Les chiffres des fusions-acquisitions volent de record en record, portés par l’urgence d’accélérer la transformation digitale et environnementale des acquéreurs industriels, et l’appétit gargantuesque des fonds de private equity pour les belles cibles.
Après une année 2020 tétanisée par la pandémie, 2021 bat tous les records jamais enregistrés dans le marché du M&A. Selon les données Refinitiv, quelque 4 360 milliards de dollars (3 767 milliards d’euros) de deals ont été signés en neuf mois à fin septembre, ce qui est déjà supérieur à l’ensemble de 2015, année la plus prolifique à ce jour avec 4 218 milliards de dollars (3 644 milliards d’euros). Cette fièvre euphorique s’explique à la fois par l’effet rattrapage due aux mois de confinement et d’arrêt brutal d’activité, mais aussi, et surtout, à des tendances lourdes préexistantes à la crise sanitaire et que cette dernière n’a fait qu’amplifier.
Selon le rapport mondial 2021 de Bain & Company sur les fusions-acquisitions, « la pandémie a accéléré des tendances observées depuis plusieurs années, avec notamment l’urgence d’acquérir de nouvelles compétences digitales, la prégnance accrue des transactions locales, l’émergence de l’ESG (environnement social environnement) et l’intervention de plus en plus présente de la puissance publique et des régulateurs ». Autant de facteurs qui convergent pour provoquer un alignement parfait des planètes, conforté par la bonne tenue des marchés boursiers et les montagnes de liquidités disponibles dans les fonds de private equity, chez les fournisseurs de dette ou encore avec la prolifération des SPAC (special purpose acquisition company) outre-Atlantique. Ces coquilles vides cotées dotées de sommes colossales à déployer en quelques mois pour des cibles encore indéterminées ont collecté plus de 120 milliards de dollars depuis le début de l’année aux Etats-Unis, d’après le site spécialisé SPAC Insider. En Europe, si l’on est loin encore de ces montants stratosphériques, le phénomène commence à percer avec la cotation ces derniers mois de Transition, premier SPAC européen dédié à la transition énergétique, DEE Tech qui convoite des entreprises technologiques, Pegasus ciblant les services financiers ou encore 2MX Organic lancé par le trio Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Moez-Alexandre Zouari positionné sur la consommation durable et responsable ainsi que le SPAC du groupe Accor visant les secteurs connexes à l’hôtellerie. Ces nouveaux acteurs sur le marché déjà très encombré du M&A accentuent la concurrence sur les plus beaux actifs et l’inflation des valorisations. « Nous enregistrons un deal flow record avec une hausse de 30 % des opérations en 2021 », témoigne Jérôme Pottier à la tête de l’activité Western Europe du spécialiste des datarooms M&A Datasite qui, avec plus de 10 000 datarooms dans le monde par an et plus de 750 en France, constitue un excellent baromètre de la fièvre du marché M&A.
Accélération des process
« Nous observons une accélération de l’exécution des opérations sur les secteurs les plus prisés avec une multiplication des préemptives et le raccourcissement de la durée des process à trois-quatre mois alors que celle-ci était en moyenne de cinq à six mois avant la crise sanitaire », poursuit Jérôme Pottier. Selon les conclusions du rapport The New State of M&A publié par Datasite, les 1 200 spécialistes du M&A interviewés prévoient que ce délai pourrait même être réduit à un mois d’ici 2025 grâce à la digitalisation croissante du process et les apports du machine learning et de l’intelligence artificielle. En attendant, l’écosystème du M&A est en pleine ébullition au point d’être à court de bande passante pour certaines opérations, reportées faute de ressources disponibles pour mener à bien les process. « Nous sommes contraints de décliner certains mandats pour préserver nos équipes », témoigne Michel Degryck, associé-fondateur de Capitalmind, une boutique M&A active sur le mid market. En France, c’est d’ailleurs les opérations de taille moyenne qui ont porté l’accélération des fusions-acquisitions ces derniers mois. Sur le premier semestre 2021, le marché français a enregistré un volume de transactions de plus de 46 milliards d’euros, en hausse de 52 % sur un an, selon Dealogic. Cette dynamique est essentiellement due à la multiplication des transactions de 1 à 5 milliards d’euros, sous l’impulsion des acquisitions transformantes des acteurs industriels et des fonds de private equity omniprésents sur des cibles de plus en plus importantes, soit directement soit via leurs participations assoiffées de croissance. « Nous assistons à l’apparition d’un nouveau type d’acquéreurs aux côtés des fonds de private equity et des corporate, ce sont les plateformes de buy and build détenues par les fonds et qui font des acquisitions à tour de bras pour consolider des secteurs encore atomisés », relève Michel Dregryck, chez Capitalmind. Par conséquent, l’envolée des prix des entreprises du mid market européen n’est pas près de se calmer.
