L'avocat de l'année

Lionel Spizzichino, l’humain fait la force

Publié le 5 mars 2021 à 10h44    Mis à jour le 5 mars 2021 à 12h41

L’associé de Willkie Farr & Gallagher, qui a contribué au sauvetage d’Air France-KLM au printemps 2020, est désigné avocat de l’année. Réputé pour sa pédagogie, ses qualités professionnelles et humaines, ce passionné nous a ouvert les portes de son bureau et raconté son parcours.

21, rue de la Ville-l’Evêque, à Paris. Au deuxième étage, un vaste bureau à l’angle. Dès l’entrée, impossible de rater l’œuvre d’art sous verre inspirée de Banksy qui indique : « In case of bankruptcy, break glass ». Pas de doute, nous sommes au bon endroit, dans le bureau de Lionel Spizzichino, associé à la tête du département restructuring du bureau parisien de Willkie Farr & Gallagher et co-chair de la pratique en Europe. Son bureau à lui déborde de dossiers, que l’on devine pas toujours simples à traiter à l’aune de la crise sanitaire. On pourrait s’attendre à trouver quelqu’un rongé par le stress et la pression, pourtant il n’en est rien. Lionel Spizzichino a tout d’une force tranquille. En témoigne son parcours : fluide, mais d’une évidence subtile, celle d’un jeune étudiant en droit puis en école de commerce qui se dirigeait, sans le savoir, presque au hasard, vers une carrière prestigieuse dans le retournement d’entreprises en difficulté.

Car le droit n’était pas une évidence pour Lionel Spizzichino. Fils d’un père devenu industriel après avoir immigré de Tunisie en France pour terminer ses études grâce à une bourse de l’Etat français, d’une mère franco-arménienne et cadet d’une sœur qui a monté une école préparatoire aux grandes écoles, il obtient un bac scientifique, sans conviction, grâce aux matières littéraires. Il tente sa chance en fac de droit. Après une maîtrise à Paris V, il rejoint l’EM Lyon, puis décide de passer le barreau. « Je me suis dit, si je l’ai, je serai avocat. Si j’échoue, je choisirai la finance ou une carrière en entreprise. » Bingo, Lionel Spizzichino obtient le barreau. « Je ne connaissais rien au monde des cabinets d’avocats, je n’avais jamais fait de stage, ce qui n’est plus possible aujourd’hui », se souvient-il. En 1999, il débute sa carrière chez Andersen Legal.


« J’aime mon métier car cela me permet de découvrir des secteurs différents, de nouvelles équipes et problématiques. »


Une première expérience qui aurait bien pu le faire changer d’avis : « Ma première mission était un audit juridique de deux mois à Mérignac… C’était l’horreur ! Nous étions enfermés dans une salle de data room et j’ai bien failli démissionner à mon retour. » Mais le hasard toque à sa porte, lorsque Jean-Dominique Daudier de Cassini rejoint le cabinet pour développer ce que l’on appelait alors les entreprises en difficulté. Il cherche à s’entourer. Lionel Spizzichino est le premier à se porter volontaire. Il ne connaît pas la matière, mais se plaît immédiatement à son contact : « C’est un domaine qui se renouvelle sans cesse, à la croisée de toutes les autres matières, et qui a permis dès l’origine de nourrir ma curiosité », précise-t-il.

Quelques années passent, le cabinet est racheté par EY suite à l’affaire Enron et Lionel Spizzichino a alors l’opportunité de rajouter une corde à son arc en étant retenu par Georgetown pour un LLM en droit boursier. Après deux ans aux Etats-Unis et la naissance de son premier fils, un passage au Luxembourg et la naissance de son deuxième fils, l’avocat rentre en France en 2007. Jean-Dominique Daudier de Cassini a entretemps rejoint Weil et le rappelle. Il y restera jusqu’en 2011 – année de la naissance de son troisième fils ! – où le jeune Lionel Spizzichino quitte Weil pour monter la pratique restructuring de Paul Hastings. Un cabinet auquel il était très attaché « notamment parce qu’ils ont cru en moi en me donnant la chance de devenir associé », précise-t-il. Mais il voit dans la proposition de rejoindre Willkie Farr & Gallagher en décembre 2015, accompagné de son équipe fidèle sans laquelle, précise-t-il, il n’en serait pas là aujourd’hui, une opportunité de développer plus encore sa pratique, dans un cabinet où le restructuring est clé au niveau mondial.


