Elu avocat de l’année par ses pairs, l’associé de Willkie Farr & Gallagher, Eduardo Fernandez, a établi des liens solides entre plusieurs cultures du private equity. D’apparence décontractée, rien ne l’effraie et surtout pas de recommencer.
Avocat américain, Eduardo Fernandez est devenu avocat français par amour. La preuve d’une certaine détermination. Le réduire à cette qualité serait une erreur, tant la carrière de notre avocat de l’année en private equity est riche. Né à New York d’une mère cubaine et d’un père espagnol, Eduardo Fernandez réalise son premier saut dans l’inconnu grâce à un professeur de physique. Conscient du potentiel de son élève, il l’encourage vivement à candidater à Dartmouth College, l’une des meilleures universités américaines. Là-bas, il travaille pour financer ses études et comprend vite l’intérêt d’un réseau, qu’il observe d’abord en tant que barman lors des réunions d’anciens élèves. Ayant fini son dernier trimestre en avance, il effectue un premier stage dans un cabinet d’avocats. Vient ensuite l’intégration à la faculté de droit de l’université de New York. Il fait son stage de deuxième année chez Willkie Farr & Gallagher et ne quittera plus jamais la firme internationale. « J’avais l’impression qu’on me donnait ma chance et qu’on me traitait exactement comme les autres, avec bienveillance », se souvient-il.
L’apprentissage new-yorkais
Même s’il est inhabituel de rester autant de temps dans un cabinet pour un avocat de cette trempe, Eduardo Fernandez a eu plusieurs vies. Il a commencé en contentieux à New York, puis, au moment de devenir collaborateur, opte pour le transactionnel. « Je me suis dit qu’il y avait plus d’opportunités dans le transactionnel, même si à l’époque Willkie n’avait pas de pratique latino-américaine », justifie-t-il. Seul hispanophone de son équipe, Eduardo Fernandez se rend vite indispensable. En 1997, par exemple, alors collaborateur, il travaille sur un dossier de privatisation des systèmes de satellites du Mexique. C’était la première opération du genre dans ce pays. Il a donc fallu faire preuve d’imagination juridique. Dans la foulée, l’associé Christopher Manno, spécialiste du corporate, le prend sous son aile et le fait collaborer sur ses deals. C’est lui qui lui recommande d’aller passer du temps en Europe comme collaborateur à Londres. Eduardo Fernandez choisit Paris pour des raisons sentimentales. Il lui reste à convaincre Thomas Cerabino, actuel chairman de la firme. A ce moment-là, le spécialiste du private equity n’a jamais visité l’Hexagone, ne parle pas un mot de français et n’a jamais travaillé pour des clients tricolores. Thomas Cerabino accepte à condition qu’il apprenne la langue de Molière. Eduardo Fernandez s’inscrit immédiatement à des cours chez Berlitz pour mettre toutes les chances de son côté. En effet, Paris est une place stratégique pour espérer devenir associé de Willkie Farr & Gallagher. Pendant longtemps, l’implantation française a été le seul bureau étranger de la firme. En 1998, l’avocat du groupe Carlyle et d’Insight Partners y débarque et doit une fois de plus tout recommencer. A New York, il faisait des deals quasiment sans aucune supervision. A Paris, Eduardo Fernandez corrige les traductions des deals, jusqu’à ce que Daniel Payan et Michel Frieh, associés stars du bureau, l’intègrent pleinement dans des LBO. Si son plan initial était de rentrer à New York au bout de deux ans pour devenir associé, les attentats du 11 septembre 2001 changent la donne. Michel Frieh le retient, à sa façon, lui disant qu’il a une carte à jouer dans la capitale tricolore. Eduardo Fernandez y est finalement nommé associé en 2004.
