A seulement 46 ans, l’associé de Weil Gotshal & Manges, Yannick Piette, a marqué de son empreinte les grands dossiers de public M&A de ces dernières années, et c’est sans esbroufe ni effets de manches qu’il a œuvré au dénouement de la spectaculaire restructuration de Casino. Ses pairs lui reconnaissent un savant mélange de maîtrise technique et de raisonnement raffiné. Une forme de simplicité dans sa manière d’être le rend de surcroît sympathique, voire attachant.
Derrière un sourire en coin et un air faussement nonchalant, Yannick Piette s’est forgé la réputation d’un avocat combatif et coriace, profondément engagé pour la cause de ses clients. Et il faut dire que l’associé de Weil Gotshal & Manges en a connu des arènes de combat, et mené des négociations épiques, à la croisée du droit boursier, du corporate finance et du restructuring. « Un des meilleurs de la nouvelle génération d’avocats de public M&A », assurent unanimement ses confrères. Sûrement pas un hasard s’il a gagné la confiance de l’emblématique P.D.G. du groupe de distribution Casino, Jean-Charles Naouri, qui lui a confié les rênes de la plus importante restructuration qu’ait connue la place de Paris. Et s’il n’est pas dans son habitude de fanfaronner, Yannick Piette est fier d’avoir « tenu, avec son associée Anne-Sophie Noury et toute leur équipe, un calendrier intenable », et « réussi le tour de force de parvenir en quatre mois à un accord ferme avec les créanciers pour la restructuration financière de Casino, soit en deux fois moins de temps que la restructuration d’Orpea ».
« Succès collectif »
Il en aura fallu des nuits blanches pour accoucher le 5 octobre des 800 pages du « lock-up agreement », validant la restructuration dont le principe a été agréé fin juillet entre Casino et le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, allié à Fimalac, holding de l’homme d’affaires Marc Ladreit de Lacharrière, et au fonds britannique Attestor. Une opération prévoyant l’apport de 1,2 milliard d’euros de new money et le write-off de près de 5 milliards de dettes qui seront converties en capital dont 1,3 milliard pour les créances sécurisées, et 3,5 milliards pour les créances non sécurisées. « Un très grand succès collectif », conclut sobrement l’associé de Weil qui, au-delà de l’exploit technique, est profondément heureux du dénouement humain. Laissant deviner que derrière la machine intellectuelle sophistiquée bat le cœur d’un homme qui s’émeut du sort des 55 000 salariés français du groupe de distribution stéphanois et vibre d’admiration pour le patron déchu refusant le démantèlement d’un empire dont il se sait détrôné. « Les restructurations révèlent souvent les tempéraments des grands dirigeants, qui se battent jusqu’au bout pour sauver leurs salariés en sachant pertinemment qu’ils auront tout perdu à titre personnel, quelle que soit l’issue de la bataille », confie Yannick Piette, dans un élan de sentimentalisme non dénué de sincérité. Et c’est justement ces moments de vie d’une intensité rare qui font aimer ce métier à celui qui déteste s’ennuyer et se plaît à jongler entre les disciplines du droit boursier, du M&A et de plus en plus de dossiers de restructuring, toujours côté débiteur, s’illustrant notamment auprès de CGG, Orchestra, Technicolor, ou Orpea…
Freshfields comme rampe de lancement
S’il a suivi les traces de son père, seul juriste dans une famille lilloise de médecins, Yannick Piette n’en est pas moins farouchement attaché à son indépendance et soucieux de faire ses preuves, sans faire appel au réseau paternel. C’est ainsi qu’il fera son entrée chez Freshfields, où il ne connaît personne, en tant que stagiaire lambda à la fin de son cursus à l’Edhec en 2002. Sous l’aile de l’associé en public M&A, Patrick Bonvarlet, il apprend à « exercer un jugement et dire toujours ce que l’on pense à un client ». Le cabinet du Magic Circle envoie très tôt le jeune avocat au front sur des dossiers phares comme la création du Fonds stratégique d’investissement (FSI), l’ancêtre de Bpifrance, doté de 20 milliards d’euros en 2008, le rachat de Compagnie La Lucette par Icade en 2009, la fusion de Solvay et Rhodia en 2011 ou encore l’initial public offering (IPO) de Gaztransport & Technigaz (GTT) en 2013. Autant d’occasions de gagner ses galons sur des opérations complexes où Yannick Piette se fait vite remarquer pour sa maîtrise technique, sa vision large et sa force de conviction. Promu partner chez Freshfields à 33 ans, son premier dossier en tant qu’associé – l’acquisition de Silic par Icade pour 2,6 milliards d’euros –, lui donne pleinement l’occasion de se distinguer par son audace et, déjà, un flegme imperturbable dans l’adversité. L’offre publique lancée fin 2011 par son client, la société immobilière cotée Icade, filiale de la Caisse des dépôts et consignations (CDC) sur Silic, foncière cotée détenue à 44 % par Groupama, se révèle en effet un cas d’école de contentieux qui donnent lieu à un feuilleton à rebondissements de 18 mois avant d’aboutir à un rapprochement. Yannick Piette en garde encore quelques sueurs froides provoquées par ses multiples bras de fer avec l’Autorité des marchés financiers (AMF), qui lui ont valu sa réputation d’inébranlable.
