L'avocat de l'année

Jean-Pierre Farges, l’audace au service du restructuring

Publié le 5 février 2014 à 14h38    Mis à jour le 8 juillet 2021 à 17h54

L’audace, la fidélité et la loyauté sont sans aucun doute les trois grands traits de caractère de Jean-Pierre Farges. Des qualités qui lui ont permis d’être reconnu par les acteurs du restructuring comme le meilleur avocat de l’année en la matière. Une consécration pour l’associé du cabinet Ashurst qui présente un parcours original et inattendu.

Il se dit «fier de ses origines corréziennes», même s’il reconnaît avoir toujours vécu à Paris. Fils unique, Jean-Pierre Farges a toujours été entouré d’amis proches qu’il a rencontrés sur les bancs de l’école Sainte-Croix de Neuilly et, plus tard, à l’université. Il travaille d’ailleurs aujourd’hui aux côtés de certains d’entre eux, comme Eric Bouffard, Bertrand Delaunay et Ségolène de Fommervault. Après l’obtention d’un bac scientifique en 1986, Jean-Pierre Farges s’engage naturellement dans une prépa mathématiques, mais sans grande conviction. «A l’époque du lycée, je n’étais pas un grand travailleur, reconnaît-il. J’ai entrepris des études de maths, tout simplement parce que j’avais fait un bac D. En parallèle, je me suis inscrit en fac de droit, à Paris V, qui avait alors la réputation d’être une voie facile.»

 

Décloisonner les spécialités du droit

L’initiative ne se révèle pas une réussite, puisque deux ans plus tard, l’étudiant n’obtient pas les écoles d’ingénieur qui l’intéressent et rate sa deuxième année de droit. Il choisit néanmoins de persévérer dans la filière juridique, cette fois-ci avec plus de sérieux. Et les résultats se font vite sentir. Après la validation de sa deuxième année, il présente un dossier de candidature pour intégrer le magistère de droit des activités économiques de Paris I. Il passe alors son entretien d’admission avec celui qu’il surnomme «le pape du droit des affaires», Yves Guyon. Les prémices de double parcours de l’étudiant convainquent le professeur. En 1989, il intègre le cursus qui mêle une formation en droit des affaires publiques et privées. «Nous avions accès aux meilleurs professeurs de la place. L’enseignement était de grande qualité et m’a donné un goût prononcé pour la matière», se souvient-il. L’étudiant cherche à appréhender le droit largement et à décloisonner les spécialités. Son père, qui est alors directeur d’une division de Spie Batignolles, l’a depuis longtemps initié aux contentieux et aux arbitrages qu’il supervise pour le groupe. «Mon père m’a transmis son intérêt pour le contentieux. Il m’autorisait à relire les mémoires de ses avocats, pensant qu’ils seraient pour moi un outil pédagogique. Il avait raison», concède-t-il. L’étudiant prévoit d’ailleurs très tôt de rédiger une thèse en arbitrage international. En troisième année de magistère, soutenu par son mentor Yves Guyon, il part durant six mois au Québec pour effectuer un LLM. En parallèle de ses cours qu’il effectue entre l’université de Laval et celle de McGill, il travaille à mi-temps au Centre canadien d’arbitrage commercial et y étudie le droit international privé. L’étudiant s’estime alors prêt pour entamer sa thèse. Il rentre en France pour terminer rapidement son magistère par un DESS de droit des affaires et de fiscalité à Paris I, qu’il obtient avec mention.

«Comparaison des règlements d’arbitrage internationaux et des stratégies qui en découlent» est le titre de la thèse que Jean-Pierre Farges débute en 1992, sous la direction, bien sûr, d’Yves Guyon. «Je m’étais fixé un délai serré pour réaliser ma tâche. En 18 mois, je voulais avoir terminé et soutenu mon travail. J’étais impatient de me lancer dans la vie active», indique-t-il. Mais il est rapidement appelé par l’armée pour effectuer son service militaire. Il raconte : «Pour me permettre d’avoir le temps de rédiger ma thèse, j’ai renoncé à l’opportunité d’être envoyé en détachement en ambassade à l’étranger.» Une décision qui lui vaut d’être affecté au 5e régiment du génie à Versailles «qui n’a de génie que le nom». L’expérience se révèle néanmoins «humainement enrichissante» car pour se faire respecter par ses camarades de régiment, le jeune soldat développe un caractère pugnace, qui le suit d’ailleurs toujours aujourd’hui. Au bout de quelques mois, il est pourtant muté Boulevard Mortier, à Paris, au siège de la DGSE surnommé la Piscine. Il a alors pour mission de traiter des dossiers de déserteurs et d’insoumis. «Je venais de les fréquenter durant six mois, j’étais parfaitement qualifié pour ce poste», plaisante-t-il. En 1994, le devoir national accompli et la thèse obtenue avec une mention très honorable, place à la vie active.