Un effet caméléon
Sa diversité culturelle est un atout important dans tous ses dossiers. Eduardo Fernandez est un véritable caméléon. Il sait s’adapter parfaitement à différents environnements. « Nos clients sont des êtres humains, ils ne se confondent pas avec les institutions pour lesquelles ils travaillent ; il faut savoir s’intéresser à eux et les apprécier pour mieux collaborer », considère-t-il. « Avec Eduardo tout est simple, il pense solutions et risques. S’il doute, il en parle, et il suit les deals dans les détails », témoigne Stefano Drago, associé du fonds PAI Partners, chargé des investissements dans le domaine de la santé. En 2017, par exemple, lors d’une nuit de négociations, à trois heures du matin, entouré d’une vingtaine de personnes, Eduardo Fernandez rédige à la main, sur papier, le détail du deal. Deux pages juridiquement parfaites. L’opération est bouclée et retranscrite à l’ordinateur. Plus récemment, en 2022, ses connaissances sportives pointues l’aideront à clôturer la vente du groupe Linxis à l’Américain Hillenbrand dans le contexte tendu du début de la guerre en Ukraine et de la flambée du prix des matières premières. Montant de la transaction : 572 millions d’euros. « Nous n’aurions pas réussi sans lui. En plus de ses impeccables connaissances du droit et du business, il a eu les bonnes références culturelles au bon moment. Son humour aide aussi à mettre du liant tout comme son sens de l’essentiel », salue Rémi Buttiaux, associé du fonds IK Partners à Paris, son client.
La remise en question permanente
De Daniel Payan, aujourd’hui retraité, et de Michel Frieh, il apprendra qu’il est possible de faire ce métier de plusieurs façons. « Une carrière n’est faite que de rencontres qui sont bienveillantes à votre égard », soutient-il. Son style à lui ? Ce sont ses fidèles clients qui en parlent le mieux. « Pour les avocats, c’est une bonne nouvelle qu’il soit en face d’eux car ils savent que le deal sera équilibré », indique Rémi Buttiaux qu’il connaît depuis quinze ans. « Il a une grande sensibilité et une finesse d’analyse, tant sur le plan technique que sur le plan humain », nous confie Emmanuel Miquel, managing director au sein de l’équipe buy-out du fonds Ardian. Eduardo Fernandez fait l’unanimité dans le petit milieu du private equity. « Sympa » « smooth », « il n’est pas à la recherche de la gloire ni de la reconnaissance », ajoutent des confrères. « Dans notre métier, c’est l’exigence et la remise en question permanente. Chez Willkie, le compteur revient à zéro chaque 1er janvier. Vous pouvez être au top le 31 décembre, mais il faudra tout recommencer le lendemain. Cela aide à garder les pieds sur terre », précise l’avocat de l’année. Grand amateur de base-ball – il a été l’entraîneur du club de ses trois fils pendant de nombreuses années – et du club de football Paris-Saint Germain, Eduardo Fernandez a deux armes secrètes pour se ressourcer : il se promène longuement avec sa chienne Cookie et médite.
Un engagement en faveur du collectif
Le collectif est son autre grand atout. Eduardo Fernandez est entouré d’une fidèle équipe et certains de ses collaborateurs sont même devenus ses associés. Un jour, l’une de ses collaboratrices à qui il demandait son avis sur un deal lui répond qu’à sa place elle ne le ferait pas. L’associé de Willkie a alors changé son fusil d’épaule pour obtenir des conditions plus avantageuses. « Eduardo sait construire une vraie intimité avec ses clients, tout en s’appuyant sur des équipes de qualité, qu’il a contribué à façonner et à faire grandir », confirme Emmanuel Miquel. Cette force du collectif se traduit aussi dans son engagement envers le bureau. Eduardo Fernandez a occupé bénévolement, pendant six ans, la fonction de managing partner. Vingt-cinq ans après son entrée au cabinet, il devient l’un des trois associés issus d’un bureau étranger à intégrer le comité exécutif de la firme en janvier 2025. Une belle reconnaissance pour celui qui n’a été inscrit au barreau de Paris qu’en 2004 après avoir réussi la passerelle d’avocat étranger. La légende dit qu’une imitation de Jacques Chirac, qu’il maîtrise autant que celle de Donald Trump, a définitivement séduit le jury de confrères du Conseil national des barreaux. Aujourd’hui, ce sont surtout les membres de son cabinet qu’il se plaît à imiter, lorsqu’il ne fait pas du karaoké. « Il faut s’amuser. Ce métier est suffisamment dur ; si l’on ne prend pas le temps de rire un peu, ce n’est pas durable », reconnaît-il sur un ton jovial. Cela ne l’empêche pas de représenter certains des plus importants sponsors de capital-investissement européens dans le cadre de LBO et de recapitalisations à effet de levier. L’associé de Willkie Farr & Gallagher ne s’interdit rien. « Il faut être porteur de solutions pragmatiques et efficaces, y compris pour protéger son client », insiste l’avocat de l’année. L’ironie pour le New-Yorkais de naissance ? Aujourd’hui, peu de ses clients sont américains.