Artisan du développement du private equity chez McDermott Will & Emery, le Montpelliérain Henri Pieyre de Mandiargues est un boulimique de l’apprentissage et du partage de savoir-faire. Entouré d’un carré de fidèles, l’avocat a construit un parcours complet passant du contentieux au M&A et au private equity.
Des fenêtres de McDermott Will & Emery, on aperçoit les lettres serpentines du sigle de la Nouvelle Revue Française (NRF) ornant le bâtiment de la revue littéraire rue Gaston Gallimard. Un clin d’œil involontaire à celui qui est le petit-neveu d’André Pieyre de Mandiargues, écrivain surréaliste et prix Goncourt 1967 pour son roman «La Marge». «C’était un personnage fascinant, se souvient Henri Pieyre de Mandiargues, par sa culture, son élégance et sa liberté. Il avait réussi à s’affranchir du carcan de sa vie bourgeoise pour vivre de ses passions.» L’admiration pour cette figure tutélaire n’empêchera pas l’adolescent de 15 ans de soumettre à son grand-oncle l’amorce d’un roman policier. L’avis poli de l’homme de lettres décourage le jeune homme de persister dans cette voie.
Un professeur mémorable
Après avoir musardé un an à Sciences Po en découvrant Paris, ce Montpelliérain d’origine regagne le soleil de son Occitanie pour commencer des études de droit dans sa ville natale. La rencontre de ténors de l’enseignement le marque durablement. C’est sans doute celle de Jean-Marc Mousseron, patron à l’époque du magistère juriste d’affaires/diplôme de juriste conseil d’entreprise (DJCE), qui persuade Henri Pieyre de Mandiargues d’enfiler un jour la robe d’avocat d’affaires. «Il piquait des colères homériques quand on manquait de précision ou d’exigence. Il lui arrivait de joindre le geste à la parole en nous bottant les fesses dans les couloirs», se souvient en riant l’avocat, confortablement installé dans son bureau parisien, un mug à la main. L’injonction de son mentor est restée ancrée dans son esprit : «Bossez, apprenez et remplissez-vous l’esprit !» L’ex-apprenti écrivain, qui voue un culte à la fulgurance intellectuelle d’André Malraux, apprend à écrire des phrases simples, ponctuées et pertinentes. Il sort diplômé en 1993 et trouve un emploi chez Winston & Strawn auprès de Patrick Murray, un des associés de Jones Day à Paris, chassé par Winston & Strawn pour s’implanter en France.
Henri Pieyre de Mandiargues passe du bachotage de la fac à l’effervescence de la création de l’antenne parisienne du cabinet anglo-saxon. Il est au four et au moulin, passant dans un tournis incessant de l’administratif au pur juridique dans des domaines aussi variés qu’inconnus. Il se forge une expérience irremplaçable en alternant corporate/M&A et contentieux. A posteriori, cette double casquette, qui l’amène à plaider plusieurs dossiers, lui apparaît très formatrice. Plaider à 28 ans est aussi un challenge. «Après un CAPA et quelques concours d’éloquence, on est loin du compte. Pétrifié, j’écrivais tout. C’est très sain d’imposer à ses jeunes recrues de faire du contentieux, comme le font encore quelques cabinets de la place de Paris», note-t-il.
L’expérience américaine
En 1998, c’est le plongeon dans le private equity. Femme et enfant sous le bras (sa fille aînée a un mois), Henri Pieyre de Mandiargues part à Chicago, siège de la maison mère de Winston & Strawn. Dans la «Windy City», le Français est frappé par l’attitude de «deal maker» des avocats de private equity américains, plus acteurs de l’opération qu’en M&A industriel. A l’époque, il sort du rachat des activités européennes de l’Américain PPG Glass industries par le Belge Glaverbel.
Deux ans plus tard, retour dans la ville lumière. Le bureau parisien a alors le vent en poupe sur le M&A, mais ne souhaite pas développer le private equity, contrairement à Henri Pieyre de Mandiargues. Celui-ci prend son envol en 2000 pour intégrer Willkie Farr & Gallagher. «C’était la Mecque du private equity avec des associés comme Michel Frieh, Daniel Hurstel et Daniel Payan. Des personnalités fortes mais des professionnels très talentueux, d’un niveau technique incroyable», souligne l’avocat.
