L'avocat de l'année

Joël Grangé, l’amour du droit

Publié le 22 mars 2019 à 16h18    Mis à jour le 8 juillet 2021 à 17h54

Evolution réglementaire oblige, l’année 2018 aura été chargée pour les experts du droit social. C’est l’un d’entre eux qui a été élu avocat de l’année pour cette édition. Joël Grangé, associé de Flichy Grangé Avocats, nous reçoit dans ses locaux de l’avenue d’Iéna. De nature discrète, l’avocat se dévoile à mesure que les minutes défilent, laissant apparaître un homme fidèle, déterminé, et surtout, un professionnel passionné.

Si ses locaux sont situés sur la rive droite de la Seine, Joël Grangé n’a jamais quitté la rive gauche autrement que pour aller travailler. Son «village», comme il appelle familièrement son quartier, va du Bon Marché à la rue de l’Université, en passant par la rue de Babylone et la rue du Bac. Benjamin d’une fratrie de cinq enfants, il hésite longtemps entre une carrière d’ingénieur agronome et le métier d’avocat. S’il se sent proche de la nature, son sens de la défense et de la contradiction l’emportent finalement sur les études d’ingénieur. Il s’emploie d’ailleurs rapidement à développer son talent d’orateur face à des proches et des camarades de classes tous plus âgés que lui. «J’étais le plus petit de ma famille, de mes cousins, et de ma classe… Alors, j’ai très vite compris que la confrontation physique n’était pas mon truc.»

Le jeune homme entreprend donc des études de droit qu’il veut terminer vite, aspirant à se marier rapidement et à fonder sa propre famille. C’est ainsi qu’à 22 ans, pressé d’entrer dans la vie professionnelle, il clôt un parcours sanctionné d’un certificat de l’Institut de criminologie, d’une maîtrise de droit privé mention carrières judiciaires et d’un DEA de droit des affaires, épousant dans la foulée la femme qu’il aime depuis son adolescence.

De ses années de fac, il dit qu’elles ont été «passionnantes». «J’étais très assidu. Je ne me contentais pas d’aller en classe pour récupérer les polycopiés», précise-t-il. L’étudiant, studieux, s’installe aux premiers rangs, buvant les paroles de ses professeurs qu’il cite toujours aujourd’hui. Philippe Ardant en droit constitutionnel, Jacques Léauté en sciences criminelles, René Chapus en droit public… L’étudiant d’alors est bien loin de son droit du travail actuel, il envisage d’être pénaliste, et pour ne pas faire les choses à moitié, devient même secrétaire national du Genepi (Groupement national d’étudiants pour l’enseignement des personnes incarcérées). Mais cette expérience lui fait prendre conscience de la réalité des pénalistes : trop nombreux, rares sont les praticiens à se démarquer. «Malheureusement, on n’est jamais sûr d’être le Henri Leclerc de sa génération…», soupire-t-il.

Du pénal au social

Le barreau en poche, l’année 1987 marque son arrivée chez Gide. Il est reçu par Didier Martin alors associé du cabinet, qui l’introduit auprès d’Hubert Flichy, associé du pôle social. Joël Grangé connaît très rapidement son premier dossier compliqué avec la fermeture, en 1988, du principal pourvoyeur d’emplois de la Ciotat, le chantier naval de la Normed (Société des chantiers du Nord et de la Méditerranée). Le site ferme non sans difficultés, dans un chahut médiatique marqué par le blocage du chantier par une centaine de salariés pendant plusieurs mois. Le dossier mettra six ans à se clore, et marquera d’emblée le jeune avocat.

Le praticien touche ensuite un temps au droit agricole communautaire, entre 1991 et 1994, avant de revenir au droit du travail, déterminé à se démarquer. «Je n’étais pas chez Gide pour rester collaborateur toute ma vie, mon ambition était de devenir associé rapidement», précise-t-il. Travaillant beaucoup en support des équipes fusion/acquisition et restructuring, en 1997, il est nommé associé. Peu de temps après, Hubert Flichy annonce son départ pour créer sa propre structure, accompagné d’une grosse partie de l’équipe. Reste Joël Grangé comme seul associé. Hubert Flichy ne lui propose pas de le suivre, «pour ne pas vider le cabinet de ses forces vives» lui dira-t-il… Le challenge est considérable : il faut reconstruire le département, et pour cela trouver de nouveaux associés. Joël Grangé refuse l’idée de recruter un praticien moins connu qu’Hubert Flichy. «Je ne voulais pas associer n’importe qui sous prétexte qu’il y avait un besoin. Soit on remplaçait Hubert, soit on ne le remplaçait pas. Mais cela ne pouvait se faire qu’avec une personne de son envergure et de sa réputation.» L’avocat cherche alors parmi les stars du barreau social mais ses approches restent vaines. Finalement, il se résout à rester seul jusqu’à la fusion du département social et de la partie sociale du département contentieux plusieurs années plus tard. Et puis, en juillet 2008, sur fond de désaccord sur la stratégie du cabinet pour son activité droit social, Joël Grangé répond aux appels d’Hubert Flichy et quitte Gide après vingt années, accompagné de toute son équipe.

