Plus de 50 milliards de dollars. C’est la somme impressionnante qu’il a obtenue pour le compte des anciens actionnaires majoritaires de Ioukos face à la Fédération de Russie. L’indemnité représente vingt fois le montant le plus élevé jamais exigé par un tribunal arbitral. Une décision qui fera date et qui tient au savoir-faire et à la ténacité d’Emmanuel Gaillard. Portrait d’un homme mesuré, dont la notoriété dépasse nos frontières.
L’homme est discret, presque secret. Et son classement par Vanity Fair parmi les 50 Français les plus influents du monde, n’y changera rien. De sa vie privée, on n’obtiendra pas grand-chose. Tout au plus, il nous dit aimer prendre beaucoup de vacances et l’on apprend au détour d’un des nombreux articles écrits sur lui qu’il joue au squash et se passionne pour la littérature. Même ses clients avec qui il travaille depuis plus de vingt ans avouent ne connaître que le professionnel.
Ce sont d’ailleurs uniquement ses qualités techniques et stratégiques qui ont permis à Emmanuel Gaillard d’obtenir le titre d’Avocat de l’année en contentieux. Le secrétaire général d’Areva, Pierre Charreton, le considère comme un grand tacticien : «Il aime comprendre les ressorts d’un dossier, déceler instantanément tous les points forts et faibles de chaque option et mettre en mouvement l’équation qu’il a choisie.» Une analyse partagée par Rachid Si Mohamed, directeur juridique central de Sonatrach : «Il arrive à chaque réunion avec des propositions, mais il est très ouvert à la discussion. Il a toujours un coup d’avance sur ce qu’on lui dit. Cette capacité d’anticipation et de raisonnement fait de lui un véritable stratège.»
«L’un des aspects intéressants du métier est la recherche du fait pertinent, reconnaît lui-même l’avocat. Le bon juriste est celui qui met de l’ordre dans les faits au regard de la règle de droit et qui sait retenir celui qui sera important pour le dossier. La stratégie réside finalement dans le choix.» Cette appréhension des faits en fonction de ce qui est juridiquement pertinent impose néanmoins deux prérequis : la parfaite connaissance de la règle de droit et une grande curiosité intellectuelle pour comprendre l’activité de chaque client.
Le savoir-faire juridique
La connaissance juridique, Emmanuel Gaillard l’a. Indéniablement. Né à Chambéry d’un père entrepreneur en travaux publics et d’une mère au foyer, l’étudiant rejoint la capitale au début des années 1970 pour y effectuer son droit, à Assas. Et la matière lui plaît, celui-ci avouant «avoir toujours été intéressé par le raisonnement et la théorie juridiques». Diplômé d’un DEA en droit privé en 1976 puis d’un DEA en sciences criminelles en 1977, il rédige une thèse sous la direction de Gérard Cornu intitulée Le pouvoir en droit privé. Il débute sa carrière comme assistant de Philippe Malaurie à Assas aux côtés duquel il enseigne en droit privé, droit commercial et droit international privé. Agrégé en 1982, il poursuit comme professeur à l’université de Lille (1983-1987), comme visiting professor à Harvard Law School (1984-1985), comme professeur à Paris XII (1987-2012) et enfin à l’Ecole de droit de Sciences Po (2012-2014). Depuis un an, il est professeur associé à Yale Law School où il dispense un mois par an des cours d’arbitrage commercial international. «C’est plus compatible avec mon emploi du temps d’avocat», admet-il. Car le théoricien du droit est également praticien. «J’ai toujours pensé qu’il était important d’avoir une vie équilibrée entre mes activités doctrinale et d’avocat d’affaires. J’aime être au contact des clients, comprendre la technicité de leur activité, pour ensuite élaborer avec eux une stratégie contentieuse.»
