L’heure n’est plus à la frénésie. Le M&A semble revenir à des niveaux « plus normaux », d’avant crise sanitaire, avec un ralentissement global des opérations, tous secteurs confondus. Après deux années de forte croissance et de climat très favorable aux vendeurs, la tendance se renverse en faveur des acheteurs. Nombre de cabinets d’avocats d’affaires, sondés dans le cadre de notre classement, s’attendent à un marché encore soutenu d’ici la fin de l’année, mais constatent dans le même temps une forme d’attentisme depuis le printemps. Les incertitudes sont fortes compte tenu du contexte économique, international et politique. Et les premiers effets n’ont pas tardé à se faire sentir depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine. Le secteur des fusions-acquisitions doit faire face à des taux qui augmentent, des financements qui sont plus difficiles à lever et des secteurs touchés par la crise énergétique. Si le mid et le small cap sont pour l’heure plutôt préservés, surtout sur les secteurs résilients, les deals de taille significative sont particulièrement dans le collimateur en raison du resserrement du marché de la dette. Plusieurs process se sont même arrêtés dans le cadre d’opérations supérieures à un milliard d’euros. « Nous nous trouvons dans une phase d’ajustement des valorisations entre le monde d’avant et le monde d’après », constate Henri-Pierre Vacher, partner private capital au sein du cabinet de conseil en stratégie Oliver Wyman.
Cela n’a pas empêché Bouygues de boucler cet automne le rachat d’Equans, entité dédiée aux services multi-techniques détenue par Engie, pour 6,5 milliards d’euros. Dans le viseur du groupe de BTP, il s’agit de constituer un des leaders mondiaux du marché des énergies et des services. Et pour cela, le « chantier prioritaire » est « l’amélioration de la profitabilité et du cash-flow », dixit son directeur général délégué et directeur financier, Pascal Grangé.
Les autorités de concurrence sur le devant de la scène
Si l’opération Equans a finalement reçu l’aval des autorités de concurrence, notamment au niveau de l’Union européenne et du Royaume-Uni, le projet de rapprochement de la filiale audiovisuelle de Bouygues, TF1, avec son concurrent M6, actif détenu par l’Allemand Bertelsmann, a buté sur la vision relative au « marché pertinent » de l’autorité de la concurrence française. Pour autant, « il faut veiller à ne pas tirer de grandes conclusions générales des décisions prises par les autorités de la concurrence. Souvent, en France comme en Europe, celles-ci sont intrinsèquement liées aux projets de concentration examinés, sans pour autant être le signe d’une évolution doctrinale », estime Patrick Hubert, vice-président de la Commission concurrence de la Chambre de commerce internationale (lire article p. 13 à 15). Ce qui n’empêche pas l’Europe d’afficher « sa volonté de porter un regard plus attentif, selon Jean-Christophe Roda, professeur agrégé des facultés et directeur du Centre de droit de l’entreprise à l’Université Jean Moulin-Lyon 3. En statuant sur des dossiers qui n’entraient pas dans ses prérogatives par le passé, elle indique que le temps du laisser-faire est révolu ». « A l’horizon de l’été 2023, l’Europe entend faire preuve de plus d’activisme en touchant des zones de marché pour lesquelles les autorités de la concurrence avaient du mal à définir les marchés pertinents », ajoute même Enguerran de Crémiers, managing director au sein du cabinet de conseil Kroll. Les sempiternels débats autour de la notion de marché pertinent ont encore de beaux jours devant eux.
Un enjeu de souveraineté économique
Le marché du M&A doit aussi composer avec une plus grande complexité des transactions en raison de l’accroissement des contraintes réglementaires et du nombre de juridictions concernées, auquel s’ajoutent des régulateurs au rôle de plus en plus important. Le contrôle des investissements étrangers est devenu une composante à part entière des process, pouvant allonger significativement les délais, comme le pointent nombre d’associés spécialisés en fusions-acquisitions interrogés lors de notre enquête. Bercy a même encore élargi son périmètre, la souveraineté économique étant l’un des fers de lance du gouvernement depuis la pandémie de Covid-19. Et la crise géopolitique actuelle ne fait que le confirmer.