Avocat de Gide Loyrette Nouel durant vingt ans, Jean-Emmanuel Skovron est l’un des cofondateurs de BDGS Associés. Son positionnement auprès d’une clientèle publique et privée réglementée lui aura permis de s’imposer dans les plus belles opérations de M&A de ces dernières années. Portrait d’un avocat volontairement discret mais qui mérite indéniablement la lumière.
Ce début d’entretien est comme une plongée dans un autre monde. Installée depuis trente secondes dans un des confortables fauteuils d’une salle de réunion donnant sur une terrasse arborée, voilà qu’apparaît en courant Jean-Emmauel Skovron en s’excusant platement de ne pas nous avoir précédée dans la pièce pour nous accueillir. Gentillesse et bienveillance, le ton est tout de suite donné.
Et durant deux heures, c’est une personnalité comme l’on en croise peu dans le monde des affaires qui se révèle. L’argent n’est pour lui pas un moteur. «Je suis conscient de très bien gagner ma vie, mais je crois que rien n’est pire que ceux qui croient valoir ce qu’ils gagnent», expose-t-il avec assurance. Convaincu d’avoir un rôle «d’accoucheur, de confesseur» à l’égard de ses clients et fier d’avoir des liens de proximité avec la majorité d’entre eux, il est néanmoins très attentif à conserver du temps pour sa vie personnelle, auprès de son épouse et de leurs quatre enfants. «Je suis comme dans Les Chariots de feu, je ne cours pas le dimanche», explique-t-il tout en dénonçant «les faux conference-calls le week-end où rien d’important ne se dit». Son numéro de portable est d’ailleurs devenu personnel depuis qu’il a surpris son fils de cinq ans jouant avec un téléphone en plastique et faisant semblant d’appeler Morgan Stanley. «C’est un des problèmes de notre profession, poursuit-il, la destruction de valeurs des meilleurs avocats en leur imposant des rythmes de travail délirants. Je crois qu’il est important de savoir décrocher ; on revient toujours plus fort.» Une question qu’il a souvent abordée lorsqu’il s’occupait des recrutements chez Gide Loyrette Nouel. Cette véritable philosophie de vie ne l’aura pourtant jamais empêché d’être un grand travailleur.
Ancien vacataire de la fonction publique
Après une enfance à Vineuil-Saint-Firmin, à côté de Chantilly, Jean-Emmanuel Skovron est un jeune garçon prudent, prévoyant mais très pressé de démarrer sa vie active. Reçu au concours d’entrée à l’IEP de Paris et inscrit en même temps à Paris-I en droit, il poursuit les deux formations en même temps. Pas impressionné le moins du monde par la surcharge de travail, il suit même en parallèle des cours de philosophie et d’histoire. «Je n’ai pas vécu mes années d’études comme les autres jeunes, confesse-t-il. J’ai beaucoup travaillé et fait tout en même temps pour avancer rapidement.»
Pour financer sa scolarité, il enchaîne les petits boulots, certains moins motivants que d’autres, comme ses expériences dans des centres d’appels. Devenu vacataire de la fonction publique en 1989, il est tout d’abord affecté à l’archivage de la DGI du ministère de l’Industrie. «J’y ai rencontré la conservatrice Marie-Hélène Joly, une femme extraordinaire qui m’a pris sous son aile et, en plus des cartons, m’a confié le soin de rédiger des notes sur différents sujets.» Au fil des mois, il passe de service d’archives en service d’archives, au Commissariat au plan, à Matignon…
Mais en 1992 les coupures budgétaires l’obligent à chercher un autre travail à mi-temps. «Ma fiancée était stagiaire chez Gide Loyrette Nouel. Je savais donc que les stagiaires y étaient bien rémunérés. J’ai tenté ma chance», raconte-t-il. Son CV, déjà très complet, reçoit l’attention des recruteurs. Jean-Emmanuel Skovron intègre alors un monde qu’il ne connaît pas. «J’étais en DEA d’histoire et ambitionnais de devenir professeur. Je suis arrivé dans le bureau des stagiaires avec mon chandail et mon écharpe. Je dénotais clairement par rapport aux autres mais je ne m’en apercevais pas, raconte-t-il en riant. Au bout de trois jours, une assistante m’a gentiment conseillé d’aller m’acheter un costume et une cravate.»