Goodyear

A son arrivée avenue d’Iéna, l’avocat est accompagné de six collaboratrices et un collaborateur. Aujourd’hui, toutes ses collaboratrices sont associées du cabinet. «Il est fidèle et loyal à lui-même, et sait s’entourer de collaborateurs qui le sont tout autant», détaille Florence Bacquet, associée de Flichy Grangé. Elle est à ses côtés sur la restructuration et la fermeture de l’usine Goodyear d’Amiens, le deuxième dossier le plus marquant de la carrière de Joël Grangé. «Je n’avais encore jamais vécu une situation pareille», se souvient-il. A l’issue de la première plaidoirie, il se fait haranguer par un délégué syndical venu en découdre. «Droit dans les yeux, il me dit : de toute manière tu as perdu, c’est nous qui gagnerons comme nous avons toujours gagné. Cela illustrait bien la dureté de l’affaire.»

Le dossier est ultra-médiatique : en 2013, en pleine consultation sur le plan social, une série de contentieux émerge. Au total, 21 actions contentieuses sont portées sur le même dossier en moins de six mois. «C’était une période très intense, durant laquelle nous avons travaillé main dans la main, sans jamais rien lâcher», se souvient Florence Bacquet, alors collaboratrice sur le dossier. Devant six juridictions différentes, les deux avocats l’emportent. L’usine est alors occupée et deux cadres sont retenus pendant plusieurs jours par des salariés de l’entreprise. Le 22 janvier 2014, un accord de fin de conflit avec la direction est enfin signé, l’occupation de l’usine s’arrête et le site ferme définitivement ses portes. Mais l’affaire Goodyear ne se termine pas là. En octobre dernier, les deux associés plaidaient encore, sur la scène du Zénith d’Amiens, les 832 contentieux individuels ayant émergé après le plan social.

L’élection au Conseil de l’ordre

Les dossiers compliqués, les heures passées hors de la maison, nuit et jour, à travailler avec acharnement… l’associé de Flichy Grangé les accepte par passion pour son métier. Il lui arrive même de lire des arrêts de la Cour de cassation, par pur plaisir, pour se distraire. Une soif de droit qui fait de lui un expert des textes de loi. Ainsi, un client dit de lui : «Il a une connaissance encyclopédique du droit du travail et est très connecté sur les évolutions de sa matière. C’est très rassurant pour ses clients.»

C’est cette passion pour le métier qui l’a amené en décembre dernier, après une campagne de plusieurs mois, à être élu, aux côtés de Laurence Krief, au Conseil de l’ordre du barreau de Paris. «Cette candidature me semblait logique. Le métier d’avocat est un beau métier qu’il faut défendre contre les attaques qu’il subit», explique-t-il. Pour son premier projet en tant qu’élu, il est chargé de plancher sur la réforme des retraites. Un chantier qu’il prend très à cœur, comme chacun des projets qu’il entreprend. «Il est exigeant, envers lui-même et les autres, et très impliqué dans tout ce qu’il fait», précise sa fille cadette, Cécile Grangé. Une implication à laquelle l’homme ne déroge pas, même dans le privé.

Car s’il est très occupé, Joël Grangé trouve toujours du temps pour sa famille. «Chez les Grangé, nous sommes nombreux, et aussi très proches les uns des autres», insiste sa fille. La famille se retrouve souvent, même si les quatre enfants sont presque tous partis de la maison. Ces réunions familiales peuvent être l’objet de vacances au ski, à Méribel, où la famille se rend depuis toujours. «C’est une étape incontournable pour notre père. Lorsque nous étions petits, il trouvait toujours le moyen d’être avec nous sur les pistes, même s’il devait faire l’aller-retour à Paris un jour pour un dossier», précise sa fille. Ou encore lors d’un week-end en Normandie, dans la grande maison familiale que Joël Grangé a repris voilà quelques années. Et quand il le peut, pendant la saison, il part chasser, avec ses enfants ou des amis. L’homme aime réunir et, au bureau ou en famille, occupe toujours naturellement la place du leader. «Il faut dire qu’il a une telle aisance pour s’exprimer qu’il est en général naturellement poussé à le faire, que ce soit lors de mariage ou de repas familiaux.» L’avocat ne perd donc jamais une occasion de plaider…

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