Fidèle à Cleary Gottlieb depuis vingt-huit ans, Jean-Yves Garaud a mis son goût de la lo-gique au service de sa passion du contentieux. De l’arbitrage au pénal en passant par le fiscal, la concurrence ou les manquements boursiers, il pratique la défense dans tous les contentieux avec le même goût d’argumenter et la même volonté de convaincre.
Ce qui frappe au premier regard chez Jean-Yves Garaud, c’est son flegme très british. Etrange pour ce fils de Poitevin qui exerce dans une firme américaine. Mais d’où vient cette allure impassible ? «Ma mère m’a enseigné que les émotions sont des éléments de perturbation qu’il convient de contrôler», confie-t-il. Cet homme réservé se livre avec bonne volonté à l’exercice du portrait, non sans avoir fait observer qu’il n’était pas forcément convaincu que cela intéresse. On saisit qu’il en dira le moins possible, par pudeur. Vérification faite après l’entretien, cette mère, qu’il ne décrit pas plus avant, n’est autre que Marie-France Garaud. Elle fut brièvement avocate avant d’embrasser la carrière politique. En fait, chez les Garaud, on est juriste depuis plusieurs générations. Son grand-père maternel était avoué d’instance à Poitiers, et son grand-père paternel professeur de droit. Ses parents se sont rencontrés à la faculté de droit. Jean-Yves Garaud pouvait-il échapper à un destin de juriste ? Il revendique tranquillement cet héritage et assure qu’aucun autre métier n’aurait pu autant lui plaire. Son frère aussi est avocat, associé chez Willkie Farr & Gallagher. Mais la dynastie toutefois semble marquer le pas, et il s’en réjouit : «Ma fille est consultante en IA et mon fils artiste sculpteur. Depuis leur plus jeune âge, ils sont attirés par d’autres horizons et j’en suis heureux. L’important, c’est de s’épanouir dans son travail.»
Inscrit à l’université Paris-II, il ne se passionne pas immédiatement pour la matière juridique et lui préfère durant un temps les joies de la vie estudiantine. C’est en licence que le feu s’allume, grâce à un cours de droit international privé et à un stage aussi, chez son père avocat aux conseils, où il découvre concrètement le métier, même si dans cette forme d’exercice on est plus proche de l’université que de l’ambiance du palais de justice. Certains trouvent dans le droit de quoi assouvir le goût des mots, d’autres sont attirés par sa logique. Jean-Yves Garaud est de ceux-ci. «A l’école, j’étais fort en mathématiques et j’ai retrouvé dans le droit une rigueur logique comparable, mais rendue plus attirante par le plaisir d’argumenter et l’envie de convaincre.» Un DEA de droit privé en poche, un autre de droit des affaires, un diplôme de l’IEP Paris, et le voici qui prête serment en 1987. Jean-Yves Garaud se porte alors volontaire pour le service militaire long. Par un heureux hasard, un avocat habile convainc les autorités de l’époque que ce serait une bonne idée d’ouvrir ce service militaire aux avocats. C’est ainsi qu’il se retrouve à conseiller des entreprises françaises dans un cabinet d’avocats italiens à New York. «Un des clients était Go Voyages que le cabinet avait séduit en l’attaquant en responsabilité. On m’a proposé de prendre la direction de la filiale américaine de l’entreprise, c’était une très belle opportunité, mais je ne me voyais pas dans un autre métier qu’avocat.» Son LL.M en poche, il s’inscrit au barreau américain avec l’intention de s’installer définitivement aux Etats-Unis, mais c’est alors que Cleary Gottlieb lui propose une collaboration. Après quelques mois au bureau de New-York pour se former, il rentre à Paris. L’actuel vice-bâtonnier Basile Ader lui propose de tenter le concours d’éloquence de la célèbre Conférence du stage qui élit chaque année les douze meilleurs plaideurs. «Je trouvais l’exercice futile, il m’a répondu : “Tu as peur !”, j’ai relevé le défi.» Et c’est ainsi que le jeune avocat d’affaires est élu douzième secrétaire en 1994.
L’immersion dans le droit pénal
Tradition oblige, le voilà immergé dans le pénal le plus dur, celui des crimes de sang aux assises. «Quand on travaille aux côtés de Thierry Levy et de Jean-Yves Le Borgne, c’est impossible de ne pas tomber amoureux du métier de pénaliste», confie-t-il. Le procès d’un Franco-Américain accusé d’avoir assassiné sa femme enceinte et sa petite fille aux Etats-Unis reste un souvenir marquant qui va infléchir le cours du destin. «Techniquement, le dossier était passionnant car il obligeait à traduire les procédures d’enquêtes américaines pour les rendre compréhensibles en France, j’avais la formation requise pour le faire. Hélas, nous n’avions pas réussi à modifier la ligne de défense de notre client qui invoquait un complot de la CIA. Je me souviens du poids des regards de la partie civile, de la presse, du public, des jurés, toute cette haine, ce mépris, qu’il a fallu endurer pendant deux semaines.»
