L'avocat de l'année

Olivier Tordjman, avocat dell’arte

Publié le 7 février 2019 à 16h45    Mis à jour le 8 juillet 2021 à 17h55

L’associé d’AyacheSalama, réputé pour son talent de négociateur autant que pour ses qualités humaines, a été désigné avocat de l’année. Ce passionné de théâtre nous a ouvert les portes de son bureau et nous a conté son parcours, en toute simplicité.

En entrant dans le bureau d’Olivier Tordjman, on est saisi par le décor. Hétéroclite, il mélange tableaux d’arts contemporains, photos de famille et jouets. Sur les étagères, des dizaines de boules à neige tout droit arrivées des quatre coins du monde se bousculent non loin d’une hélice d’avion en bois massif. De l’autre côté de la pièce, de vieux livres de droit sont empilés à côté de deux statuettes d’avocats en plâtre. Une accumulation intrigante, promesse d’une personnalité haute en couleurs. «Et encore, je me suis calmé ! J’ai épuré en œuvres d’art, précise le principal intéressé. Avant, c’était un peu la caverne d’Eurodisney !»

Entre-temps, le bureau a été rénové, mais il reflète toujours la personnalité de son locataire. Ici, chaque objet a une histoire, une signification. Même les peintures ne sont pas de «simples toiles». L’une représente un visage de jeune fille. «Je tiens beaucoup à celle-là, il s’agit d’une peinture de ma fille aînée, encore dans la pureté de l’enfance à l’époque», explique celui qui est père de deux filles de 22 et 4 ans. Les boules à neige sont une tradition entretenue par ses clients depuis des années : à chacun de leur voyage, ils lui en ramènent une qu’il ajoute à sa collection. Une petite attention, preuve aussi d’une fidélité constante à travers les ans. L’hélice, elle, lui rappelle ses années passées chez Salès Vincent Georges en début de carrière. Pour se souvenir ou par nostalgie, Olivier Tordjman l’a conservée. «A l’époque, je faisais beaucoup de financement d’avions ou de bateaux. Nous travaillions notamment avec Airbus, c’est comme ça que je l’ai récupérée», raconte-t-il. A l’opposé de la pièce, les vieux livres entassés et les petites statuettes en plâtre font référence à la même époque. Celui qui est alors un jeune avocat est aussi un passionné de brocante, et lorsque le week-end arrive, il troque ses heures de sommeil pour aller chiner aux aurores.

Mais à l’instar de la brocante, Olivier Tordjman a de nombreuses passions. A commencer par l’aviation. Plus jeune, il hésitait entre devenir pilote de ligne ou avocat d’affaires. Comme le premier choix nécessitait une formation supplémentaire de plusieurs étapes en maths (niveau maths sup), la robe l’a emporté sur les ailes, par impatience d’en découdre avec le monde des affaires. Mais voler demeure toujours un rêve que l’avocat essaie de satisfaire quand il en a le temps. «Il faut que je reprenne le pilotage ! Je me suis arrêté juste avant le brevet... Je veux piloter pour finir en planeur. C’est dingue le planeur !», lâche-t-il, avec les yeux pétillants d’un grand enfant.

Passion business

Son autre passion, celle pour le business, est familiale. L’avocat l’avoue, c’est sans doute «Lui», comme il appelle respectueusement son père, entrepreneur disparu quelques années plus tôt, qui lui a en partie insufflé cet appétit pour l’entrepreneuriat. «J’étais très attiré par le milieu des affaires, se souvient-il, et peut-être me suis-je dit qu’être avocat d’affaires me permettrait de garder un lien avec ce que mon père faisait.» Les années 1980 marquent pour lui le début d’un cursus de droit qu’il achève par un master finance à HEC. Studieux et pressé, il finit ses études au bout de six ans au lieu de huit. «J’ai négocié mon départ à New York en septembre, alors que mon DESS qui était en cours se terminait en mars», détaille-t-il.

De retour des Etats-Unis en 1989, il intègre Salès Vincent Georges en financement. A l’époque, le cabinet est adossé à l’anglo-saxon Wilde Sapte : «Nous avions un bureau commun à Bruxelles, Wilde Sapte gérait Londres, et nous Paris». Mais en 1992, Wilde Sapte décide de faire cavalier seul et ouvre ses propres bureaux. Une aventure à laquelle Olivier Tordjman prend part en ouvrant le bureau parisien de la firme aux côtés de Tom McDonald et Richard Macklin. Le cabinet connait une expansion rapide à Paris ; sa chute est tout aussi fulgurante : «Le début de la fin est venu de la tentative de fusion avortée avec Andersen, se remémore l’avocat. Ça a tué le cabinet.»

Ses associés repartis vers d’autres aventures, l’homme de droit propose à la firme britannique de reprendre le cabinet à moindre coût, mais de conserver un adossement anglo-saxon en échange. Wilde Sapte accepte, et en 1999, «Tordjman & Associés, correspondant Wilde Sapte» voit le jour. Le cabinet compte deux associés, Olivier Tordjman et Alain Lévy, une dizaine d’avocats, et tourne à plein régime… jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001. Sur le marché, «tout s’est arrêté pendant six mois. Les six mois suivants, c’était la guerre pour avoir des dossiers et être payé», explique Olivier Tordjman. La situation pousse alors les associés à questionner leur modèle économique, et après une année et demie, ils songent à d’autres options.

