L'avocat de l'année

Jean-Pierre Martel, l’avocat sans frontières

Publié le 19 mai 2013 à 10h00    Mis à jour le 8 juillet 2021 à 17h53

Agé de 70 ans, il est l’un des symboles du barreau d’affaires moderne français. Un avocat stratège qui s’est imposé sur les plus grands dossiers d’OPA et contentieux boursiers. «Il est toujours présent, professionnel et combatif», témoigne un avocat. «Il a su s’adapter à l’évolution du droit et des pratiques du monde des affaires au fur et à mesure des années, sans jamais être dépassé», constate un autre confrère. Un exemple pour l’ensemble de la nouvelle génération.

D’origine lorraine, de Nancy plus exactement, Jean-Pierre Martel est élevé dans une famille soudée où lui sont inculquées très tôt les vertus du travail. Son père, dirigeant d’une agence d’assurances et vice-président du club de football de Nancy, lui transmet son goût pour ce sport. Le jeune lycéen se fait d’ailleurs remarquer au sein de l’équipe de la ville et, à 17 ans, il se voit proposer un contrat pour devenir professionnel. Il choisit néanmoins les études et range définitivement les crampons. «Je suis quelqu’un de passionné, reconnaît-il. Mais mon tempérament lorrain veut que les choses soient claires, carrées. Quand j’ai tourné la page, je n’y reviens plus.» D’autant que ses parents ont pour lui d’autres ambitions : l’ENA.

Après l’obtention de son bac en 1961, l’étudiant, encore trop jeune pour être envoyé seul à Paris, débute une «année de matu­ration» en hypokhâgne à Nancy. Il suit avec intérêt les cours d’histoire de l’économie. Une façon pour lui de se préparer à sa future intégration à Sciences Po. «Un jour, un ami de mes parents m’a demandé de l’assister pour se défendre contre le lycée qui envisageait d’exclure son fils. J’ai découvert ce que c’est d’aider quelqu’un à résoudre un problème, raconte-t-il. J’ai pris mon rôle très au sérieux. Et une fois l’affaire réglée, cet ami m’a conseillé en plaisantant de devenir avocat.» L’idée fait son chemin dans l’esprit de l’étudiant qui choisit finalement de poursuivre son cursus en droit, à l’université de Nancy. Grâce à certains enseignants qu’il qualifie d’«extraordinairement doués», comme Paul Lagarde, professeur de droit civil et de droit international privé, Jean-Pierre Martel se découvre un véritable intérêt pour la matière juridique et enchaîne les mentions Très Bien.

Les premiers pas parisiens

Sa troisième année de droit se passe à Paris. N’ayant pas oublié la promesse faite à ses parents, l’étudiant s’inscrit à Sciences Po en parallèle, section service public. «J’apprenais le contenu technique au Panthéon, la méthodologie et la culture générale rue Saint-Guillaume», se rappelle-t-il. Ses débuts à Paris ne sont pourtant pas faciles. L’étudiant provincial se sent comme un étranger. Il raconte : «A Nancy, nous étions soixante étudiants par promotion. En arrivant rue Cujas, je me suis senti un peu perdu. D’autant que je n’ai pas été épargné par les sarcasmes des autres étudiants sur la vie provinciale.» Il se fixe alors pour objectif de réussir ses études parmi les meilleurs. «Les Parisiens m’avaient pris de haut, j’ai voulu montrer ce que je valais», assène-t-il avec défi. Et le résultat est plutôt éloquent : mention Bien, prix du meilleur étudiant et premier de la première promotion de l’IEJ. Mais le hasard du calendrier veut que, le jour de l’examen de sortie de Sciences Po, l’étudiant doive en même temps passer un dernier examen en droit. «J’ai choisi le droit, raconte-t-il. Mais il a fallu que j’explique à mes parents pourquoi je ne me sentais pas une fibre de fonctionnaire. Je crois qu’ils ont eu du mal à comprendre mon choix, mais ils l’ont respecté.»