Air France-KLM : un sauvetage en plein Covid-19

Mais sa force tranquille, Lionel Spizzichino la doit aussi à son côté passionné. Par le restructuring mais aussi par tous les sujets que son activité lui permet de découvrir. Dans les dossiers, peu importe de quel côté il se trouve, il vit les choses avec enthousiasme. « J’aime mon métier car cela me permet de découvrir des secteurs différents, de nouvelles équipes et problématiques ». Avec un penchant avoué pour l’industrie lourde, la découverte des sites industriels mais aussi pour l’aérien, comme le prouve la maquette d’un avion aux couleurs d’AOM-Air Liberté qui trône sur une étagère de son bureau. « Un de mes premiers dossiers quand j’étais jeune collaborateur. J’ai désormais la chance depuis quelques années d’accompagner le groupe Air France-KLM sur différents sujets. » Dès mars 2020, il intervient auprès d’eux dans le cadre de la pandémie qui cloue au sol la plupart des avions des compagnies aériennes internationales. De sa maison dans le Sud de la France, où il s’est confiné avec sa famille, Lionel Spizzichino pilote l’équipe de Willkie qui participe au sauvetage du géant mondial du transport aérien en lui permettant d’obtenir un soutien financier de 7 milliards d’euros, la plus importante opération liée à la pandémie en France. « Rien n’aurait été possible sans la mobilisation totale des équipes du groupe et de ses conseils dans des conditions difficiles et totalement nouvelles avec chacun d’entre nous en confinement. »


Un professionnel aguerri et très humain

Malgré la situation critique et les contraintes liées au distanciel, Lionel Spizzichino adopte une posture sereine en gardant une réactivité de tous les instants. Une capacité de résilience que lui attribue volontiers Frédéric Gagey, membre du comex d’Air France-KLM et directeur financier du groupe. « Lionel est une personne qui, en plus d’une très solide connaissance technique, sait prendre un grand recul pour aborder les problèmes. Tout ceci dans une excellente ambiance de travail, avec une bonne dose d’humour et de détachement. Il va au-delà du jargon habituel du juriste. Il est très pédagogue et dans une posture moins créatrice de stress ! » affirme ce dernier. Des traits de personnalité sur lesquels s’accordent nombre de ses clients. Pour travailler avec lui depuis 2014, Jean-Bernard Lafonta, associé-fondateur du groupe d’investissement HLD, dit de lui : « C’est quelqu’un de très complet. Il dispose à la fois de la finesse de l’angle business, presque banque d’affaires, et d’une excellente capacité de compréhension des éléments juridiques. En plus d’être bon dans ce qu’il fait, il est aussi humainement très sympathique. » Cette approche très « humaine », Lionel Spizzichino y tient beaucoup. « Je considère que je dois être porteur d’une solution. Cela ne sert à rien de rajouter des problèmes ou une couche de stress à une situation déjà anxiogène », détaille-t-il.


« Je considère que je dois être porteur d’une solution. Cela ne sert à rien de rajouter des problèmes ou une couche de stress à une situation déjà anxiogène. »


« Give me the chocolate and nobody gets hurt »

Lionel Spizzichino est très proche de ses clients, et n’aime rien tant qu’agir comme consigliere pour eux sans doute en hommage à ses origines italiennes. Il garde très souvent d’excellentes relations avec eux sur le long terme. Certains deviennent de véritables amis, avec lesquels il trouve le temps de se détendre – un peu – et de couper son rythme à cent à l’heure. Julien Lagrèze, associé-fondateur et responsable du bureau européen de la firme américaine de private equity OpenGate Capital est de ceux-là, un client et un très proche ami. « Lionel est un très grand professionnel, à l’écoute de son client et avec une capacité à s’adapter à toutes les situations et à trouver des solutions. C’est un grand travailleur. » Julien Lagrèze se souvient de ce jour où, devant le tribunal de commerce de Lyon, son ami et conseil a « médusé » la partie adverse et le tribunal lui-même, dans une envolée lyrique, « accompagnée d’une véritable présence physique », leur donnant un avantage psychologique décisif sur l’affaire. S’il ne tarit pas d’éloges sur l’avocat, Julien Lagrèze tacle néanmoins l’ami, dont il dit, avec humour, qu’il est un très mauvais skieur mais un exceptionnel DJ !

Lionel Spizzichino le reconnaît, il n’est pas un très grand sportif, même s’il joue au foot avec son petit dernier, au basket avec les deux grands et navigue avec eux en Méditerranée tous les étés. Lorsqu’il ne travaille pas, il aime justement passer du temps avec ses trois fils de 16, 14 et 9 ans, sa fiancée, romancière et l’une des rédactrices en chef au magazine ELLE ainsi qu’avec ses amis. Et puis ses collections. Celle d’art contemporain, qu’on ne peut pas rater lorsque l’on franchit le seuil de son bureau. Sa passion des montres vintages, et celle des sneakers, qu’il partage avec ses garçons. Mais par-dessus tout, son péché mignon, sa « seule drogue » à lui, comme il l’appelle, ne se collectionne que de façon très éphémère, ne se regarde pas à la télé et a vocation à disparaître… Facile à deviner pour quiconque a déjà fait une réunion avec lui. Il s’agit du chocolat. « Du noir, minimum 75 %. J’en apporte toujours une boîte en réunion. » Est-ce son secret ultime pour faire pencher la partie adverse ? L’histoire ne le dit pas, mais quoi qu’il en soit, c’est une affaire sérieuse, à en juger par la petite œuvre sous verre accrochée de façon bien visible sur un mur de son bureau : « Give me the chocolate and nobody gets hurt » (« Donnez-moi le chocolat et personne ne sera blessé »). La couleur est annoncée… 

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