L’avocat de l’année

Vincent Agulhon, le grand fiscaliste

Publié le 26 juin 2015 à 15h38    Mis à jour le 8 juillet 2021 à 17h56

Sa consécration comme meilleur fiscaliste de l’année récompense le tournant qu’il a donné à sa carrière en 2013, quand après près de quinze ans d’exercice chez Jones Day, Vincent Agulhon a choisi de rejoindre Darrois Villey Maillot Brochier pour donner une nouvelle impulsion à la pratique fiscale du cabinet. Portrait d’un homme pudique et grand professionnel.

Une chose est sûre, Vincent Agulhon détonne dans le marché des avocats d’affaires. Et pas uniquement parce que du haut de ses 196 cm, il surplombe l’ensemble de ses confrères. Sa personnalité relativement réservée est également un trait atypique pour la profession. «Il est réservé mais a un grand sens de l’humour et beaucoup de recul sur lui-même», remarque François Garnier, vice-président exécutif en charge des affaires juridiques d’Ipsen, qui a travaillé avec lui durant douze ans lorsqu’il était vice-président de Pfizer. «Il est pudique en dépit de sa taille et de sa très grande technicité. Il est encyclopédique dans sa matière, sans être pédant», ajoute Gaël Beineix, directeur fiscal de Casino. Une star, sans ego. Là encore, l’originalité mérite d’être remarquée.

Mathématicien contrarié

Son accent chantant le trahit un peu car Vincent Agulhon est d’origine montpelliéraine. Né d’un père cadre sup’ à la SNCF et d’une mère infirmière, il a grandi sur les bords de la Méditerranée jusqu’à ses 18 ans. «J’étais bon élève, plutôt calme et équilibré», se rappelle-t-il. Le baccalauréat obtenu en 1986, son goût pour les mathématiques le conduit à s’inscrire en Math sup. Mais le haut niveau requis en la matière lui impose rapidement de revoir ses plans.

Direction : la prépa HEC du lycée Masséna de Nice où son parrain exerce comme professeur. Un choix opportun puisqu’au bout d’un an, il est reçu aux concours d’HEC et intègre le campus de Jouy-en-Josas. Contrairement aux autres élèves parisiens, le Montpelliérain reste les week-ends à l’école, en compagnie d’autres élèves provinciaux. «J’y ai rencontré des amis solides», précise-t-il, citant notamment Jean Schaffner qui dirige aujourd’hui la pratique fiscale d’Allen & Overy à Luxembourg. Initié au droit dès la première année de sa formation commerciale, il choisit la majeure juridique et fiscale en troisième année.

En parallèle, il profite de l’opportunité offerte par l’école de s’inscrire en DESS de fiscalité internationale à Paris XI. Et en 1991, il reçoit son double diplôme. «Patrick Rassat qui dirigeait le DESS m’a orienté pour un stage de trois mois chez Francis Lefebvre, raconte l’avocat. Il me voyait déjà fiscaliste. Je n’étais pas contre car mon apprentissage de la matière m’avait plu et me permettait de garder un lien avec le chiffre. Je retrouvais ainsi un petit peu ma vocation contrariée de mathématicien!» Car Vincent Agulhon insiste : «Le fiscaliste doit avoir une vision transversale de l’entreprise pour pouvoir exercer et être doté d’un bon vernis économique pour comprendre la technicité de la matière».

C’est d’ailleurs l’une des qualités que lui reconnaissent ses clients. François Garnier explique : «Il est exceptionnel en situation de crise et pour appréhender les problématiques liées aux réorganisations d’entreprise. Doté d’une technicité irréprochable, il sait anticiper les problèmes. Ce savoir-faire allié à une personnalité rassurante assure au client un niveau de confort et de sécurité très appréciable.»

En 1991, le jeune stagiaire intègre donc le cabinet Francis Lefebvre où il est affecté à la «section 40» qui se consacre à la fiscalité internationale. Quand au début de l’été 1991, l’équipe lui propose de rester comme conseil juridique, l’étudiant se réjouit. Un petit sujet reste néanmoins à traiter car la réforme sur la fusion des professions juridiques vient d’être votée et deviendra effective à la fin de l’année. Or Vincent Agulhon est contraint d’effectuer un an de service militaire. Pour lui éviter d’avoir à passer le Barreau à son retour, le cabinet l’embauche en juillet 1991 et suspend son contrat de travail le 1er août pour onze mois. Le temps pour l’apprenti militaire de devenir aide de camp du général en charge du Centre des hautes études militaires et notamment de l’accompagner inspecter les atolls de Polynésie… En parallèle de «cette épreuve», Francis Lefebvre lui demande néanmoins de rattraper son cursus de droit par le bas. Après avoir obtenu son DESS de fiscalité, Vincent Agulhon s’attaque donc à sa première et deuxième année de droit en passant un examen d’équivalence. «Je n’avais pas révisé grand-chose, avoue-t-il. A l’exception de quelques fiches données par Guillaume Poitrinal, un camarade de chambrée de l’armée.» Puis il enchaîne sur sa licence en 1992, et sa maîtrise en 1993. «J’ai tout fait dans le désordre, plaisante-t-il, ce qui m’a valu quelques soucis informatiques lors de mes inscriptions !»

