L'avocat de l'année

Alexandra Bigot, l’aventurière du restructuring

Publié le 9 mars 2018 à 15h31    Mis à jour le 8 juillet 2021 à 17h54

Alexandra Bigot débute sa carrière chez Willkie Farr & Gallagher en 1991, en tant que fiscaliste avant de faire du corporate. C’est finalement en restructuring, et après un passage dans un fonds où elle raccroche la robe pendant quatre ans, que notre avocat de l’année trouve sa voie.

«Je n’avais pas du tout l’intention de faire du droit. Je pensais travailler dans l’édition ou dans l’art moderne», explique Alexandra Bigot. Née à Paris d’une mère au foyer d’origine bretonne, et d’un père médecin hospitalier, elle est la benjamine de la fratrie. Marquée par ses grands-parents, elle possède d’ailleurs dans son bureau le fer à repasser en fonte, à réchauffer dans les braises, de sa grand-mère maternelle, ainsi que la boîte à chapeau de sa grand-mère paternelle. «Mes grands-parents bretons étaient des enfants de paysans et venaient d’un milieu extrêmement modeste, contrairement à ma famille paternelle, plutôt bourgeoise, confie-t-elle. Ce contraste a été extrêmement enrichissant.» Très bonne élève, quoiqu’indisciplinée, elle décide, en 1985, de s’inscrire en prépa d’école de commerce. Admise à HEC deux ans plus tard, les seules matières qui l’intéressent sont la comptabilité, «pour le côté logique et carré de la matière» et les matières juridiques «plus littéraires». C’est donc naturellement qu’elle se spécialise en droit et fiscalité en dernière année et effectue un DESS de fiscalité internationale à l’Université de Sceaux, en parallèle. Son diplôme en poche un an plus tard, le beau-père d’un ami lui propose de travailler au sein du département de gestion de fortune de la Caisse Nationale du Crédit Agricole, qui souhaite proposer à ses clients d’investir dans des tableaux d’art moderne. «Voir des gens s’extasier sur un tableau en fonction du prix me perturbait parce que j’étais réellement passionnée. Je ne voyais pas l’art moderne comme un attribut social», précise Alexandra Bigot. Un an plus tard, Philippe Jaffré, le directeur général, réorganise les équipes du Crédit Agricole, conduisant Alexandra Bigot à quitter le groupe. Un mal pour un bien, même si elle ne le sait pas encore.

Le début d’une longue histoire

A la fin de l’année 1991, les conseils juridiques vont disparaître. Intégrer un cabinet avant le 31 décembre est donc la dernière chance d’Alexandra Bigot de devenir avocat par équivalence après trois années d’exercice. Elle entre alors chez Willkie Farr & Gallagher, en tant que fiscaliste et s’occupe des aspects fiscaux des LBO et des fusions-acquisitions. «A l’époque, le LBO commençait en France, nous étions sur du sur-mesure, sans réel process comme aujourd’hui. Nous pouvons même dire que c’était artisanal», s’amuse-t-elle. Daniel Payan, associé corporate et précurseur du LBO chez Willkie, lui propose, après cinq ans, de venir dans son équipe. «Il m’a donné une chance assez exceptionnelle de pouvoir changer de pratique du jour au lendemain», estime Alexandra Bigot.

Entre deux dossiers, elle voyage seule avec un sac à dos, avec une préférence pour de longues marches dans le Sahara ou des pays culturellement différents. Elle a ainsi parcouru, entre autres, l’Inde, la Birmanie, le Cambodge, le Yémen, la Syrie et l’Iran. Toutefois, en voyage, ce bourreau de travail ne décroche jamais très longtemps. Elle avoue, par exemple, avoir réalisé à de multiples reprises des conférences téléphoniques avec des clients au sommet d’une montagne ou d’un temple, loin de tout.

En 1999, trois ans après son changement de spécialité, l’un de ses clients, Gilles Etrillard, le directeur de Fonds Partenaires Gestion, société de capital-investissement de Lazard, lui propose de devenir directeur de participation. Curieuse de passer de l’autre côté, elle saute sur l’occasion et raccroche la robe. «Après huit ans passés au cabinet, j’étais proche de l’association. Redémarrer presque à zéro demande du courage mais reflète un besoin permanent de faire de nouvelles découvertes, de ne pas se scléroser», indique-t-elle. Elle n’est toutefois pas en terre inconnue. Le portefeuille du fonds comprend en effet deux sociétés, dont elle avait conseillé le LBO lorsqu’elle œuvrait chez Willkie. Ces entreprises sont alors en difficulté financière et la nouvelle directrice est sollicitée pour accompagner leur redressement. Peu à peu, Alexandra Bigot se charge de toutes les participations en situation ­complexe. C’est ainsi qu’elle fait la rencontre de Jean-Dominique Daudier de Cassini, à l’époque chez Arthur Andersen, qui la conseille sur les questions juridiques.

