Mutation de son modèle vers la gestion d’actifs pour compte de tiers et rotation accrue des actifs sont au centre du plan stratégique que déploie la société de gestion Eurazeo avec pour horizon 2027. L’acteur tricolore – dont la famille Decaux est le premier actionnaire – laisse parallèlement la porte ouverte à des opportunités de croissance externe dans un marché du private equity en consolidation, comme l’explique son co-CEO William Kadouch-Chassaing.
Vos actifs sous gestion se sont accrus de 7 % sur un an à fin septembre, à 35,5 milliards d’euros. Comment analysez-vous votre activité en 2024 ?
Cette hausse reflète deux réalités différentes : une croissance à deux chiffres des actifs sous gestion pour compte de tiers – quasiment 14 % ; et une baisse des actifs sous gestion qui se rapportent à notre bilan. Nous sommes dans l’exécution exacte de notre plan stratégique sur quatre ans, lancé en novembre 2023 et fondé sur deux axes : une croissance de la gestion d’actifs avec des gains de parts de marché sur différents types de clientèle ; et une transformation du business model vers la gestion d’actifs pour compte de tiers avec une réduction tendancielle de la taille de notre bilan. La collecte de fonds auprès de tiers est, elle, en hausse de 76 % en valeur relative sur les neuf premiers mois de 2024 par rapport à 2023, et nous visons quatre milliards d’euros à la fin de l’exercice. Nous avons également bénéficié d’une assez bonne rotation d’actifs. Le volume de cessions sur les neuf premiers mois de 2024 est trois fois plus important que sur la même période en 2023, pour atteindre 2,4 milliards d’euros.
Vous venez en effet d’annoncer le projet de cession d’Albingia. La stratégie de rotation des actifs d’Eurazeo va-t-elle s’accélérer ?
Une bonne liquidité des actifs est essentielle pour le private equity en général, et au-delà pour les marchés privés. Pour bien collecter, notre industrie doit faire des performances associées à des réalisations. Il est stratégique pour nous – tant en matière de bilan que de fonds de tiers – qu’il y ait cette dynamique régulière de déploiement et de cession. Eurazeo a choisi des secteurs à croissance structurelle et évolue sur du « mid-market », moins dépendant des marchés financiers et des financements bancaires ou obligataires et avec des tailles des actifs faciles à absorber pour des acteurs stratégiques. Pour faire muter notre business model et nous développer dans la gestion d’actifs, notre ligne d’action est claire : accélérer la rotation de notre portefeuille et les distributions en restant nos quatre grands secteurs : services B2B ou « tech-enabled business services » ; santé ; finance de spécialité (où se situe Albingia) ; et solutions climatiques. Nous avons beaucoup d’ambitions s’agissant de notre pipeline de cessions pour 2025.
Quid des valorisations ?
A partir de fin 2022 et pendant quasiment tout 2023, le volume des transactions a baissé en raison de la forte augmentation des taux d’intérêt qui a impacté l’orientation des valorisations. Au-delà, c’est l’incertitude sur le régime de taux qui a perturbé les acteurs. Aujourd’hui, la situation s’est stabilisée. Les écarts ou incertitudes sur les prix sont moins forts. Les attentes restent toutefois élevées pour les très beaux actifs (services B2B, métiers du software, intelligence artificielle, etc.). Les transactions dans ces secteurs se poursuivent malgré tout. Les actifs de mauvaise qualité, eux, ne se vendent pas du tout. Entre les deux, vous avez un peu de lenteur dans la réalisation parce qu’il y a encore des espérances de valorisation pour les vendeurs qui peuvent être différentes de ce que les acheteurs sont prêts à payer dans le contexte macro-économique actuel.
Vous avez cédé I-Tracing, fournisseur de services en cybersécurité, à votre fonds de continuation pour lequel 180 millions d’euros ont été levés. Avez-vous des projets similaires ?
Les fonds de continuation ne sont pas nouveaux, mais il y en a de plus en plus et ils deviennent une méthode de cession particulière, assortie tout de même de la génération de commissions de gestion d’actifs. D’autres actifs dans notre portefeuille sont éligibles. Mais un fonds de continuation n’est pas une solution miraculeuse. Il s’applique aux actifs suffisamment attractifs pour que des investisseurs veuillent commencer l’histoire à ce moment-là. Si vous avez des incertitudes macro-économiques ou géopolitiques très fortes, un changement brutal de politique monétaire et des taux d’intérêt grippant de nouveau le marché du M&A, vous aurez le même problème de formation des prix et de disponibilité des acteurs à prendre des risques en déploiement, que ce soit de la vente à des stratégiques, à des fonds, ou à des investisseurs via des fonds de continuation. Ce qu’on voit de plus positif, c’est que la contrainte s’est un peu desserrée pour certains acteurs comme les assureurs vie, qui se sont remis à collecter de manière dynamique sur l’assurance-vie en 2024, et une partie a été réaffectée en private equity. Le recours aux fonds de continuation est lié à la capacité à céder des actifs en fonction du marché M&A, mais également à la collecte ou à l’envie des investisseurs d’allouer de la ressource dans le private equity.