« Génération spontanée »
« Il m’a marqué par sa maturité, son ascendant sur son client et sa capacité à voir large », rapporte Olivier Diaz, associé de Gide Loyrette Nouel qui l’a connu sur ce dossier où il représentait à l’époque la CDC. « Une qualité particulièrement appréciée dans le public M&A où l’on ne connaît pas à l’avance toutes les parties prenantes, et où la capacité à comprendre les intérêts de tous les protagonistes et à anticiper les critiques en amont nécessite une longue expérience », poursuit le spécialiste reconnu des fusions-acquisitions. Or, justement, c’est un peu en ovni que Yannick Piette a débarqué sur ses premiers dossiers corsés, doublement challenger par sa jeunesse et sa non-appartenance au trio de tête des cabinets réputés en droit boursier Darrois Villey Maillot Brochier, Bredin Prat et Cleary Gottlieb. « Contrairement aux avocats formés par les grands noms du M&A coté, Yannick Piette est une sorte de génération spontanée », confirme Olivier Diaz. La suite de son parcours se fera d’ailleurs sans plan de carrière, mais au gré de rencontres déterminantes. Comme celle avec David Aknin et Claude Serra sur le dossier d’IPO de GTT, qui l’ont convaincu de rejoindre Weil Gotshal en 2014, tablant sur l’attrait « d’une plateforme internationale avec un esprit entrepreneurial » au moment où, justement, il avait fait le tour chez Freshfields et où le départ de son mentor Patrick Bonvarlet chez Sullivan & Cromwell le libérait de tout conflit de loyauté.
Equilibre familial structurant
Méthodique, calme, posé, le jeune associé a la réputation de « savoir faire atterrir un dossier compliqué » sans pour autant se faire (trop) d’ennemis. Exit l’effet bulldozer que certains grands noms du métier continuent à pratiquer de manière tonitruante. « Imperturbable même avec des interlocuteurs agressifs, Yannick Piette tient ses lignes avec beaucoup d’élégance », dit de lui Nicolas Guérin, secrétaire général d’Orange, qui l’a côtoyé notamment lors des éprouvantes négociations pour une consolidation nationale du secteur des télécoms, connues sous le nom de projet « Jardiland », avortées à trois reprises. C’est d’ailleurs le plus grand regret de la carrière du co-responsable de l’activité M&A de Weil d’avoir été si près de voir aboutir le deal du siècle, enterré par la guerre des égos des dirigeants des quatre opérateurs. Lui, en revanche, « sait mettre son égo de côté pour arriver à une solution », témoigne le secrétaire général de son fidèle client, Orange, qui ajoute malicieusement qu’« il est très difficile de se fâcher avec lui. » Mais d’où lui viennent ce sourire désarmant et cette capacité à rester calme au cœur des tempêtes ? « J’ai appris à relativiser les enjeux et à faire preuve de recul et de détachement pour conserver mon sang-froid en toutes situations », répond simplement Yannick Piette, qui puise une très grande partie de sa sérénité dans son équilibre familial. Marié à une ancienne avocate de Freshfields avec laquelle il a une fille et un garçon de dix et six ans, l’associé de Weil essaie de compenser un rythme de travail intense en sanctuarisant des moments de vie familiale : « Si j’arrive rarement à passer du temps avec mes enfants le soir, je tiens absolument à les emmener à l’école le matin et à programmer des activités en famille le week-end », confie l’avocat, attaché à un mode de vie simple.
Pas de cinéma
Ce qui ne gâche rien à son aura professionnelle ; Yannick Piette a la réputation d’être quelqu’un de sympa, qui « ne se prend pas au sérieux et ne fait pas de cinéma. » D’ailleurs, l’associé de Weil laisse cette impression de « le connaître depuis toujours » chez beaucoup de ceux qu’il côtoie régulièrement sur des dossiers complexes. A l’instar du responsable France du conseil financier de Rothschild & Co, Grégoire Chertok, qui lui reconnaît ce talent paradoxal « d’être extrêmement minutieux et de rentrer dans les détails sans jamais perdre de vue la Big Picture. » Le banquier d’affaires apprécie notamment qu’au-delà de sa technicité de juriste, Yannick Piette fasse preuve « d’une grande qualité d’écoute et d’un jugement tranché sur les situations. » Des compétences qui auraient pu faire de lui un excellent banquier d’affaires, ce qu’il a failli devenir en tout début de carrière lors d’un passage en immersion dans la branche M&A de Citigroup. Mais finalement, le costume d’avocat lui va si bien.