 

Sept ans chez les avocats aux Conseils

Dans le prolongement de ses études, Jean-Pierre Farges souhaite effectuer une carrière d’avocat lui permettant de décloisonner les spécialités du droit. Il choisit donc de rejoindre le cabinet d’avocats au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation de Jacques Pradon. Après sa prestation de serment en 1995, il débute la formation de l’IFRAC et enchaîne les dossiers. «J’appréciais particulièrement l’exercice intellectuel que demande le métier d’avocat aux Conseils. Le nombre de dossiers et de sujets traités étant particulièrement important, le collaborateur obtient vite une vision large du droit et une grande expérience qu’aucun avocat à la Cour débutant ne peut avoir», soutient-il. La pratiquede l’arbitrage lui manque néanmoins et il développe, en tant qu’avocat à la Cour, une clientèle personnelle lui permettant de traiter des dossiers de contentieux et d’arbitrage. Il travaille par exemple pour le compte de Cegelec et d’Alstom.

«Je voyais Jacques Pradon comme un mentor et souhaitais lui succéder à la tête du cabinet. Je crois qu’il partageait cette même ambition», raconte-t-il. Mais la surprise est de taille lorsque celui qui avait été nommé Secrétaire de la conférence des avocats aux Conseils, échoue à l’examen final à cause du droit public. La douche est froide pour l’avocat. Elle est même glaciale et le force à prendre du recul et à réfléchir sérieusement à la suite de sa carrière.

«J’en ai alors discuté avec deux de mes bons amis de fac, Bertrand Delaunay et Nathalie Alibert, qui exerçaient tous deux comme collaborateurs au sein du cabinet Ashurst. Ils m’ont conseillé de présenter ma candidature pour intégrer la firme», retrace-t-il. Bertrand Delaunay se rappelle : «Ashurst cherchait à recruter un collaborateur pour créer une activité en contentieux. Or la formation reçue au sein d’un cabinet d’avocats aux Conseils est la meilleure école possible car elle est complète et apporte une fine connaissance procédurale. Jean-Pierre avait par ailleurs déjà développé un chiffre d’affaires personnel. Il était l’homme de la situation.» L’avocat s’engage dans le processus de recrutement. Il est d’abord reçu par Christopher Crosthwaite, le fondateur du bureau parisien de la firme. «Lors de notre entretien, Christopher m’a posé deux questions : aimes-tu t’amuser ? Aimes-tu l’argent ?, raconte Jean-Pierre Farges. Venant du monde différent et feutré des avocats aux Conseils où personne ne parle d’argent, j’étais très surpris et assez gêné pour répondre.» L’entretien se poursuit avec son associé Thomas Forschbach. «Cette fois-ci, j’ai joué la carte de l’assurance. Malgré mes 30 ans, je lui ai dit que je souhaitais fonder leur pratique contentieuse et je lui ai déroulé mon curriculum vitae. Mais Thomas n’y a porté aucune attention.» Il ne pose qu’une seule question au jeune avocat : pourquoi veux-tu travailler dans ce cabinet ? La réponse est très honnête : «Parce que mes amis sont ici.» Elle retentit comme un sésame, Jean-Pierre Farges devient collaborateur du cabinet Ashurst fin 2001.

 

Du contentieux au restructuring

Les débuts sont plutôt concluants. Les premiers dossiers de contentieux commerciaux et d’arbitrages internationaux sont des succès. Et même si les honoraires de l’avocat sont passés de 200 euros à 600 euros de l’heure, les clients suivent. Fort de sa légendaire assurance, Jean-Pierre Farges leur a expliqué «le concept du luxe dans le droit», qui les a convaincus.

