Réputé pour son professionalisme et sa grande discrétion, l’avocat de l’année en M&A, Sébastien Prat, a accepté de se livrer un peu à Option Droit & Affaires.
C’est dans son grand bureau de la rue du Faubourg Saint-Honoré que Sébastien Prat nous reçoit. Grand sourire, regard franc, pas de cravate (il déteste en porter), l’avocat reste néanmoins un peu sur la réserve. Il avoue qu’il préfère rester discret, comme son métier lui impose. Difficile pourtant de passer inaperçu dans le monde des affaires lorsque l’on s’appelle Prat. De son père Jean-François, grande figure du barreau parisien, décédé il y a quatre ans, il sait que nous allons beaucoup parler durant notre entretien. La comparaison quasi inévitable, il l’accepte «avec plaisir et honneur». Un poids qui pourrait sembler lourd à porter, mais il le dit sans ambages : «Ce n’est rien comme inconvénient par rapport à l’avantage qu’il y a à susciter un regard bienveillant.» Et même s’il a indéniablement reçu l’excellence en héritage, loin de nous l’ambition de faire des parallèles excessifs entre les deux hommes. Car en plus de son nom, le fils a su se faire un prénom bien à lui sur la place.
Un caractère méditerranéen
Le droit, il y est venu par atavisme. Petit-fils et fils d’avocats et avec une mère juriste, aujourd’hui experte en art contemporain, il était difficile d’y échapper. «Personne ne m’a poussé à me lancer dans de telles études, précise-t-il. C’était l’environnement dans lequel j’évoluais et il me semblait assez ouvert pour mener à différents métiers.» Après l’obtention de sa maîtrise à Paris II, il débute un DEA en droit des affaires à Paris I. Et c’est à cette occasion qu’il apprend véritablement à apprécier la matière. Christian Gavalda, professeur de droit commercial et bancaire, n’y est pas étranger. «Il nous a ouvert les yeux sur la souplesse de la règle et le rôle fondamental du droit comme facteur d’organisation sociale. Mon père m’avait d’ailleurs recommandé d’approcher mes études de cette façon : chercher son raisonnement derrière chaque ligne d’article car la solution se trouve toujours dans les textes.» Un conseil qu’il utilise aujourd’hui dans ses dossiers de M&A. «Le droit est un instrument de démonstration et la structuration d’une opération impose d’intégrer diverses composantes juridiques et de savoir agréger différents flux de savoirs», soutient-il. Son associée Sylvie Morabia, avec qui il est en relation constante, témoigne : «La force de Sébastien, c’est son audace. Il s’intéresse à tout ce qui est innovant, notamment dans son métier. Cette curiosité doublée d’une intelligence très mobile lui confèrent un avantage certain dans les négociations.» Lui-même se présente comme quelqu’un de spontané, d’intuitif avec une pointe d’impulsivité. «Un caractère méditerranéen, conclut-il. Mais avec un père monégasque et une mère nîmoise, il ne pouvait en être autrement !»
L’homme de droit
A la sortie de son DEA, l’étudiant est impatient de rentrer dans la vie active. Son père lui conseille pourtant d’ajouter une corde à son arc pour se démarquer des autres futurs avocats. La compétition commence en effet à être importante sur la place parisienne et les doubles formations n’existent pas encore. Certains avocats tentent une expérience à l’international, lui opte pour une autre voie : la thèse. «C’est finalement l’accomplissement des études supérieures et peu d’étudiants se lançaient dans un tel travail, justifie-t-il. Je voulais néanmoins achever ma tâche dans les meilleurs délais pour ne pas retarder trop longtemps mon admission au barreau.» Alain Viandier, professeur réputé de droit des affaires, accepte de le diriger dans ses recherches. Et au bout de deux ans et demi de labeur quotidien, l’étudiant met un point final à sa thèse sur «Les pactes d’actionnaires relatifs aux valeurs mobilières». Un travail gratifié d’une mention très bien avec félicitations du jury, qui est rapidement publié aux éditions Litec.
Fort de cette formation, le jeune avocat de 26 ans choisit de débuter sa carrière au sein du cabinet du bâtonnier de Bigault du Granrut. Une structure traditionnelle composée de quatre associés dans laquelle il s’initie au contentieux. «Je voulais absolument connaître le métier par ce qu’il est fondamentalement, témoigne-t-il. Je continue d’ailleurs toujours à plaider régulièrement aujourd’hui. Je suis de ceux qui pensent qu’on ne peut bien conseiller un client qu’en ayant une vision judiciaire du sujet.» Mais d’avouer que l’exercice l’a toujours impressionné.
