L'avocat de l'année

L’espiègle Maurice Lantourne

Publié le 6 mars 2015 à 15h21    Mis à jour le 8 juillet 2021 à 17h54

En apprenant qu’il a été désigné par ses confrères avocat de l’année en restructuring, Maurice Lantourne a sûrement dû rire. Insoumis, il a repris sa liberté en 2014 en créant sa boutique Lantourne & Associés, un service sur mesure pour ses clients ne demandant qu’à être sauvés.

A sa devise «Il faut garder son sang-froid», Maurice Lantourne pourrait ajouter un second principe : «S’opposer fermement finit par susciter le respect, et les adversaires auxquels vous avez résisté durement deviennent souvent de futurs clients.» On ne le présente plus et pourtant l’homme reste une énigme. Il aime les causes désespérées et surtout réussir là où les autres n’iraient pas. Ses adversaires, qui le respectent et qui reconnaissent unanimement son expertise disent de lui qu’il est un homme libre et insoumis, qui peut être parfois d’un cynisme absolu.

Montargis, une ville trop étroite pour son ambition

Lorsqu’il s’agit de parler de lui-même, Maurice Lantourne déroule un scénario à la fois vague et précis, ponctué d’anecdotes connues de tous, mais qu’il se plaît à raconter de nouveau.

Avocat parisien il ne l’a pas toujours été. Né le 14 avril 1956 à Montargis d’une mère agent d’assurances et d’un père magnétiseur et guérisseur, c’est dans cette ville qu’il apprendra le métier d’avocat généraliste. Après avoir quitté le foyer familial, il devient surveillant pour financer ses études de droit à la faculté d’Orléans. Aussi loin qu’il s’en souvienne, Maurice Lantourne a toujours voulu être avocat au nom du «mythe de la défense, du pénal». Pourtant au lycée, sa vie aurait pu prendre un autre tournant : celui d’acteur. Grâce à Roland Duval, son professeur de français, et surtout scénariste et ami du réalisateur Pascal Thomas, l’adolescent Maurice Lantourne réalise plusieurs figurations notamment dans «Les Zozos» en 1972. C’est à ce moment-là qu’il fait la connaissance de Charles-François Dubosc, l’une des premières rencontres déterminantes de sa future vie d’avocat. Le producteur du film est en effet le fils d’un avocat reconnu de la région. A la fin de ses études de droit, c’est en toute logique qu’il lui propose un stage au sein de son cabinet. Une aventure de dix ans qui aboutit à son premier rôle d’associé. Au cœur de cette structure, les jours passent et ne se ressemblent pas : allant d’un tribunal de commerce aux instances de correctionnelles tout en traitant des dossiers de droit de la famille, il s’initie au droit des entreprises en difficulté grâce entre autres à la confiance de Me Garnier, un syndic montargois. Il y apprend aussi une véritable culture de la procédure. «Cette expérience est importante dans le métier car elle apprend beaucoup sur la relation client, sur la pratique de la procédure. Face au client, il faut déterminer l’objectif qu’il poursuit. Il faut souvent adapter l’objectif théorique à l’objectif possible en disant la vérité sur ce qui est possible. Ensuite, il faut déterminer la stratégie pour y parvenir et utiliser au mieux les règles de procédure», reconnaît-il.

1991, nouvelle étape. Direction Paris

Maurice Lantourne fait d’abord des allers-retours entre Montargis et la capitale puis décide d’y monter son propre cabinet. Avec quelques clients à Paris et en outre-mer, notre avocat de l’année commence à bâtir une réputation qui, depuis, ne le quitte plus. Comptant quelques succès notables en restructuration d’entreprises et en contentieux complexes, Maurice Lantourne se fait alors courtiser par de nombreux cabinets internationaux. Après le cabinet Fried Frank Harris Shriver & Jacobson, dont il a dirigé le département contentieux et entreprises en difficulté, c’est à la firme internationale Willkie Farr & Gallagher qu’il a cédé en 2008. Avec Daniel Payan, alors managing partner du bureau parisien de la firme internationale, c’est d’abord une «découverte humaine réciproque». «J’aime beaucoup sa liberté, son intelligence et sa finesse», nous livre cet ancien confrère. Maurice Lantourne va y exercer durant sept ans aux côtés d’avocats reconnus comme Alexandra Bigot. Il finit par quitter Willkie Farr & Gallagher à la fin de l’année 2013, arguant que ses clients souhaitaient sortir du giron des grands cabinets anglo-saxons tout en obtenant les services d’un cabinet de niche reconnu. En réalité, Maurice Lantourne retourne à son ambition première en créant de nouveau son cabinet «Lantourne & Associés» aux côtés de Kristell Cattani et Flavie Hannoun, complices de longue date. Il reconnaît aussi que les conflits d’intérêts entre ses clients et la politique de Willkie Farr & Gallagher commençaient à se ressentir. «Rapide et efficace, Maurice Lantourne s’est entouré de stars montantes du barreau», confirme René Ricol, qui l’a croisé dans de nombreuses affaires lorsqu’il était médiateur du crédit.

