Alexis Zajdenweber, commissaire aux participations de l’Etat : « La multiplication répétée des crises montre le besoin d’un actionnaire de long terme dans certains secteurs »

Publié le 25 octobre 2024 à 10h00

Sahra Saoudi    Temps de lecture 9 minutes

EDF, Alcatel Submarine Networks (ASN), et dernièrement certains actifs d’Atos. La succession des crises tant économique que géopolitique a conforté le rôle de l’Etat actionnaire et légitimé son intervention dans des secteurs tels que l’énergie et la défense. A la tête de l’Agence des participations de l’Etat (APE), qui vient de fêter ses 20 ans et dont la valeur du portefeuille était estimée à  179,5 milliards d’euros de capitaux propres à fin juin, Alexis Zajdenweber décrypte une stratégie qui se veut dictée par les enjeux de souveraineté.

Deux ans après votre prise de fonction à la tête de l’Agence des participations de l’Etat (APE), quel bilan tirez-vous ?

Ces deux dernières années ont été marquées par la sortie de la crise Covid et par les conséquences de la guerre en Ukraine, notamment en matière énergétique. Ces crises ont rappelé l’utilité de l’Etat actionnaire, porteur d’une mission de long terme, d’une capacité financière, et pouvant prendre des décisions rapides face à des événements exceptionnels. La période a été très intense en termes d’acquisitions et de niveau de dépenses engagées. 2022-2023 a vu la sortie de la cote d’EDF avec un investissement de près de 10 milliards d’euros. L’Etat détient désormais 100 % du capital, ce qui permet de s’assurer que l’actionnariat de l’entreprise est aligné avec ses objectifs de très long terme et la relance d’un programme nucléaire. 2023-2024 a quant à elle été marquée par une série d’opérations en lien avec des enjeux de souveraineté. La première est l’entrée au capital de John Cockerill Defense à l’occasion de l’acquisition par cette entreprise belge de la société tricolore Arquus, ancienne activité de défense de Renault, revendue par Volvo. Les Etats français et belges sont devenus actionnaires pour marquer l’importance de cette opération et de ce nouvel acteur dans l’industrie européenne de défense et dans un contexte d’économie de guerre. Deuxième opération : l’accord conclu avec Nokia en vue d’acquérir la majorité des parts d’Alcatel Submarine Networks (ASN), filiale de l’ex-Alcatel et seul acteur européen capable à la fois de fabriquer des câbles sous-marins de télécommunication, de les poser et d’en assurer la maintenance. La troisième opération, sur laquelle nous sommes toujours en discussion, est le rachat des actifs stratégiques d’Atos, qui représentent un enjeu pour nos armées et la défense nationale.

Vous évoquez des prises de participations. Qu’en est-il des cessions ?

Depuis plusieurs années, le nombre de cessions s’est sensiblement réduit. En 2024, nous avons cédé une part minoritaire du capital et le contrôle de DCI (Défense Conseil International). Cela reflète une certaine stabilité de notre portefeuille. Cela ne nous empêche pas de nous interroger régulièrement sur le niveau de participation et notre présence au capital de nos entreprises. Pour autant, il n’y a pas de projet de cession significatif envisagé pour l’heure.

Selon vous, des évolutions devraient-elles être apportées à l’agence ?

La multiplication répétée des crises montre le besoin d’un actionnaire de long terme dans certains secteurs. Elle pousse la thématique de la souveraineté et redonne une plus forte légitimité à l’intervention ciblée de l’Etat dans l’économie. Nous ne sommes pas pour autant la solution à tout et n’intervenons que si l’actionnaire privé n’est pas là ou n’est pas l’actionnaire pertinent. L’APE peut aujourd’hui s’appuyer sur les mêmes droits et instruments que tout autre actionnaire, notamment au sein de la gouvernance. La Cour des comptes a néanmoins souligné dans un récent rapport que nous n’étions pas encore tout à fait un investisseur comme les autres puisque nous ne percevons pas les dividendes de nos participations qui vont au budget général de l’Etat. Nos ressources se limitent aux produits de nos cessions et aux dotations venant du budget de l’Etat.

Comment se compose le portefeuille des participations de l’Etat ?

Notre portefeuille est constitué de 85 sociétés, dont 10 entreprises cotées, 71 entreprises non cotées, et quelques structures particulières comme des établissements publics (RATP). Au 30 juin 2024, il représentait 179,5 milliards d’euros de valeur, dont une cinquantaine de milliards constituée par les sociétés cotées. En termes de secteur, nous avons quelques grands ensembles : l’aéronautique et la défense (Airbus, Safran, Thales, etc.), qui représente la part la plus importante de notre portefeuille coté (57,4 % à fin juin) ; l’énergie (EDF, Engie, etc.), désormais un peu moins de 17 % de la valeur de ce dernier ; le transport (Air France, ADP, SNCF, RATP) ; l’automobile (Renault) ; les télécommunications (Orange) ; et les services (Française des Jeux, La Poste). Il y a une permanence dans les grandes lignes de notre portefeuille. Je peux prendre le pari que dans 10 ans nous resterons très présents dans le nucléaire, ainsi que dans les grandes infrastructures de transport et la défense pour ne prendre que ces exemples. Comme le montrent les opérations en cours avec ASN et les actifs sensibles d’Atos, le numérique devrait par ailleurs prendre plus de place. Sa dimension stratégique est réelle et va se renforcer mécaniquement dans le portefeuille.