Formé à l’école Terrier
En 1994, il intègre le cabinet Jeantet pour pouvoir développer son expertise contentieuse et intervenir sur des dossiers de conseil. Il y rencontre d’autres collaborateurs avec qui des liens de proximité se nouent : Marie-Emmanuelle Amphoux, Yves Ardaillou, Christophe Perchet, Philippe Druon ainsi que Didier Malka. L’associé Georges Terrier le prend sous son aile et une relation de confiance se crée entre les deux hommes. «J’ai eu une grande chance de travailler avec Georges qui m’a appris la rigueur et la persévérance. Il m’a transmis un conseil professionnel qui me suit toujours aujourd’hui : encore garder à l’esprit l’aspect ludique de ce que l’on fait. Surtout ne pas se prendre au sérieux ; avec une touche d’inventivité, les choses se terminent toujours bien.» Une recommandation qui présuppose néanmoins un travail minutieux et la confiance de son client. Sébastien Prat y attache d’ailleurs une importance cruciale : «Dans mon rôle de conseil, j’estime être un peu plus qu’un prestataire de services. Je suis une sorte de confident pour mon client, ce que l’on appelait auparavant l’homme d’affaires.» Et Sylvie Morabia d’ajouter : «La personnalité chaleureuse, la profonde implication et l’intégrité de Sébastien lui ont permis de tisser de solides relations de confiance avec ses clients.»
Chez Jeantet, l’avocat s’initie rapidement aux fusions-acquisitions. Il se souvient par exemple d’avoir négocié pour le compte d’une famille, propriétaire du Crédit de l’Est, face à General Electric désireux d’acquérir la société. «Georges était à ce moment-là accaparé par un important dossier contentieux. J’ai donc été envoyé seul pour négocier. Lorsque je suis arrivé dans la salle, accompagné du dirigeant de la société et d’un banquier qui avait à peu près mon âge, nous avons été confrontés à une armée de conseillers américains ! J’ai sans doute plus appris sur ce dossier de M&A que durant les 10 années suivantes», plaisante-t-il. Difficile en effet de faire plus pratique comme apprentissage de la matière… «Sébastien s’est révélé très vite un grand professionnel, témoigne Georges Terrier. Au-delà d’une technique parfaitement maîtrisée, son charisme, son intuition mais aussi son indépendance captent la confiance durable des clients. Sébastien sait concilier rigueur et imagi-nation, pugnacité et mesure. Sa vision globale et sa capacité d’anticipation font de lui un conseil précieux et attachant.» Il se fait d’ailleurs rapidement repérer par l’ensemble du cabinet et est coopté au rang d’associé quelques mois plus tard, en 1997.
Mais trois ans après, Jeantet doit faire face à d’importantes turbulences internes. Des divergences de stratégie sur le positionnement international du cabinet entraînent une succession de départs d’associés. Sébastien Prat fait partie des partants. Presque avec regret puisqu’il insiste aujourd’hui : «Nous avions l’ambition avec les associés de ma génération de faire de Jeantet l’un des meilleurs cabinets français. Nous fonctionnions comme une famille et j’y ai été très heureux.»
Alors âgé de 36 ans, l’avocat n’a pas pour projet d’intégrer le cabinet fondé par son père. Il avoue même avoir regardé du côté de Cleary Gottlieb, un cabinet qu’il considère comme français puisqu’il est implanté à Paris depuis 1949. Mais quelques associés de Bredin Prat, dont Dominique Bompoint, lui disent que sa place est parmi eux. Sa candidature est soumise à l’assemblée et la décision est rapidement prise. «Sa légitimité professionnelle ne faisait pas de doute, se rappelle Sylvie Morabia. Sébastien était un excellent avocat, déjà réputé et accompli.»
Chez Bredin Prat depuis 14 ans
En 2001, Sébastien Prat intègre donc l’équipe du cabinet Bredin Prat au rang d’associé. Rejoindre le cabinet fondé par son père a sans doute été compliqué. Et lui-même l’avoue aujourd’hui : «J’ai été projeté dans ce qui ne m’avait jamais pesé jusqu’alors. Mais c’était surtout par rapport à moi-même que j’ai eu besoin de prouver que je n’étais pas que le fils de Jean-François. Aucun des associés ne me l’a jamais fait ressentir.» Les appréhensions du début sont bien vite oubliées et Sébastien Prat s’épanouit dans le cabinet. «Les dix années de travail passées avec mon père ont été exceptionnelles en termes d’accomplissement et d’enrichissement personnel.» Et si ses dossiers de M&A sont de plus en plus prenants, il continue néanmoins à intervenir sur quelques contentieux, comme une sorte de bouffée d’oxygène. «Les opérations de fusions-acquisitions sont aujourd’hui plus complexes qu’au début de ma carrière, reconnaît-il. Le formalisme importé des pratiques anglo-saxonnes s’accompagne d’une documentation toujours plus précise supposant le traitement de problématiques juridiques multidisciplinaires.» L’associé peut néanmoins compter sur les 151 avocats que comptent désormais Bredin Prat pour l’assister dans sa tâche. Car la force du cabinet est d’avoir toujours fonctionné de manière collégiale sur les dossiers. «Nous avons tous conscience que mon père nous a laissé un véritable trésor, précise-t-il. Nous ferons tout ce qu’il faut pour le préserver.»