Le grand jeu de la restructuration d’une société

La liste des clients de Maurice Lantourne est alors aussi longue que ses nuits semblent courtes. Penser une stratégie, la mettre en œuvre tout en restant dans le champ du possible, voici ce qui l’amuse le plus. Aisément, Maurice Lantourne parle du dossier de la restructuration du groupe breton Doux, l’un des plus symboliques de ces dernières années. Les nuits blanches de négociations, les nombreux bras de fer, le marathon d’audience de onze heures, notre avocat de l’année soutient, sourire en coin, œil pétillant, qu’il trouve tout cela passionnant. «Les vices de procédure doivent être décelés, puis sélectionnés. L’exception de procédure n’est pas une fin en soi, il faut qu’elle soit efficace». Une fois de plus, tout semble se résumer à un jeu. «Maurice est mon meilleur adversaire. Astucieux, créatif et bourreau de travail, il est redoutable. Il fait partie de ces contradicteurs qui vous rendent meilleur», reconnaît Stéphane Gorrias, mandataire judiciaire de Doux.

Même s’il l’admet un peu plus difficilement, préférant continuer de se cacher derrière l’unique plaisir stratégique de chaque dossier, l’humain est pourtant un argument de taille dans son attachement pour les restructurations de sociétés. «Le droit de l’entreprise est un grand tissu humain avec un aspect sociologique fort. Ce qui est passionnant, c’est que vous apprenez le mode de fonctionnement d’un certain nombre de métiers, de filières», nous souffle-t-il. «Sur le plan humain, ce sont des rencontres formidables. L’aspect social est déterminant et le rôle le plus intéressant est la défense du débiteur et la recherche de consensus entre fournisseurs, salariés, cadres et actionnaires», ajoute-t-il.

Travail, charme et création

Autre botte secrète qu’il accepte de nous livrer, non sans une pointe de taquinerie, sa technique pour tenir les bras de fer et faire plier ses adversaires : un savant mélange d’honnêteté et de crédibilité. L’honnêteté, d’abord, envers et avec ses clients à chaque moment du dossier. «Il est nécessaire d’avoir des moments de vérité avec le client pour lui dire ce qui est possible et ce qui l’est moins», nous confie-t-il. La crédibilité ensuite, pour mener un combat équilibré avec son contradicteur. Malicieux, il martèle qu’«on ne peut pas reprocher à un avocat de défendre son client. Par contre on peut lui en vouloir de s’opposer à des solutions constructives sans présenter d’alternatives. Il faut que l’opposition ait une fin». Un brin ironique au vu des ennuis judiciaires qu’on lui connaît. Et lorsque le dossier est perdu ou que le client n’obtient pas entière satisfaction ? Il botte d’abord en touche, estimant qu’on ne demande pas à un footballeur ce qu’il ressent après avoir manqué un penalty, avant de reconnaître que dans ces moments-là il «se remet en cause et se pose la question de ce qu’il aurait dû faire dans le champ du possible».

Lui qui semble s’amuser de tout et de tous aurait aussi pu être politicien. En 1985, ce père de quatre enfants s’était d’ailleurs présenté aux cantonales de sa ville de Montargis, avant de finalement décliner l’offre du député local qui lui propose sa succession. Son intérêt pour le droit l’a somme toute rattrapé, lui laissant peu de temps pour d’autres plaisirs, à part peut-être celui de la littérature. Sa dernière lecture en date est d’ailleurs celle de «Soumission» de Michel Houellebecq» car après tout «à l’heure de l’instruction civique, il ne faut pas oublier l’instruction cynique».

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