priver l’emprunteur de toute liberté dans le contrat. Trop restrictives, elles freineraient l’innovation financière ; trop ciblées, elles deviendraient obsolètes et seraient contournées par de nouveaux montages. C’est d’ailleurs peut-être le point clé : l’écosystème se transforme déjà. Les LME d’aujourd’hui ne seront pas ceux de demain. D’autres instruments émergeront, façonnés par les réactions actuelles et la course permanente entre prêteurs et emprunteurs. La restructuration financière demeure un terrain où les pratiques évoluent rapidement et où une connaissance précise du marché est un atout majeur.