Le retour chez Willkie Farr & Gallagher

Au bout de quatre ans, Alexandra Bigot a envie de nouveauté. Elle propose à Jean-Dominique Daudier de Cassini, alors chez EY à la suite de la fermeture d’Arthur Andersen, de cofonder le département restructuring de Willkie. Ce qu’il accepte, amenant une partie de son équipe. La pratique est créée en 2003. Les deux associés se complètent bien pendant presque deux ans, avant que le second ne parte chez Weil Gotshal & Manges. Dès 2005, c’est donc seule qu’elle pilote le pôle avant d’être rejointe en 2010 par Maurice Lantourne, avec qui elle forme un nouveau duo. Mais quatre ans plus tard, ce dernier quitte à son tour le cabinet pour fonder sa boutique.

Ce retour chez Willkie la met parfois dans des situations cocasses. Lors de sa première expérience au sein du cabinet, elle conseille, par exemple, Fonds Partenaires sur son LBO dans Manoir industries, spécialiste des technologies de forge et de fonderie, avant de devenir administrateur de la société, en tant que représentant du fonds. A son retour chez Willkie, elle retrouve le dirigeant de la société, Bernard Legrand, qu’elle accompagne dans ses diverses opérations. De leurs années de collaboration, celui-ci retient «sa vivacité d’esprit, ses extraordinaires capacités de travail et ses qualités rédactionnelles, ainsi que son empathie». Désormais à la retraite, il apprécie de retrouver cette spécialiste du re­structuring une à deux fois par an. «Alexandra est incontestablement le meilleur avocat que j’ai rencontré, car elle a le souci constant de comprendre et d’approfondir, au-delà de la matière proprement juridique, comment fonctionnent les relations entre les personnes et les entités sociales», conclut-il.

Elle intervient, au cours de ces années, sur un grand nombre de dossiers d’entreprises ou de LBO en difficulté. Il y a trois ans, elle gère par exemple la première phase de restructuration de Vivarte, «l’un des dossiers les plus durs et les plus violents» de sa carrière, où elle était le conseil du comité de coordination des créanciers (CoCom), mis en place pour négocier entre les fonds de dette (CLO) et les hedge funds. «Ils avaient des positions extrêmes, les uns ne voulaient pas toucher à leur dette et les autres voulaient complètement l’écraser, raconte Alexandra Bigot. Le CoCom a fini par être dissous.» Résultat, 800 millions d’euros de dette ont été laissés sur le bilan de Vivarte. Trois ans plus tard, la question se pose d’effacer cette dette. Dans ce deuxième round, Alexandra Bigot représente des hedge funds qui souhaitaient prendre le contrôle.

La formation d’un nouveau duo

Nouveau tournant en 2016. En provenance de Paul Hastings, Lionel Spizzichino vient renforcer l’équipe, désormais composée de deux associés et sept avocats. L’activité ne faiblit pas. Il y a quelques mois, Alexandra Bigot assiste, par exemple, le germano-suisse Schmolz + Bickenbach, fabricant d’aciers spéciaux, dans la reprise de son homologue Asco Industries, société opérationnelle du groupe Ascométal. L’issue est favorable, le TGI de Strasbourg ayant retenu l’offre du groupe en janvier, face à celle du conglomérat anglo-indien Liberty House qui reprenait pourtant un plus grand nombre de salariés.

Certains pourraient penser qu’être une femme dans un environnement plutôt masculin est un inconvénient, mais Alexandra Bigot en a fait un atout. «Les dirigeants d’une entreprise en difficulté doivent insuffler du dynamisme et ne peuvent pas flancher vis-à-vis de leur équipe, explique-t-elle. En face d’une femme, le masque tombe plus facilement : ils se livrent et admettent plus facilement leurs incertitudes.» Un véritable point fort dans une pratique où la communication est essentielle. Ses expériences précédentes en tant que fiscaliste ou directeur de participation viennent également enrichir son approche des dossiers. «Je ne prétends plus être fiscaliste, ni faire du corporate, mais je perçois facilement où sont les problématiques, précise-t-elle. J’ai d’excellents réflexes.» Des réflexes qui ont notamment servi lors du dossier SNCM, où elle représente le transporteur Transdev, l’actionnaire majoritaire de la compagnie de navigation maritime, alors endettée de 500 millions d’euros. La SNCM doit être mise en redressement judiciaire afin d’initier un plan de cession. «Ce dossier a été à la fois passionnant, compliqué techniquement, mais aussi très délicat sur le plan politique en raison des différentes échéances électorales qui freinaient toutes prises de décision, ainsi que du climat social extrêmement tendu à Marseille», précise-t-elle. Jean-Marc Janaillac, ancien PDG de Transdev et actuel président d’Air France-KLM, avoue avoir été décontenancé par la franchise d’Alexandra Bigot lors de leur première rencontre. «Alexandra est quelqu’un d’assez direct, nos premiers échanges ont d’ailleurs été marqués par quelques vives discussions, se souvient-il. Au fur et à mesure de l’avancée du dossier, j’ai réalisé qu’elle nous aidait considérablement, d’une part, en raison de ses analyses juridiques extrêmement fines et justes ; d’autre part, avec sa détermination, sa grande énergie à convaincre et permettre de rassembler des actionnaires qui n’étaient pas toujours alignés.»

De ses voyages, comme de ses dossiers, Alexandra Bigot retient avant tout les rencontres. C’est sûrement pour cet aspect humain, et pour la diversité que lui offre son activité, que notre avocat de l’année, malgré son besoin d’indépendance, est fidèle à Willkie Farr & Gallagher depuis plus de 25 ans.

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