Véritable figure du droit pénal des affaires, Denis Chemla a toujours suivi sa trajectoire avec instinct et ambition. A la tête du département contentieux et arbitrage d’Allen & Overy Paris depuis maintenant neuf ans, il revient sur un parcours qui l’a vu se mettre aussi bien au service de sa profession que des plus démunis.
D’aussi loin qu’il se souvienne, Denis Chemla a toujours voulu être avocat. Son autre vocation l’aurait sans doute mené vers la musique et le chant, si son entourage ne l’en avait pas rapidement dissuadé. «J’ai eu droit à une forte opposition familiale», confie-t-il en riant. En grandissant en Seine-Saint-Denis au milieu de parents fonctionnaires – son père était inspecteur des impôts et sa mère institutrice –, il se voit rappeler régulièrement la nécessité de voir grand, tout en gardant les pieds sur terre. «Je viens d’une famille originaire d’Algérie très attachée à la France et à ses valeurs, où il fallait très tôt expliquer son plan de carrière», s’amuse-t-il. «Comme je n’étais pas assez doué en sciences pour faire médecine, j’ai pu imposer mon souhait de poursuivre des études de droit.» Un choix plutôt logique pour celui qui, déjà sur les bancs de l’école, se faisait appeler «l’avocat». «J’étais plutôt grande gueule, et j’aimais prendre la défense de mes camarades aux conseils de classe, se souvient-il. C’était un peu ma marque de fabrique.»
D’une firme à l’autre
C’est donc naturellement qu’il s’inscrit à l’université Paris II Panthéon-Assas. Une maîtrise de droit privé plus tard, il passe avec succès le CRFPA et décroche en parallèle un DEA de droit international. En 1987, à tout juste 22 ans, Denis Chemla pousse alors la porte du cabinet généraliste de Jean-Pierre Blatter, Blatter & Fabre-Luce. Le spécialiste des baux commerciaux devient rapidement un mentor pour le jeune collaborateur. «C’était un pédagogue extraordinaire, doublé d’une personne très humaine. J’ai passé à ses côtés trois années merveilleuses.» Mais l’ailleurs l’appelle… Attiré par l’international, il obtient une bourse en 1990 et traverse l’océan pour s’inscrire à l’Université de New York. Puis, son LLM en poche, il s’inscrit au barreau new-yorkais et intègre la firme Shearman & Sterling. «J’ai découvert pour la première fois le monde des cabinets d’affaires, encore peu développés en France», raconte-t-il. En 1992, retour en France suite à une offre du cabinet Latham & Watkins, avant d’intégrer en 1996 le bureau parisien du Britannique Herbert Smith. «Un ami m’avait indiqué que le cabinet cherchait quelqu’un pour rejoindre une activité contentieuse bourgeonnante et la développer», explique celui qui, en 1998, se voit nommé associé. Au sein de la firme, Denis Chemla contribue à faire rayonner l’activité contentieuse main dans la main avec des associés tels que Charles Kaplan et Sophie Brézin, et se fait rapidement un nom sur le marché du droit pénal des affaires et bancaire.
Seize ans plus tard, en 2011, il rejoint finalement le bureau parisien d’Allen & Overy. Lequel l’avait déjà approché à plusieurs reprises, sans succès. «J’ai mis du temps à y aller car j’étais très attaché à Herbert Smith, indique-t-il. Mais l’offre était intéressante ; il s’agissait de créer un département contentieux et arbitrage de zéro, et c’est le genre de défi qui m’attire.»
Technicien hors pair
Denis Chemla ajoute alors une nouvelle corde à son arc et se spécialise en contentieux réglementaire et pénal. Ses clients, pour la plupart dans le domaine industriel et bancaire, n’ont pas hésité à lui faire confiance dans cette nouvelle étape de sa carrière. Il faut dire qu’au fil des ans, l’associé a bâti avec eux une véritable relation de confiance. Aurélien Hamelle, directeur juridique du groupe Total, peut en témoigner ; lui qui a côtoyé Denis Chemla en tant qu’associé pendant deux ans chez Allen & Overy expérimente aujourd’hui, de l’autre côté de la barrière, la relation avocat-client. «Denis est un très grand avocat de contentieux, dont la discrétion est à la mesure du talent, affirme-t-il. Ensemble, nous avons travaillé sur de nombreux dossiers de délits d’initié, corruption, blanchiment… Depuis mon arrivée chez Total en 2016, il est l’un de nos avocats. Il fait preuve d’immenses qualités techniques, professionnelles et humaines. Son empathie – plutôt rare chez les avocats – lui permet d’établir des relations de grande qualité avec les clients, les confrères et les magistrats.»