L’attirance américaine

De retour au sein du département de fiscalité internationale de Francis Lefebvre en septembre 1992, le jeune avocat se passionne pour son métier. Attentif et impliqué, il apprend beaucoup de ses pairs. Particulièrement de Pierre-Sébastien Thill qui le prend sous son aile. Mais au bout de 18 mois, son associé référent part prendre en charge le bureau new-yorkais du cabinet. Lui reste derrière à Paris et se retrouve un peu comme un électron libre au sein de la grande équipe. «J’ai vite pris conscience que pour progresser dans ma carrière, je devais pratiquer la fiscalité domestique, admet-il. Je m’en suis ouvert à Pierre-Sébastien Thill et nous avons mis au point un processus d’exfiltration de l’équipe !» Celle-ci débute par un stage de six mois à New York au sein du cabinet Crawath Swaine & Moore. Une véritable révélation pour l’avocat qui découvre, avec enthousiasme, l’agitation provoquée par les grands dossiers transactionnels et le travail commun entre fiscalistes et avocats du corporate.

De retour à Paris en 1996, il intègre l’équipe de fiscalité interne. «La doctrine fiscale française s’est faite en grande partie chez Francis Lefebvre, explique-t-il. J’avais donc l’impression d’appartenir à un grand cabinet et j’ai beaucoup appris des associés de l’équipe.» Notamment de Dominique Godet qui l’a formé à la relation client en l’emmenant en rendez-vous et en lui confiant rapidement des dossiers de clients récurrents comme Ford.

En 1999, un chasseur de têtes prend contact avec l’avocat pour remplacer le collaborateur de Pierre Ullmann chez Jones Day. Le fait de retrouver les méthodes de travail américaines qu’il avait connues chez Crawath Swaine et le travail commun avec les équipes transactionnelles sont des arguments convaincants. «Lorsque l’on quitte un cabinet, c’est souvent à cause d’une combinaison entre une certaine frustration et l’attirance de l’inconnu. Pour moi, c’était indéniablement l’attrait de la nouveauté», tient-il à préciser. Mais la nouveauté passe d’abord par un changement de rythme. Le bureau parisien de Jones Day comptait à l’époque un peu plus d’une trentaine de personnes et seulement deux fiscalistes à pied d’œuvre durant les heures de travail françaises et américaines. Durant les quatorze années qu’il y a passées, Vincent Agulhon a su faire évoluer l’équipe fiscale. Coopté associé en 2002, il aura connu le départ de Pierre Ullmann puis les arrivées d’Emmanuel Chauve, d’Alexandre Blestel, de Christopher Potter, d’Emmanuel de la Rochethulon et de bien d’autres. «Il est vrai que l’équipe a connu pas mal de mouvements, admet-il. Mais j’en étais le fil rouge et à la fin, je faisais presque partie des meubles !» Son activité connaît un fort essor durant ces quelques années. Ayant développé une pratique reconnue en fiscalité immobilière, il poursuit ses dossiers de fiscalité transactionnelle notamment auprès d’une clientèle autonome comme Blackstone ou Pfizer.

La consécration dans un cabinet français

Devenu coordinateur de la pratique fiscale au niveau européen, Vincent Agulhon s’installe dans la liste des grands fiscalistes de la place. La proximité qu’il entretient avec ses clients est étonnante. «Il est totalement dédié à nos problématiques et a un niveau d’attention exceptionnel, précise Gaël Beineix. Il sait dialoguer avec son client sans l’écraser par sa connaissance. Ce travail collaboratif est très appréciable.»

Les offres de recrutement des cabinets concurrents n’intéressent pas l’associé. Sauf lorsqu’en 2012, un chasseur de têtes l’approche pour lui proposer de rejoindre Darrois Villey Maillot Brochier. «Yann Grolleaud venait d’en partir et l’on me proposait de refonder un département fiscal qui travaillerait en commun avec l’une équipes corporate les plus réputées de France.» Tenté, l’avocat hésite tout de même longuement. «Mes associés continuent aujourd’hui de se moquer de moi pour le temps que j’ai pris pour me décider», plaisante-t-il. A croire que l’avocat se fait une fois encore déborder par sa peur de l’inconnu car les rumeurs alors persistantes de départ de Jean-Michel Darrois ou d’implosion du cabinet, Vincent Agulhon n’y a jamais cru. Il avait d’ailleurs raison.

Il intègre le cabinet français le 20 mai 2013, accompagné de deux collaborateurs : Loïc Vedie et Zoé Attali. Et s’il reconnaît que le bouleversement psychologique a été important, il ne regrette absolument rien. Bien au contraire. Il explique : «Tous les associés sont convaincus de l’importance d’impliquer les fiscalistes en amont des opérations corporate. Il n’y a aucune patrimonialité des dossiers et une parfaite collégialité de traitement.» Ses clients ne se sont d’ailleurs pas plaints de son mouvement. Gaël Beineix estime même que «la pratique fiscale du cabinet égale aujourd’hui celle du corporate». Et c’est sans aucun doute la plus belle des reconnaissances pour un avocat d’affaires.

Dans la même rubrique

Priscilla van den Perre, la fiscaliste tournée vers les autres

Elue avocate de l’année en droit fiscal par ses pairs, Priscilla van den Perre, associée de De...

Fiscalité transactionnelle : les entreprises s’adaptent face aux incertitudes

Face à un marché du M&A encore instable, à la réforme controversée des management packages et à...

L’avocat de l’année - Sébastien de Monès, la passion du collectif

Elu avocat de l’année en droit fiscal par ses pairs, l’associé de Bredin Prat, Sébastien de Monès,...

Voir plus

Chargement…