Tout juste diplômé, Jean-Pierre Martel cherche à travailler et trouve une place de stagiaire dans un cabinet d’avoué au tribunal. Il y apprend la procédure civile et les voies d’exécution. Il travaillera même sur la première demande de suspension provisoire des poursuites au tribunal de grande instance de Paris, pour le compte d’une association référée par la BNCI. «Je travaillais beaucoup et apprenais constamment. J’étais passionné par ce que je fai­sais et ces dossiers m’ont convaincu de devenir avocat d’affaires», raconte-t-il. Mais à cette époque, le droit des sociétés et la fiscalité étaient traités par les conseils juridiques. Les avocats étaient alors cantonnés à la plaidoirie, civile la plupart du temps, où une demi-douzaine d’entre eux se détachaient.

Formé à «La grande surface du droit»

Après un mariage et 18 mois de service militaire dans les commandos portés de la cavalerie à Rambouillet, Jean-Pierre Martel apprend que l’avoué au tribunal avec lequel il exerçait vient de se rapprocher d’une structure d’avocats, avenue de Lamballe. La loi de 1971 vient en effet de bouleverser le paysage judiciaire français en fusionnant les avoués au tribunal et les avocats. Et une place lui a été gardée dans ce cabinet qui sera surnommé plus tard «La grande surface du droit», au sein de l’équipe d’André Garnault, grand avocat spécialiste de l’aviation civile. «Avant de le rejoindre, j’ai appris le droit aérien sur le bout des doigts, raconte Jean-Pierre Martel en souriant. Mais en me présentant au cabinet, j’ai appris que ma place avait été donnée à un autre collaborateur et que j’allais finalement travailler avec Henri Rambaud. En m’accueillant, sa secrétaire m’a précisé qu’aucun collaborateur n’avait tenu plus de quinze jours avec lui. Je n’étais pas vraiment rassuré.» Mais Henri Rambaud fait partie de cette poignée de grands civilistes, avocats d’affaires historiques, et le nouveau venu s’accroche pour être au niveau.

Il travaille nuit et jour depuis une table qui lui a été attribuée, au fond de la bibliothèque. Son patron lui transmet ses recettes pour traiter les dossiers les plus compliqués. Un savoir-faire qu’il partage encore aujourd’hui avec ses collaborateurs. Car il en est certain : «Un associé n’est rien s’il n’a pas une équipe de collaborateurs. La vraie connaissance de la jurisprudence, de l’évolution de la législation et de la doctrine est chez les jeunes. Leur apprentissage universitaire est encore très frais.» En 1974, Jean-Pierre Martel est coopté associé du cabinet. Mais celui qui est devenu presque son mentor s’apprête à prendre sa retraite. Et avec le fils, Jean-François Rambaud, il continue à travailler pour la clientèle du père. En 1976, en désaccord stratégique sur le développement du cabinet, les deux associés décident de quitter le cabinet pour monter leur propre structure. Jean-Pierre Martel a alors tout juste 32 ans.

Rambaud Martel, une famille

Le cabinet Rambaud Martel ouvre ses portes le 1er janvier 1977. Il compte deux associés et trois collaborateurs, dont Anne-Marie Couderc, celle que Jean-Pierre Martel surnomme «la grande collaboratrice de ma carrière». Au bout de trois ans, les collaborateurs sont tous cooptés au rang d’associés. «Nous étions comme une famille», soutient-il. Et la réussite est au bout du chemin. L’équipe gagne ses galons au fur et à mesure des dossiers. Elle bénéficie en outre des années glorieuses de l’économie française et de la croissance du marché du droit des affaires. L’effectif du cabinet est sans cesse revu à la hausse. Un développement qui ne plaît pas vraiment à Jean-François Rambaud, demeuré un avocat de contentieux très attaché à l’exercice de la profession traditionnelle. Il prend finalement sa retraite en 1996 et laisse Jean-Pierre Martel seul aux manettes du cabinet.