Le contentieux lié à la faillite de la BCCI (Bank of Credit and Commerce International) ou encore celui des actionnaires minoritaires d’Eurotunnel font partie des dossiers marquants de Denis Chemla, lequel évoque également certains contentieux de responsabilité, notamment en droit aérien, tel celui de la compagnie égyptienne Flash Airlines suite au crash de l’un de ses Boeing en 2004. 148 victimes avaient été à déplorer. «Cela fait partie des contentieux avec des conséquences humaines dramatiques, souligne l’avocat. L’accident avait donné lieu à des actions judiciaires assez lourdes en France et aux Etats-Unis de la part des familles des victimes. Pour ma part, je représentais la société Honeywell, qui fabriquait le pilote automatique.» Aujourd’hui, l’associé de 56 ans prend également en charge un certain nombre de dossiers systémiques, à l’instar du contentieux climatique de Total, et doit également faire face au nombre croissant d’enquêtes internes. «Ce qui est le plus frappant, c’est de voir combien le rôle de l’avocat a changé, observe-t-il. Il y a encore vingt ans, dans un dossier pénal ou réglementaire, on adoptait une posture de défense et on élevait des barricades. L’heure est désormais à la coopération avec les régulateurs et les autorités lors des enquêtes internes, et cela a bouleversé notre manière d’exercer. Les grands anciens se retournent probablement dans leur tombe en voyant ce que la pratique moderne est devenue !» Denis Chemla est notamment de ceux qui ont conclu la première CJIP française en 2017 pour la banque HSBC. A ses côtés : Eric Dezeuze, associé chez Bredin Prat, que l’avocat a eu l’occasion de croiser sur bon nombre de dossiers pénaux depuis une quinzaine d’années. «On ne s’est jamais perdus de vue, glisse Eric Dezeuze. Denis allie toutes les qualités que l’on recherche chez un avocat spécialisé en contentieux : c’est un très bon juriste avec une véritable vision stratégique des dossiers, et une culture internationale plutôt rare chez les avocats de notre génération.»
Au service des autres
Eric Dezeuze brosse également le portrait d’un avocat pouvant injustement se remettre en question lorsqu’il se trouve face à un échec. «Il prend énormément les choses à cœur», assure-t-il. Et ce que Denis Chemla prend également à cœur, ce sont ses différents engagements humanitaires et professionnels. Il a ainsi été entre autres conseiller au sein du département juridique de la Mission des Nations unies au Kosovo en 1999, membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, ou encore co-fondateur de l’association Droits d’urgence, créée en 1995 à l’initiative de Jean-Luc Bedos, dont il a été le président de 2000 à 2014. «Cette association partait du constat que la lutte contre l’exclusion et la grande pauvreté était un domaine dans lequel les juristes pouvaient s’impliquer davantage, explique Denis Chemla. Nous avons donc décidé, à la demande d’associations caritatives et humanitaires, d’apporter notre savoir-faire de juristes et de donner des consultations juridiques gratuites dans des lieux recevant une clientèle en difficulté.» Hôpitaux ou encore dispensaires ont ainsi été investis par l’équipe. Laquelle a rapidement vu la créature leur échapper… «A la fin de mon mandat de président, il y avait 50 salariés à temps plein et nous nous sommes retrouvés au premier plan du mouvement de l’accès au droit», se félicite celui qui quittera néanmoins l’association en 2014, au moment de son élection au Conseil de l’Ordre du barreau de Paris. «Outre le fait qu’il aurait été difficile pour moi de jongler avec deux activités en dehors du cabinet, Droits d’urgence était partenaire de l’Ordre et il y aurait donc eu un potentiel conflit d’intérêts», expose Denis Chemla, qui a notamment travaillé à cette époque sur des sujets aussi variés que l’aide juridictionnelle, les enquêtes disciplinaires ou encore les relations avocats/magistrats. «J’ai aimé me mettre au service de confrères, assure-t-il. Je me suis notamment rendu compte qu’il y avait des problématiques communes à toute la profession, quelle que soit l’activité, et qu’il était difficile en tant qu’avocat de faire entendre sa voix auprès des pouvoirs publics.»
Actuellement toujours membre du conseil de discipline de l’Ordre, après avoir été secrétaire de la déontologie au cours de sa dernière année de mandat, Denis Chemla continue par ailleurs de s’investir dans les nombreuses activités pro bono de son cabinet. Et n’oublie pas de se ménager également quelques plages horaires pour se consacrer à sa passion : la musique. Une sorte de retour aux sources pour cet amateur de chant qui appartient à un ensemble vocal semi-professionnel de musique baroque, le Bach Collegium Paris. «J’y chante depuis des années, et je continuerai à y chanter quoi qu’il arrive, garantit l’associé. A la fin d’une journée difficile, cela m’apporte une sérénité extraordinaire. Je suis en outre souvent décrit comme un homme de groupe ; construire quelque chose à plusieurs voix pour converger vers l’harmonie me correspond donc parfaitement.»