La remontée significative des défaillances d’entreprises pourrait-elle impacter la politique d’investissement de l’Etat ?

Je ne fais pas de lien entre les deux, car nous n’avons pas vocation à investir de manière systématique dans des entreprises en difficulté. Les grandes lignes de notre périmètre d’intervention ont été arrêtées en 2017 et restent valables : d’une part les entreprises qui engagent la souveraineté de notre pays ; d’autre part les entreprises de services publics au sein desquelles l’Etat doit être présent en tant qu’actionnaire car le cadre réglementaire ou contractuel ne suffit pas. Nous pouvons intervenir dans des entreprises en difficulté mais dans de rares cas qui se justifient par le risque systémique qu’un défaut pourrait engendrer. C’est dans cet esprit que l’Etat était intervenu au capital de PSA.

Quelles sont les participations les plus rémunératrices de votre portefeuille ?

Si je me focalise sur un temps relativement court et récent, et en particulier au regard des performances boursières des sociétés cotées, je relève le rebond très net du secteur de l’aéronautique et de la défense pour des raisons à la fois conjoncturelles et géopolitiques, ainsi que la relance post-Covid. Safran, Airbus, Thalès ont affiché de très fortes performances boursières, y compris par rapport au CAC 40. En 2023, Safran c’est + 32 %, Airbus + 26 % et Thalès + 12 %. Le CAC est à + 16 % sur la même période. Sur les neuf premiers mois de l’année, le bilan reste flatteur pour notre portefeuille coté, même si la baisse générale des marchés depuis le début de l’été l’a aussi concerné. Le CAC 40 est à peine à l’équilibre sur la période (+ 1 %). Safran a une performance de + 32 % et Thalès + 6 %. Renault a également connu une hausse de 6 % depuis janvier alors que l’indice de référence du secteur automobile est en baisse de 9 %. Quant à La Française des Jeux, dont le projet d’acquisition de Kindred a été salué par le marché, le groupe est à + 12 % depuis début 2024. Des secteurs particulièrement touchés par la pandémie ont aussi bénéficié de la sortie de la crise, comme la SNCF, avec un regain d’intérêt des Français pour le train qui porte ses performances. Même constat avec EDF, qui, après une année 2022 très compliquée, a su redresser sa production et améliorer ses résultats.

Quelle est la stratégie de l’Etat pour accompagner ses grandes entreprises françaises ?

L’Etat ne doit pas être simplement l’actionnaire de chacune de ses participations, mais avoir une politique et une vision actionnariales de l’ensemble de son portefeuille autour des trois grands objectifs de performance, de résilience et de responsabilité. Nous voulons accélérer le développement d’une certaine horizontalité autour de thèmes d’intérêt commun comme la responsabilité sociale et environnementale (RSE). J’ai par exemple adressé un courrier aux dirigeants des entreprises du portefeuille pour leur fixer un objectif en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Nous avons récemment renforcé nos exigences quant à la prise en compte de la RSE des entreprises dans les critères de part variable des dirigeants. Nous avons aussi un groupe de travail réunissant régulièrement les directeurs chargés des questions RSE dans l’ensemble des entreprises. Autre sujet, celui des achats aussi bien d’un point de vue environnemental qu’en matière de réindustrialisation et d’achat responsable.

De quelle enveloppe disposera l’APE pour ses investissements en 2025 ?

L’enveloppe 2025 est prévue dans le projet de loi de finances. Elle sera présentée par le nouveau gouvernement au Parlement et discutée lors des prochains débats budgétaires. En 2024, l’APE disposait de 7,78 milliards d’euros de crédits pour ses investissements. Cette enveloppe de crédits peut varier d’une année à l’autre. Par exemple, l’opération de nationalisation d’EDF a représenté 9,7 milliards d’euros étalés sur deux exercices budgétaires. Evidemment notre rôle d’investisseur, qui mène des opérations au long cours, doit s’accommoder des règles de l’annualité de l’exercice budgétaire. Nous pouvons ainsi être engagés dans des transactions dont nous ne connaissons pas la date du closing et la sortie effective des sommes engagées. C’est pour cela que nous disposons d’un outil un peu particulier, le compte d’affectation spéciale des participations financières de l’Etat (CAS PFE), avec ses règles propres. L’ensemble des opérations concernant le capital d’entreprises dont l’Etat est actionnaire transitent par ce dernier, mais toutes ne correspondent pas à l’activité stricto sensu de l’APE. Par exemple, nous opérons via le CAS PFE les recapitalisations des banques multilatérales de développement qui prennent des formes d’intervention en capital, ou les opérations de désendettement menées par l’Etat.

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