La connaissance technique
C’est aussi cette curiosité intellectuelle que ses clients apprécient et qui le démarque des autres. S’il reconnaît apprécier le secteur énergétique pour ses usages professionnels et son nombre limité d’acteurs, il a toujours cherché à ne pas s’enfermer dans un domaine d’activité précis. Il intervient ainsi aussi bien sur des dossiers pétroliers, gaziers, mais également agroalimentaires, de construction ou de distribution, etc. Bénédicte Gendry, secrétaire général et directeur juridique d’EDF Energies Nouvelles, note qu’il «assimile rapidement les sujets techniques pointus relatifs à notre secteur d’activité. Il a une pensée claire, une conception originale de l’arbitrage et une approche pragmatique très orientée affaires». Et Pierre Charreton d’ajouter : «Lorsqu’on lui présente notre dossier, il a une qualité d’écoute exceptionnelle et une grille de lecture hautement performante.»
Sa supériorité tient également dans les mémoires qu’il produit. «Ils sont de grande qualité», reconnaît Bénédicte Gendry. Si Rachid Si Mohamed dit toujours retrouver «la touche de l’associé dans chacun des documents élaborés», le travail tient également aux avocats qui l’assistent. Car Emmanuel Gaillard aime travailler en équipe. «Je déteste la hiérarchie, assène-t-il. Je travaille directement avec les collaborateurs de toute séniorité et j’organise régulièrement des réunions d’équipe pour discuter des dossiers. Chacun des avocats doit avoir exploré l’ensemble des faits et des points de droit soulevés. Pendant plusieurs heures, je les interroge comme un livre. J’aime ces périodes de travail intense avec eux. On est plus forts à plusieurs.»
Le monde comme terrain de jeu
Si l’associé a réuni autour de lui l’une des plus grandes équipes d’arbitrage au plan mondial comptant une cinquantaine d’avocats à Paris, de 25 nationalités différentes, il a pourtant débuté seul, ou presque. «En revenant de Harvard en 1985, j’ai cherché à intégrer un cabinet d’agrégés. J’ai donc rejoint Bredin Prat comme associé pour développer l’arbitrage international. A l’époque, la pratique n’existait pas indépendamment des équipes contentieuses, mais elle commençait à se structurer comme une matière à part entière», se souvient-il.
Deux ans plus tard, il rejoint Shearman & Sterling en tant que European counsel. La firme d’origine américaine cherche en effet à s’internationaliser et à débuter une pratique de droit français au sein de son bureau parisien. «Elle m’offrait un terrain de jeu très international pour le développement de mon activité, concède l’avocat. Je connaissais déjà les équipes de New York pour avoir travaillé avec elles comme co‑conseil sur un dossier Sonatrach. J’appréciais leur façon d’exercer et je percevais leur volonté de déploiement en Europe et plus particulièrement à Paris, place d’arbitrage incontournable.» Devenu equity partner de la firme et managing partner du bureau parisien en 1997, il est le premier non-Américain à être nommé au board du cabinet en 2000. Il en est amusé, flatté mais il est plus intéressé par le groupe arbitrage qu’il dirige.
Le Pygmalion de son équipe
Car la firme lui a laissé une grande latitude pour construire son équipe. Il est d’ailleurs fier de citer les avocats qui ont fait partie de son département : Philippe Pinsolle, Eric Teynier, John Savage, Peter Griffin, etc. «Il est le Pygmalion de son équipe, il la pousse et la challenge en permanence, reconnaît Pierre Charreton. Emmanuel est capable d’avoir une vision fine du portrait psychologique de chacun et d’organiser son équipe en fonction des besoins du dossier.»
Durant les périodes d’audience, il a toujours une expression contenue et mesurée. «Il est à fleurets mouchetés», témoigne l’un de ses clients. Pas de grands discours ni d’effets de manches. L’avocat ne fait pas sa star. Il est pourtant redoutable en cross examination. Car ses confrères le reconnaissent, il a un vrai talent pour auditionner les témoins, toucher les points faibles, trouver la faille qui lui permettra de sortir son dossier par le haut. «J’adore le temps de l’audience, déclare-t-il. Ce sont des moments durs mais intenses où la stratégie mise en œuvre pendant parfois des années peut enfin s’exercer. L’objectif est à la fois d’éduquer le tribunal et de tirer quelque chose du témoin pour aller dans le sens du fait pertinent.» C’est enfin l’aboutissement des réflexions et des tactiques élaborées par le grand stratège.