«Nous assistons à l’apparition d’un nouveau type d’acquéreurs aux côtés des fonds de private equity et des corporate, ce sont les plateformes de buy and build détenues par les fonds et qui font des acquisitions à tour de bras pour consolider des secteurs encore atomisés.»
Polarisation sectorielle
En atteignant 11,6 fois l’Ebitda, l’Argos Index mid-market du 2e trimestre 2021, publié cet été, établit un nouveau record historique pour le troisième trimestre consécutif. Ce baromètre, qui mesure depuis 2006 l’évolution des prix des PME non cotées de la zone euro valorisées entre 15 et 500 millions d’euros, n’a connu des multiples à deux chiffres qu’à partir de 2019, brièvement redescendus à 9,2 fois l’Ebitda au deuxième trimestre 2020 impacté par la pandémie, puis repartis dans une croissance folle depuis le rattrapage post-confinement. Les principaux « responsables » de cette hausse sont incontestablement les investisseurs en private equity qui alignent des valorisations de 12,9 fois l’Ebitda, tandis que les acquéreurs industriels se montrent plus raisonnables avec des prix moyens payés à 10,7 fois l’Ebitda. Assis sur une manne monumentale de dry powder alimentée par des taux structurellement bas, les fonds s’arrachent littéralement les cibles des secteurs « covid-proof ». La santé et le digital ont ainsi concentré la moitié des transactions sur le deuxième trimestre 2021 avec une valorisation médiane de 12,8 fois l’Ebitda, soit deux tours de plus que les cibles des autres secteurs même si ces derniers ont connu également une flambée relative en atteignant un multiple médian de 10,7.
Dans la tranche des valorisations stratosphériques, l’indice révèle qu’un quart des opérations du premier semestre 2021 ont dépassé 15 fois l’Ebitda, tandis que 8 % se sont allègrement envolées au-dessus de 20. Mais si les secteurs trop cycliques et les modèles traditionnels n’ayant pas pris le train de la digitalisation, comme le retail, sont définitivement boudés par les acquéreurs, des secteurs impactés par la crise sanitaire commencent à revenir sur la scène du M&A. « Nous commençons à percevoir un regain d’intérêt pour les actifs de qualité des secteurs impactés par la Covid-19, tels que les loisirs, l’hôtellerie, et l’industrie », relevait Jean-Robert Bousquet, avocat associé de CMS France en marge de l’étude annuelle « European M&A Outlook » publiée fin septembre.
«Nous observons une accélération de l’exécution des opérations sur les secteurs les plus prisés avec une multiplication des préemptives et le raccourcissement de la durée des process à trois-quatre mois alors que celle-ci était en moyenne de cinq à six mois avant la crise sanitaire.»
Les IPO de retour en force
Le troisième trimestre 2021 a été le plus actif depuis 20 ans pour les IPO mondiales, notamment en Europe, selon le dernier rapport EY. Les 547 introductions du trimestre ont permis de lever 106,3 milliards de dollars (92 milliards d’euros). Cela porte ainsi à 1 635 IPO depuis le début 2021, avec un montant de 330,7 milliards de dollars, (286 milliards d’euros) soit une augmentation respective de 87 % et de 99 % par rapport à l’année précédente.
A Paris, et malgré l’annonce fin septembre du report en dernière ligne droite de la cotation d’Icade Santé, les IPO signent un record depuis 2015 avec la cotation sur le marché réglementé de 21 sociétés qui ont levé près de 3 milliards d’euros depuis le début de l’année. Et ce n’est pas fini, le champion européen de l’informatique à distance OVH Cloud a officiellement annoncé son introduction en Bourse qui pourrait le valoriser entre 3,5 et 3,7 milliards d’euros. De son côté, le spécialiste des batteries électriques intelligentes pour la mobilité urbaine Forsee Power a également franchi le premier cap de son IPO qui ambitionne la levée de 100 millions d’euros sur Euronext. Idem pour la biotech Maat Pharma qui prépare également son introduction sur le marché réglementé, contrairement à la biotech NH TherAguix et au fonds Audacia qui privilégient Euronext Growth dont les conditions d’accès sont moins contraignantes pour les PME. Depuis le début de l’année, déjà 34 sociétés ont rejoint Euronext Growth, 17 via une IPO, 4 par cotation directe et 13 par transfert.