Ce dernier s’impose alors sur les grands dossiers boursiers, en conseil comme en contentieux : les batailles pour le contrôle de LVMH ou celui de Casino, la bataille des banques dont est issue BNP Paribas, l’OPA d’Alcan sur Pechiney, celle de Sanofi sur Aventis, ou encore l’affaire Sacyr-Eiffage. «Vers la fin des années 1990 et le début des années 2000, le cabinet comptait 120 avocats, répartis sur deux étages dans un immeuble de la Porte Maillot, rappelle-t-il. J’ai toujours été très attentif à la rentabilité et pas uniquement au chiffre d’affaires de la structure. De fait, nous n’avons jamais dépassé les 60 salariés.» Mais avec le nouveau millénaire, les firmes étrangères d’avocats commencent à prendre des parts de marché importantes en France. «Comment résister à de telles machines quand on est franco-français ? s’interroge alors l’associé. Nous avions bien sûr des partenariats de best friends avec des cabinets étrangers, mais chez Rambaud Martel peu d’avocats avaient une culture internationale.»

Un événement le marque particulièrement : «Nous étions de longue date les rois de la délégation de service public. Avec les grands chantiers d’équipements et les privatisations d’autoroutes, la pratique était très rentable en France. Mais les firmes anglaises ont proposé aux clients leur contrat de BOT avec le financement et ils nous ont soufflé les grands dossiers, même en France, alors que dans le même temps nos clients allaient se développer à l’étranger sans nous. C’était inévitable.» Jean-Pierre Martel partage son inquiétude avec ses associés. Se présente alors une première opportunité de rapprochement avec un cabinet international : Linklaters.

L’ouverture internationale

Les négociations avec Linklaters durent quatre mois. Mais le diagnostic est partagé du côté de l’équipe française et le risque de scission est important. «J’ai finalement refusé la fusion, et je n’ai perdu aucun associé, se souvient-il. Mais arrivant à la soixantaine, j’ai demandé à mes associés de présenter avant fin 2005 leur projet d’entreprise pour le futur du cabinet.» La pression monte au fil des mois, l’ambiance se dégrade et plusieurs associés annoncent finalement leur départ. Jean-Pierre Martel persiste quant à lui à rapprocher son équipe d’une firme étrangère et entre en contact avec plusieurs cabinets américains.

Il raconte : «Orrick était présent en France depuis peu avec une équipe de financement réputée menée par David Syed. Nous avons été aidés par Bernard Attali qui a tout de suite compris la complémentarité des deux cabinets : nous cherchions à accéder à un bon niveau en financement et eux souhaitaient devenir full service.» La fusion est effective au 1er janvier 2006, 30 ans après la naissance de Rambaud Martel. Si Jean-Pierre Martel donne ainsi à son équipe une certaine assu­rance et une visibilité sur la scène internationale, il reconnaît également avoir trouvé une assise confortable pour travailler ses dossiers. «J’ai pris des risques durant toute ma carrière, rappelle-t-il. J’ai vécu un miracle permanent, mais il ne faut pas forcer le destin. Mes nouveaux associés français et américains ont aidé à mieux positionner le cabinet, à le renouveler. Nous faisons aujourd’hui partie des grands acteurs de la place.»

Quant à lui, il compte parmi la poignée de tête des associés mondiaux de la firme et consacre une grande partie de son activité aux transactions et aux contentieux stratégiques de ses fidèles clients. On l’aura notamment remarqué récemment sur les opérations de capital de L’Oréal et de Peugeot, sur l’OPA contestée sur le Club Med ou aux côtés du CDR dans son action visant à remettre en cause la sentence arbitrale de l’affaire Tapie, etc. L’un de ses confrères témoigne : «Jean-Pierre Martel est un grand avocat. Il est très actif sur les dossiers stratégiques, tant en conseil qu’en contentieux. C’est un remarquable plaideur qui sait donner des coups de griffe sans jamais devenir agressif sur la forme.» Et sa double compétence, l’associé d’Orrick Rambaud Martel en est fier. «L’avocat du futur est celui qui saura être généraliste, insiste-t-il. C’est celui qui fait la synthèse de toutes les problématiques juridiques et qui présente une solution packagée au client. C’est une espèce en voie de disparition, il faut la protéger.» 

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