Parmi elles, l’idée d’une fusion avec une autre structure émerge : c’est le début d’AyacheSalama. Si elle a provoqué cette rencontre du duo Olivier Tordjman-Bernard Ayache, cette expérience de crise aura aussi incité les associés à davantage se questionner. «Lorsque la situation est critique, les robinets des financements se referment et il y a moins de deals. Il faut avoir plusieurs cordes à son arc. Avec mes associés, nous passons notre temps à nous questionner sur la meilleure position à adopter pour demain. Aujourd’hui encore, nous en parlions pendant le déjeuner», explique-t-il. L’avocat en est convaincu, les crises permettent de se recentrer. Pour lui, le correctif attendu par le marché en 2019 sera aussi une source d’opportunités et permettra d’aller de l’avant.

En attendant les planches

Tant dans sa vie professionnelle que personnelle, aller de l’avant est justement une priorité pour Olivier Tordjman, un mantra hérité d’une lecture de Beckett qui l’a beaucoup marqué. «En attendant Godot est une œuvre que je trouve magistrale. En réalité, nous sommes toujours dans l’attente de quelque chose, jamais satisfait de ce que nous atteignons. Pour ma part, j’ai réglé ce sujet en ayant des projets sur tout», explique-t-il.

En rentrant de vacances, il revient systématiquement avec une liste de projets à réaliser, nous confie son entourage. Début janvier, il est rentré d’Italie avec de nouvelles idées. Parmi elles : remonter sur les planches. Car si Beckett l’a incité à toujours avancer, l’auteur irlandais l’a aussi poussé vers le théâtre. Une passion en sommeil depuis l’adolescence qu’il a concrétisée il y a quelques années en remontant sur scène pour la première fois depuis ses années d’étudiant. Succès : «Nous jouions la même pièce pendant quatre soirs, et nous avons réussi à rassembler 1 000 spectateurs.» Le succès l’incite aussi à organiser une représentation pour les clients du cabinet. «Depuis, dès que je hausse le ton en réunion, mes clients me charrient en me demandant d’arrêter de jouer la comédie !»

La stratégie du comédien

Quoi qu’il en soit, cette faculté à jouer la comédie le sert au quotidien. «Il a une réelle capacité théâtrale, et cela le rend talentueux en négociations. Mais il ne joue pas la comédie pour jouer la comédie, c’est toujours dans l’intérêt de son dossier et de son client», précise Hélène Bourbouloux, administrateur judiciaire associée de FHB, aux côtés d’Olivier Tordjman sur des dossiers de retournement depuis près de dix ans. L’avocat le dit lui-même, il faut être plus que simplement avocat pour faire la différence. Il veut «amener le client à bon port», quel qu’en soit le prix. Une tactique héritée de son père et gagnée par l’expérience, qu’il situe entre «le banquier d’affaires, le stratège et l’avocat».

Méthode qui lui a permis de boucler l’un des deals marquants de l’été dernier : la prise de participation majoritaire de Dentressangle au capital d’Acteon, groupe spécialisé dans l’équipement dentaire et médical, détenu jusqu’à présent par Bridgepoint Development Capital. Aux côtés du management d’Acteon, il se souvient : «Au départ, Bridgepoint ne voulait pas vendre immédiatement, mais Dentressangle se montrait très intéressé. Il a fallu respecter la volonté de l’actionnaire majoritaire tout en lui faisant comprendre qu’il fallait écouter l’offre...».

Mais le fin stratège a aussi son talon d’Achille. Tout avocat qu’il est, Olivier Tordjman est aussi un homme qui a à cœur le travail qu’il fait et les gens qui l’entourent. De la même manière qu’il s’implique dans ses dossiers, il s’implique tout entier dans ses relations, professionnelles ou personnelles. «Je mets beaucoup d’affect dans mes relations. Je ne sais pas si c’est une qualité ou un défaut, mais je suis incapable de travailler 80 % du temps sans créer du lien avec les uns et les autres», se justifie-t-il.  Autour de lui, on le dit très attaché à des valeurs comme le respect ou la justice, et le simple fait de les bafouer peut susciter en lui une colère noire. Un aspect de sa personnalité dont on ne lui tient pas rigueur : «Il ne mâche pas ses mots, mais il est droit, fidèle et chaleureux. Des qualités qu’on ne voit pas souvent dans le métier», note Guillaume Kuperfils, associé de Mayer Brown. Olivier Tordjman l’avoue lui-même : «Je vois du positif dans tout. Mais cela ne signifie pas que je n’entre pas dans une spirale négative lorsqu’on m’énerve !» Ça a le mérite d’être clair. «Olivier, on l’adore… même quand il dit des choses horribles dans des dossiers !», conclut Hélène Bourbouloux. Qui s’y frotte, s’y pique !

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