L’avocat de l’année en contentieux

Hervé Temime, entre ombre et lumière

Publié le 7 mai 2021 à 12h53    Mis à jour le 7 mai 2021 à 19h10

Hervé Temime est l’une des grandes figures du barreau pénal. Primé à de nombreuses reprises, le fondateur de l’un des cabinets les plus en vue de la place de Paris intervient dans des dossiers emblématiques. Sa riche carrière est une immersion dans quatre décennies de défense pénale.

Il a le goût de la discrétion comme de la lumière, de la simplicité comme du luxe. Et surtout le culte du secret. « Quand on est avocat, le secret devient une seconde nature. » L’obligation de secret, le droit au secret, le secret professionnel sont viscéralement attachés à l’homme, auteur de « Secret défense » (Gallimard, 2020). « Le secret est l’une de nos toutes dernières libertés », une valeur à laquelle notre société renonce progressivement, constate Hervé Temime. « Je suis à l’inverse un intégriste de l’intimité de la vie privée. Les relations secrètes sont les plus singulières. Les actes secrets les plus beaux. »

Le pénal, une marque de fabrique

Depuis son vaste bureau de la rue de Rivoli face au Louvre, l’avocat est à la tête de l’une des plus importantes équipes de pénalistes : 20 avocats dont 7 associés. De ce cabinet fondé en 2008, Hervé Temime tire sa fierté. « C’est le cabinet de mes rêves. L’ambiance y est extraordinaire, l’équipe est formée des meilleurs avocats, il y a un vrai respect du métier », assure-t-il. A ses côtés depuis 30 ans, Corinne Dreyfus-Schmitt, « pénaliste pure », côtoie la jeune génération – Julia Minkowski, Martin Reynaud, Léon Del Forno. Le cabinet propose une triple expertise en droit pénal, droit pénal des affaires et contentieux civil et commercial. « A tort ou à raison, les clients croient être dans un restaurant trois étoiles. Les dossiers sont passés au peigne fin », se félicite l’avocat. La clientèle est plutôt aisée et l’adresse bien connue du gotha : Laura Smet, Catherine Deneuve ou Gérard Depardieu ont un jour poussé la porte du cabinet. Hervé Temime a été l’avocat de Bernard Tapie, Jacques Servier, Denis Robert dans l’affaire Clearstream, ou encore du docteur Stéphane Delajoux. Propulsé « avocat des puissants », il sourit de cette étiquette. « Je ne suis pas du côté des puissants, mais de celui des accusés. Je suis souvent face à des puissants mis à terre. Il faut atténuer certains fantasmes, on ne détient pas des secrets d’Etat. » Placé sous le feu des médias au moment de l’affaire Polanski, puis de l’affaire Banier, il relativise cette notoriété tardive : « Avant l’affaire Polanski, où mon rôle était limité, j’avais un cabinet réputé, mais je ne me précipitais pas devant les micros, par orgueil ou peut-être par ambition, seule comptait la reconnaissance de mes pairs. »Le pénal est d’abord affaire de culture. « Il faut aimer convaincre, avoir le dernier mot, détester la défaite. La rhétorique des avocats pénalistes n’est pas celle des énarques, l’avocat n’est pas dans le discours, il ne veut pas briller, il veut gagner », assure-t-il. A la lecture du dossier, le moment fort « est celui où vous trouvez une pépite. C’est un tournant du match ». Hervé Temime, qui revendique n’avoir jamais fait partie d’aucun groupe de pensée, appartient au cénacle des avocats pénalistes les plus renommés de sa génération, Eric Dupond-Moretti, Pierre Haïk, Thierry Herzog, Christian Saint-Palais, et en son temps Olivier Metzner. Des hommes essentiellement, même si les temps changent. Son associée Julia Minkowski, qui le décrit comme « le moins misogyne d’entre tous », a récemment mis en lumière les « ténoras » du barreau, les « Dupond-Moretta » dans un ouvrage, « L’avocat était une femme » (1). Hommes, femmes, de droite ou de gauche, de toute confession, « les pénalistes pensent la même chose », résume Hervé Temime qui a fondé l’Association des avocats pénalistes. C’est une marque de fabrique.

L’avocat porte cette identité comme une seconde peau. Sa vocation est née après la disparition prématurée de son père, médecin. Comme d’autres grands pénalistes, Eric Dupond-Moretti dira qu’il a, chevillée au corps, la volonté de réparer une injustice. Il grandit à Versailles, où sa famille s’est installée en 1961 de retour d’Algérie, entouré de sa mère et de sa grand-mère. Des femmes « hors du commun qui ont fait de moi ce que je suis. Mon rapport au secret s’est construit dans mon éducation. J’ai eu à détenir tôt des secrets très lourds », confie-t-il. Comme le médecin, il veut sauver des vies, défendre comme soigner, un avocat thérapeute en somme. Sa sensibilité exacerbée à l’injustice le conduit sur les pas des grandes figures du barreau d’une époque encore marquée par la peine de mort. Emile Pollack, dont il fera l’éloge dans son discours « Mendiant d’honneur » en 1980 comme premier secrétaire de la conférence du stage du barreau de Versailles, Robert Badinter, Henri Leclerc, Jean-Louis Pelletier, Jean-Yves Liénard, deviennent ses « rock stars ». Hervé Temime apprend en dévorant des livres et en observant. A 21 ans, il pose sa plaque à Versailles, « sans patron ». Sa carrière débute au parloir, en commissions d’office, en prison où les réputations des pénalistes se font. Quand il a des doutes, le jeune avocat appelle Henri Leclerc, son « numéro vert ». Sa passion pour le métier vire à l’obsession. « J’étais polarisé, la réalité était encore plus incroyable que ce que j’avais imaginé. » En 1983, Hervé Temime s’installe à Paris, fait la rencontre de Thierry Herzog, véritable coup de foudre amical, et partage avec lui un temps un cabinet dans le quartier de Saint-Germain. La clientèle afflue. Au mitan des années 1990, la délinquance ordinaire cède le pas à la délinquance en col blanc et aux affaires politico-financières. Pour les pénalistes, un nouveau vent se lève, alors même que le droit pénal des affaires est encore « une vraie fausse spécialité ». « Il s’agissait de mécanismes nouveaux qui faisaient appel à la fois au droit, aux chiffres et à la matière financière. L’avantage allait aux pénalistes », prédit Hervé Temime, l’un des premiers à prendre le virage. « Je suis un pénaliste qui a viré », ironise-t-il.