L’envie de voler de ses propres ailes
En 2003, poussé par l’envie de développer son propre business, Henri Pieyre de Mandiargues saute le pas à la faveur de sa rencontre avec Lionel Scotto Le Massese et les associés du cabinet éponyme, spécialisé en conseil aux dirigeants et management package. Après avoir travaillé exclusivement pour des fonds d’investissement, c’est une autre vision du private equity qui s’offre à lui. Plus incarnée, plus humaine. L’association fonctionne bien. Le cabinet accroît ses parts de marché sur le management package auprès de clients comme Legrand, Rexel ou Materis. En 2010, fin de l’aventure. En cause ? Des divergences stratégiques. «La rupture fut un peu douloureuse mais les associations se font et se défont», reconnaît-il sans s’appesantir. Ayant développé un volant de business assez international, il cherche un cabinet intéressé par cet apport en M&A et private equity. C’est le cas de Curtis, Mallet-Prevost, Colt & Mosle connu pour son activité dans l’arbitrage. Henri Pieyre de Mandiargues y pose ses valises fin 2010 avec une poignée d’associés qui le suivent de Scotto chez Curtis, comme Carole Degonse, toujours à ses côtés. «Henri est très humain dans le travail. On peut avoir un coup de mou et lui en parler en toute franchise. C’est un professionnel pragmatique avec lequel j’aime échanger car il sait prendre du recul. Je l’ai rarement vu s’énerver. Et comme on aime tous les deux la lecture et les voitures, on peut déjeuner ensemble sans parler travail.» Grégoire Andrieux et Diana Hund les rejoignent en 2011, en provenance de Weil, Gotschal & Manges. Parmi les dossiers dont l’avocat se souvient avec fierté figure la reprise de La Redoute par Nathalie Balla et Eric Courteille auprès de Kering. Henri Pieyre de Mandiargues, Carole Degonse et Félix Huon épaulent le binôme et créent le premier fonds commun de placement d’entreprise de reprise. «C’est aujourd’hui un des trois premiers sites marchands en France», rappelle-t-il satisfait.
Curtis n’étant pas partant pour développer encore plus l’activité, il rompt à nouveau les amarres. Début 2015, il fait la connaissance de McDermott Will & Emery qui cherchait à se développer sur le private equity. Après bientôt cinq ans, Henri Pieyre de Mandiargues semble y avoir atteint une certaine plénitude. «Nos compétences se sont fondues aux leurs harmonieusement.» Au sein de son équipe, pas de star et de show en solo. «Ils font attention les uns aux autres. Ils aiment ce qu’ils font, c’est pour ça qu’ils ont du talent. La répartition des sujets entre nous se fait de façon fluide et presque intuitive», se réjouit-il, comme cela a été le cas sur la cession en juin du distributeur de vêtements outdoor pour hommes Atlas for men par Activa Capital à Latour Capital. Le cabinet a conseillé Activa Capital et le management sur ce dossier. Christophe Parier, managing partner chez Activa Capital, connaît Henri Pieyre de Mandiargues depuis une dizaine d’années. «J’apprécie son commerce agréable. Il est courtois, aimable et fait le job sans compromis. L’avoir eu à mes côtés sur un autre deal, alors qu’en face son confrère était rigide et dur, a permis d’arriver à une transaction.»
Un amoureux des lettres et de l’art
Mais comment se ressource-t-il ? «Je tire mon équilibre de ma famille», dit ce fils d’assureur dont la mère, femme au foyer, s’est occupée de lui et de sa sœur aînée. Depuis son séjour américain, il a eu deux autres enfants, une fille de 19 ans et un garçon de 17 ans dont il a quelques photos, pudiquement cachées derrière les trophées remportés pour des deals. «Ma femme, qui travaille dans le milieu de l’art contemporain, est la clé de voûte de ce que j’ai construit professionnellement. Sans son soutien, j’en aurais été incapable», avoue-t-il. Quand il le peut, l’avocat s’évade en famille dans les Alpilles pour s’aérer et visiter ses amis dont l’un fabrique de la crème de menthe artisanale, bien loin de la capitale et de ses LBO. En plus du triathlon et de la moto, il apprécie la photographie. Une série de clichés noir et blanc de mers photographiées par l’artiste japonais Hiroshi Sugimoto ornent son bureau. Mais il s’est aussi entouré de photographies de tauromachie de Lucien Clergue, saturées de couleurs. Rigueur japonaise et exubérance arlésienne, voici un raccourci saisissant du caractère du personnage… qui ne manque pas d’humour. Une œuvre de l’artiste contemporain Ben affirme, rigolarde, qu’«il faut tout communiquer» avec les syllabes «commu» opportunément rayées. «Un échec sur un deal, c’est quand je n’ai pas été capable de faire cohabiter deux visions», observe-t-il soudain plus grave. Henri Pieyre de Mandiargues est un boulimique de l’apprentissage. Il s’est fixé d’apprendre quelque chose de nouveau tous les ans. En 2020, ce sera l’arabe ! Sa fille aînée vivant au Liban, il veut pouvoir s’y faire comprendre. Ensuite il apprendra la guitare car la corde musicale manque à son arc.
Henri Pieyre de Mandiargues croit beaucoup aux soft skills. «Il faut donner du sens à notre projet d’entreprise», déclare l’avocat qui aime former les jeunes recrues, les encourageant à le critiquer dans sa façon de transmettre son savoir. «Cela m’oblige à affiner ma pensée», précise-t-il. Où se voit-il dans 10 ans ? «Chez McDermott. Nous avons encore beaucoup à accomplir pour mettre sur orbite la prochaine génération de professionnels qui assurera le développement du cabinet», note-t-il. Rendez-vous est pris !