Sa passion du contentieux est intacte, mais c’est décidé, il l’exercera dans le droit des affaires, c’est le même plaisir de la stratégie et de la joute. Historiquement, c’est justement le moment où les cabinets étrangers commencent à créer des départements de contentieux depuis que la loi de fusion de 1991 les a autorisés à devenir avocats et donc à plaider. A partir de 1995, Jean-Yves Garaud ne fait plus que ça, jusqu’à ce qu’il devienne associé en 1998. «J’aime la diversité des contentieux. Un référé se prépare pendant parfois des semaines et on ne dispose que de quelques instants pour “trouver” son juge. Tout se joue parfois sur un mot, un détail, c’est une affaire d’intuition. A l’opposé, dans une procédure d’arbitrage, on côtoie son juge pendant une ou deux semaines, on chemine avec lui dans la compréhension du dossier, il y a alors plus de logique et moins de hasard.» L’intuition, il la développe le week-end, lorsqu’il part en Picardie retrouver les chevaux qu’il élève en famille depuis plusieurs générations : des pur-sang et des criollos argentins. «Le cheval est un animal peureux, pour le domestiquer, il faut déployer de l’intuition et de la patience, rien n’est jamais acquis.» Chez les cavaliers, on dit qu’un bon dresseur doit se faire obéir au «souffle de la botte» : il y a de ça, dans la manière dont l’avocat utilise l’intuition et la logique pour convaincre avec persévérance et calme, sans agitation inutile ni effet de manches…
La discrétion comme maître mot
Vingt-huit ans plus tard, Jean-Yves Garaud est toujours chez Cleary. Comment explique-t-il cette exceptionnelle fidélité ? La question le surprend tant il lui semble évident qu’il n’y a pas lieu d’aller ailleurs quand on se trouve bien quelque part. «Ce qui me plaît dans ce cabinet, c’est qu’il n’y a pas de hiérarchie, ni d’instructions ou de contraintes. Si vous êtes performant, vous avez énormément de liberté pour gérer votre activité, vos équipes et les clients.» Il pilote le département contentieux – vingt-deux avocats – avec Delphine Michot et deux avocats seniors. Ils pratiquent l’ensemble du contentieux des affaires, depuis la défense devant la Commission des sanctions de l’AMF jusqu’au fiscal, en passant par la concurrence et les fusions-acquisitions. «Les dossiers de M&A portent sur des enjeux énormes dans lesquels le contentieux est très imbriqué dans le conseil, car il fait partie intégrante de la panoplie des attaques et des défenses. Notre mode d’exercice est organisé de telle façon que les pratiques travaillent ensemble aisément, ce qui rend le travail facile et agréable.» Même s’il n’adore pas l’exercice du portrait, il s’y plie poliment, accepte de lever le voile, un peu, jusqu’à ce qu’on touche une limite infranchissable : les clients. Impossible de lui faire évoquer un nom, pas même un dossier médiatique qui l’aurait marqué et que son caractère public permettrait de citer. «Il est assez rare que l’avocat se mette utilement en avant dans les médias. Il y a peut-être des dossiers qui le justifient dans le pénal classique, celui d’Eric Dupond-Moretti par exemple, mais presque jamais en droit des affaires. Ce que nous garantissons notamment à nos clients, c’est la discrétion. Si on travaille bien, cela finit par se savoir sans que l’on ait besoin de se mettre en avant…»
Le contentieux des affaires s’est-il transformé ces dernières années ? Pour Jean-Yves Garaud, il est surtout à l’aube d’une révolution. L’introduction de la Convention judiciaire d’intérêt public par la loi dite Sapin 2, transposition en droit français du DPA (deferred prosecution agreement) américain, va profondément modifier le droit pénal des affaires. «Jusqu’ici, en cas d’infraction, on ne pouvait que nier et se défendre ; avec la CJIP, la justice incite les acteurs économiques à se dénoncer pour obtenir une réduction du montant de l’amende encourue, c’est un changement profond», explique-t-il. L’autre facteur de révolution, c’est l’émergence de l’intelligence artificielle. «A partir du moment où vont se développer des outils de justice prédictive, nous allons assister à l’émergence d’une dynamique de négociation. Dans beaucoup de dossiers, le bon conseil au directeur juridique consistera à lui expliquer qu’il n’y a pas de raison majeure pour que la solution de son litige soit différente des affaires déjà jugées, et donc lui recommander de transiger.» Des regrets face à cette disparition annoncée des joutes contentieuses et des plaidoiries ? «J’aime défendre et plaider, mais c’est une saine évolution pour les entreprises, on ne peut que s’en féliciter.»