Avocat de la défense

En 40 ans d’exercice, l’avocat a le plus souvent choisi de se placer du côté de l’accusé, la partie la plus faible dans un procès. « La noblesse de notre métier est plutôt du côté de la défense », estime-t-il. Le pénaliste est celui qui refuse toute vision manichéenne de la société, s’intéressant à ceux « qui ont quelque chose qui brûle en eux ». Réputé égotiste, vaniteux, l’avocat pénaliste est en permanence « secoué dans ses certitudes ». A la manière d’Alice au pays des merveilles qui bascule dans un autre monde, il est confronté à l’absurdité de l’existence, à la part la plus sombre de l’humanité, à ce mystère qui sans cesse surprend. Hervé Temime fait sienne cette citation d’André Malraux : « La vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache. » Il raconte que l’une de ses premières clientes était kleptomane, « dès qu’elle sortait de prison, son mari l’emmenait à la campagne pour qu’elle vole des fruits ». Derrière le miroir social, l’avocat occupe un « magnifique poste d’observation de la nature humaine. On recherche la vérité des hommes mais on découvre qu’il n’y en a pas ».Dans cette confrontation avec l’inattendu réside tout le sel du métier. Et plus la rencontre avec la justice surprend, « plus le métier est passionnant ». Pour les faibles comme pour les puissants, le procès pénal est ainsi « une école de l’humilité et de la nudité » ; le prétoire, un ring ; plaider, une drogue. A la barre, Hervé Temime ne donne pas dans les effets de manche, « on plaide comme on est », a-t-il coutume de dire. Et s’il se laisse emporter, c’est sans se départir de son élégance. « Le plus important, c’est la force de conviction. Excessif dans la vie, je le suis en plaidoirie, reconnaît-il. Il peut m’arriver encore de “vriller”, mais j’ai acquis plus de sang-froid, moins d’émotion. » Et il y a les grands moments d’audience, ceux qui font la grandeur du métier. Parfois le secret cède comme dans l’affaire Maurice Agnelet, accusé de l’assassinat de sa maîtresse, Agnès Le Roux, où le fils a fini par accuser le père dans sa déposition. « J’ai alors ressenti de manière paroxystique le coût du secret et le goût de la délivrance », écrit l’avocat qui intervenait pour la partie civile.

Le secret dans la peau

La cour d’assises demeure le lieu où la justice est rendue avec le plus de gravité, de solennité. « Cette institution symbolique ne doit pas être sacrifiée », défend Hervé Temime, en désaccord avec la généralisation des cours criminelles départementales. Depuis les années 1970, l’avocat a vu la justice pénale s’améliorer même si des progrès restent à faire. Afin de faire connaître l’institution judiciaire, la diffusion d’audiences filmées lui paraît être une bonne piste. Pour les citoyens mais aussi pour les médias qui exercent une pression de plus en plus intense. Le « tribunal médiatique » condamne avant que ne s’accomplisse l’œuvre de justice et marque au fer rouge certains clients, déplore Hervé Temime. Et le secret professionnel doit être mieux protégé. Aligner le régime des fadettes sur celui des écoutes et des perquisitions, limiter les écoutes incidentes, est « capital », la relation entre un avocat et son client « doit rester à l’abri des regards, ce qui ne signifie pas que les avocats bénéficient d’une impunité, s’ils sont suspects, ils peuvent être écoutés, mais on ne doit pas chercher dans leur relation des preuves », explique l’avocat qui défend Thierry Herzog, l’avocat de Nicolas Sarkozy, dans l’affaire dite Bismuth où il a fait appel.

Après quatre décennies de barreau, l’addiction est la même, l’angoisse toujours présente. « Il faut certainement un peu de folie pour défendre l’autre. L’avocat doit garder une distance. On ne peut gagner que si on est capable d’assumer l’échec. » Envahissant, le métier laisse peu de répit. Pour faire face, l’avocat a une arme secrète, l’autodérision. « Je ne suis pas l’avocat du diable, même si je suis considéré comme l’avocat des puissants », dit celui qui, en secret, aimerait que l’on pense qu’il a aussi été du côté des gentils. 

1. J. Minkowski, L. Vignoli, L’avocat était une femme, éd. JC Lattès, 2021.

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