Vous prévoyez une collecte autour de 4 milliards d’euros en 2024, contre 3,5 en 2023 et 2,9 en 2022. Dans le contexte actuel, avez-vous rencontré des difficultés pour lever des fonds ?
Tout est un peu difficile. Nous bénéficions toutefois progressivement d’éléments que nous avons redéfinis et qui nous permettent de dégager des performances en croissance dans un marché qui est en convalescence. Notre positionnement sur le mid-market européen est plus compréhensible et les performances de nos produits attractives. Nous avons également investi dans notre force de vente institutionnelle en embauchant des profils seniors pour couvrir des zones telles que le Japon, le Moyen-Orient, l’Allemagne et la Scandinavie. Enfin, notre distribution auprès d’une clientèle patrimoniale et de banques privées représente désormais 20 % de nos flux et commence à se cristalliser avec beaucoup de croissance encore sous-jacente. Par ailleurs, certaines classes d’actifs ont davantage d’attractivité dans le contexte de marché actuel : le crédit, l’infrastructure, le secondaire et le buy-out, qui a bien repris depuis début 2024. Etre diversifié permet de collecter sur des classes d’actifs qui ne réagissent pas de la même manière à un moment du cycle. Quant à la tech, après les années 2023-2024 dans l’œil du cyclone, on constate un regain d’intérêt du marché comme en atteste l’introduction au Nasdaq de notre participation WeRide ou encore le tour de table de pré-IPO de 1Komma5. Nous avons aussi bien collecté sur le fonds de biotech de Kurma Partners.
La typologie de vos clients a-t-elle évolué ?
La clientèle institutionnelle est davantage internationale. Sur les neuf premiers mois de 2024, 70 % de notre collecte provenait de l’international. Les clients viennent de plus en plus d’Asie et du Moyen-Orient. Nous commençons aussi à en avoir de la zone nord-américaine où nous étions un peu en retard. En Europe, nous avons progressé en Italie et nous amorçons cette tendance en Allemagne et en Scandinavie. Deuxième évolution : la croissance de la part de la clientèle de particuliers et de banques privées (20 % à 25 % de nos flux), à laquelle nous accédons via des assureurs. Pour prendre la croissance des marchés privés, il faut être en classe d’actifs et avoir à la fois du crédit et de l’equity, de la clientèle particuliers wealth – où nous bénéficions d’un véritable leadership – en plus de la clientèle institutionnelle en distribution. Il faut également s’appuyer sur un certain nombre d’identités – nous, c’est le mid-market, le growth et l’impact – qui font des différenciations en termes de profils de croissance future.
Quid de votre politique d’investissement en matière d’impact et d’ESG ?
Pour nous, l’ESG n’est pas une politique d’investissement, mais un cadre d’investissement. Nous devons chercher une gestion optimale des risques, d’où certaines exclusions sectorielles. Nous pilotons aussi des objectifs ambitieux, par exemple en matière de décarbonation de sociétés du portefeuille, et continuons de rehausser nos rankings ESG sur les notations extra-financières. L’impact, en revanche, est une politique d’investissement. Nous avons sept fonds d’impact avec du venture sur la mobilité et la ville intelligente, de la dette avec le financement de la décarbonation du transport maritime, du buy-out autour du concept des limites planétaires, ou de l’infrastructure centrée sur les transitions environnementales et digitales. Plus de 90 % de nos fonds sont soit « article 8 », soit « article 9 » (ndlr : selon le règlement européen SFDR – Sustainable Finance Disclosure Regulation). Le renouvelable n’est pas un effet de mode. 22 % en mégawatts de l’énergie de l’Europe en provient.
Alors que le marché du private equity est encore « convalescent » et « se structure autour de plateformes », comme vous l’indiquez, sa consolidation doit-elle inéluctablement se poursuivre ?
Tous les acteurs, petits comme grands, doivent définir comment ils veulent opérer dans un marché en très forte transformation, et dont la croissance future ne ressemblera pas à celle des 20 dernières années. Il y aura davantage de crédit, d’impact, de besoin d’investir dans les moyens de création de valeur dans un monde où les taux réels vont rester durablement plus élevés que sur la période 2014-2022. La typologie de clients bouge aussi avec plus de particuliers et de fonds souverains et moyen-orientaux. En tant que plateforme, vous devez vous demander où vous êtes fort, si vous disposez des bases clients que vous aimeriez avoir et si vous pouvez aller plus vite. Ces interrogations amènent aujourd’hui l’accélération des mouvements de consolidation dans l’industrie. Eurazeo est un acteur offensif avec de l’ambition. Même si nous avons fait un plan organique, nous devons tenir compte des mouvements actuels et évaluons les opportunités.