Du fiscal au corporate en passant par le public des affaires
Cet épisode n’entache pourtant en rien la réputation que l’étudiant se construit rapidement au sein de la maison. Noël Chahid Nouraï le repère dès les premiers jours. L’associé exerçait alors dans le département de droit fiscal, mais intervenait également par passion en droit public des affaires. «Il lui était néanmoins difficile de travailler avec les collaborateurs du département droit public. Il a donc entrepris de me former à la matière alors même que j’étais affecté au fiscal. Curieux de nature, j’étais ravi !», retrace l’avocat, qui dit avoir été très lié à Noël Chahid Nouraï. «C’était quasiment du mandarinat ! avoue-t-il, tout en précisant avoir conservé durant longtemps les mêmes tics de langage. Et lorsque, en 1995, Noël a quitté le cabinet pour rejoindre le Conseil d’Etat, je me suis retrouvé comme orphelin.» Le jeune avocat cherche sa place au sein de la maison Gide. Richard Beauvais, associé en tax, lui propose de rester dans le département. Mais au bout de quelques mois, il se laisse tenter par le public des affaires. «Là encore, j’ai été déçu, se souvient-il. Ce n’était pas un caprice de ma part, mais je ne retrouvais nulle part les dossiers qui m’avaient tant plu à l’époque de Noël Chahid Nouraï, comme la privatisation de Elf ou du CIC. J’ai alors sérieusement songé à réorienter ma carrière.» D’autant que l’entreprise JC Decaux lui propose un poste lui permettant de travailler régulièrement avec des pays hispaniques. Une opportunité intéressante pour ce Franco-Espagnol.
Se confiant à Youssef Djehane et Antoine Bonnasse, associés du département corporate qu’il avait régulièrement côtoyés sur des dossiers, ces derniers lui proposent d’intégrer leur département. «Olivier Diaz et Hervé Pisani, deux collaborateurs du département tax que j’appréciais, avaient fait le même mouvement deux ans auparavant. En 1998, j’ai suivi le chemin qu’ils avaient tracé.»
Dix-huit ans déjà que Jean-Emmanuel Skovron est avocat en corporate. Et pourtant sa réputation de publiciste lui colle toujours à la peau ! Force est en effet de reconnaître qu’une partie des clients qu’il a accompagnés relève du secteur public : SNCF, La Banque Postale, Agence de participation de l’Etat, etc. Mais bien d’autres sont des entreprises privées, comme le PMU ou Groupama. Un point de ralliement néanmoins : ce sont toutes des entreprises réglementées où souvent l’Etat joue un rôle important. Et c’est en se positionnant intelligemment sur ce type d’opérations que Jean-Emmanuel Skovron parvient aujourd’hui à s’imposer sur la plupart des grands dossiers de M&A français. Car désormais, plus aucun dossier stratégique n’échappe au contrôle de Bercy.
Le pari gagné de BDGS Associés
Associé de Gide Loyrette Nouel depuis 2001 et à l’aube de fêter ses 20 ans dans la maison, l’avocat ressent un grand besoin de changement. «C’était peut-être la crise de la quarantaine, sourit-il. Certains laissent femme et enfants, moi j’ai décidé de changer de cabinet.» Or Youssef Djehane et Antoine Bonnasse souhaitent eux aussi faire leurs valises. Quant à Antoine Gosset-Grainville, Jean-Emmanuel Skovron était resté en contact avec lui lors de son départ de Gide en 2007. «On s’était toujours dit qu’un jour on ferait le tour du monde à la nage ensemble», plaisante-t-il. Et le jour venu, en 2013, le voyage s’est organisé rapidement.
Si leurs départs se sont passés en bonne intelligence avec les équipes de Gide, Jean-Emmanuel Skovron reconnaît avoir regretté de «décevoir les personnes qui avaient cru en nous et de faire des dégâts en interne». Mais la suite se révélera plus positive, pour Gide Loyrette Nouel comme pour le cabinet que les quatre amis associés fondent ensemble : BDGS Associés.
«Les débuts comme entrepreneurs sont comme une jungle qu’il faut traverser. Lorsque certains doivent passer à pied à coups de machette, nous avons eu la chance de pouvoir prendre l’option 4x4 climatisé !», plaisante-t-il. Car en dehors de plusieurs heures passées au téléphone avec leur opérateur pour obtenir l’ouverture de lignes et la gestion de quelques ampoules, Jean-Emmanuel Skovron reconnaît n’avoir pas pris un gros risque pour son activité. «Nous avons été très vite soutenus par nos clients, par nos confrères et même par la presse. L’activité de BDGS a démarré à un rythme incroyable.» Depuis, la marque s’est imposée sur le marché parisien et plusieurs associés de renom les ont rejoints, comme Marc Loy, Maria Trabucchi ou Anne-Sophie Noury.
Quant à Jean-Emmanuel Skovron, il poursuit son activité avec la discrétion et le sérieux qui le caractérisent. Vingt ans de privatisations, vingt ans de relations avec l’Etat. Quant à ceux qui pourraient croire que son positionnement lui permet d’influer sur certaines décisions étatiques, voire de faciliter les dossiers, sa réponse est claire : «Je ne vends pas de l’influence, je ne fais que du droit.» Tout porte à croire qu’avec Jean-Emmanuel Skovron à ses côtés, «on parie que vous allez gagner».