«En 2003, Jonathan Nabarro, associé du département bancaire, se voit confier un dossier de restructuring. Le groupe Penauille était en grande difficulté et je suis envoyé au tribunal de commerce pour traiter de la procédure. J’avais déjà rencontré Régis Valliot (administrateur judiciaire, ndlr) une ou deux fois dans d’autres dossiers, mais j’étais nouveau dans le secteur et j’avais soif d’apprendre.» Jean-Pierre Farges appréhende le dossier avec une logique contentieuse et lors d’une réunion de négociation avec les banques créancières, il arrive accompagné d’un huissier. «A cette époque, les établissements financiers n’avaient pas l’habitude qu’on leur réponde. Ils ont très mal réagi à cette initiative», raconte-t-il dans un éclat de rire. L’un d’entre eux contacte même le bureau londonien pour se plaindre des manières du collaborateur et demander son renvoi. Il reçoit pourtant le soutien des associés parisiens et sort le dossier par un debt push-down sophistiqué. «L’audace de Jean-Pierre n’a d’égale que sa loyauté pour les clients. N’ayant jamais été enfermé dans le carcan du droit des affaires, il est particulièrement créatif juridiquement», reconnaît Bertrand Delaunay. Cette affaire marque le début d’une grande coopération entre les équipes corporate, bancaire et contentieuse. Jean-Pierre Farges se voit nommé associé du cabinet deux ans après son arrivée.

«Une stratégie d’équipe s’est rapidement mise en place sur les dossiers de restructuring, qui à partir de 2008 sont devenus de plus en plus nombreux», raconte-t-il. Les cas de LBO en difficulté deviennent en effet récurrents après la faillite de Lehman Brothers. Mais Jean-Pierre Farges avait déjà su bien auparavant développer une pratique de pointe. Photo Service/Photo Station, Eurotunnel, Rusal, CPI, Saint-Gobain Desjonquères, Mecachrome, Consolis et plus récemment Novasep, Orco et Parkeon sont autant de dossiers où Jean-Pierre Farges s’est illustré par sa capacité d’innovation juridique. Il participe à la mise en place des premiers DIP Financing, des premières golden shares, des premières fiducies, des déplacements de COMI, à l’ouverture de conciliations sur des sociétés étrangères, etc. Très vite, il intègre le cercle fermé des associés en restructuring et reçoit les compliments des plus grands du secteur comme Jacques Henrot, Philippe Druon ou encore Marc Santoni.

Et si sa pugnacité est presque devenue sa marque de fabrique, il reconnaît néanmoins «être plus pondéré et raisonnable qu’à ses débuts». Il a d’ailleurs trouvé au sein du cabinet Ashurst, un associé complémentaire idéal en la personne de Laurent Mabilat. Réputé pour son calme et sa capacité de négociation, Laurent Mabilat prend la main sur les premières discussions d’étalement de dette et lorsque le dossier prend une tournure plus «restructuring», c’est Jean-Pierre Farges qui entre en scène. «C’est un avocat extrêmement talentueux qui allie une grande expérience contentieuse, beaucoup de créativité et une très bonne compréhension des mécanismes financiers. La force de conviction qui lui est reconnue ne doit pas faire oublier ses autres talents, qui sont remarquables», soutient Laurent Mabilat. Il poursuit : «A la base, nous sommes issus de pratiques très différentes. Mais c’est aussi ce qui permet à nos clients d’avoir accès à une équipe assez unique sur le marché français, capable de couvrir tous les scenarii possibles dans une restructuration. En outre, nous nous entendons très bien, ce qui est également un atout pour nos clients.» Preuve est ainsi faite que les frontières entre les départements des firmes internationales peuvent être dépassées. Jean-Pierre Farges, qui est l’architecte de ce décloisonnement des droits, reconnaît aujourd’hui ne pas regretter d’avoir changé de carrière pour entrer en cabinet d’affaires. «Mon métier me passionne et je travaille avec des gens que j’apprécie autant que j’estime.» Un attachement manifestement partagé.

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