C’est un brin embarrassé que Kami Haeri accepte de nous rencontrer pour dresser son portrait. Pourtant, de nombreux éléments, cette année, l’ont amené sur le devant de la scène et le département «contentieux, arbitrage et pénal des affaires» d’August Debouzy qu’il dirige prend de plus en plus d’ampleur..
Il était attendu comme un candidat clé de l’élection du prochain bâtonnier de Paris, il a décidé d’être un spectateur parmi d’autres. C’est finalement un dîner en tête-à-tête avec le garde des Sceaux, Jean-Jacques Urvoas, le 28 juillet à la Chancellerie, qui va permettre à Kami Haeri d’exprimer ses convictions sur la profession. Cet échange fructueux se transforme début septembre en une rencontre avec un membre du cabinet du ministre, puis en une lettre de mission officiellement remise le 20 octobre 2016. Avec Sophie Challan-Belval (barreau de Rouen), Eléonore Hannezo (barreau de Paris) et Bernard Lamon (barreau de Rennes), Kami Haeri rédige alors le rapport «L’avenir de la profession d’avocat» où sont traités librement la formation des jeunes, le numérique, l’innovation, etc.
Néanmoins, le sujet lui tenant le plus à cœur est sans nul doute l’égalité des chances. A l’évocation de cette question, il nous confie souriant : «Je suis très attentif à l’égalité des chances et au fait que l’on apprenne à nos plus jeunes à croire en eux, à ne pas se laisser aller au désenchantement, à ne pas abdiquer le droit au bonheur dans les toutes premières années d’exercice au profit d’un hypothétique bonheur ultérieur.» Peut être parce qu’avant d’être un avocat reconnu par ses pairs, tant pour son engagement institutionnel qu’envers ses clients, Kami Haeri a été l’un de ces jeunes avocats sans connaissance particulière de la profession et sans grande confiance en lui.
Des études «sans réelle stratégie»
Inscrit à la faculté de droit de Nanterre après son baccalauréat, il avait en tête le droit comme une science humaine, un instrument de dialogue entre les hommes. Pour autant, être avocat n’avait rien d’intuitif pour Kami Haeri. Il se rêvait plutôt journaliste pour le plaisir d’écrire et de partager l’information, ou même réalisateur. Cinéphile averti, il se rendait tous les jours au cinéma lors de ses études. Le regard pétillant et malicieux, il dresse la longue liste de ses réalisateurs préférés. «J’aime tous les cinémas, ceux qui font rêver, ceux qui font réfléchir». Sa madeleine de Proust ? La saga Star Wars, «l’escalier dérobé vers l’enfance». Aujourd’hui, il regarde des films la nuit et dans les avions. De ses voyages, cet épicurien aime ramener des produits et des épices, qu’il mélange avec les fruits et légumes issus de son potager médiéval, durant les nombreuses heures à cuisiner pour sa famille et ses amis. Des moments en compagnie de sa femme et de ses trois enfants, qui nourrissent la joie quotidienne le caractérisant.
En troisième année de droit, ne connaissant pas d’avocat et souhaitant réaliser un stage, il se rend au bureau de l’aide juridictionnelle et note les coordonnées d’avocats inscrits dans l’annuaire du barreau de Paris. Après avoir envoyé plus d’une centaine de lettres de motivation, Kami Haeri est recruté en stage par Pierre-Emmanuel Jobard, co‑fondateur du cabinet Lerins Jobard Chemla. Réussissant l’examen du CRFPA et écoutant des conseils avisés, il part à Lyon suivre un master 2 en droit européen des affaires. Revenant à Paris un an plus tard pour effectuer son service militaire, Kami Haeri intègre en parallèle le master de droit de l’informatique et des nouvelles technologies de Pierre Sirinelli à l’université Paris-Sud (Paris XI) puis l’EFB. Cependant, par fidélité au parcours de ses parents, il accepte la même année une proposition d’emploi en tant que négoce commercial dans une société d’import-export à Genève. Il y reste finalement à peine six mois et rentre à Paris décidé à devenir avocat. Yves Sexer, l’ami d’un ami, qui installait alors son cabinet, lui offre sa première collaboration.
Un engagement institutionnel fort
Attentif à connaître d’autres confrères, notre avocat de l’année s’inscrit à la Conférence du Stage juste après sa prestation de serment en juin 1997, sans jamais avoir plaidé. Il prépare le premier tour seul, le passe avec succès – «un coup de chance» d’après lui. Ses clients le qualifient pourtant de «redoutable plaideur» doté d’un sens de l’humour qu’il manie parfaitement. En 1998, il devient secrétaire de la Conférence du Stage, une étape importante dans sa carrière. «La Conférence a été à la fois une intégration à la profession, une école de l’amitié et une école de la maturité. Vous ne sortez pas de cette expérience indemne, c’est extraordinaire. Elle vous projette également dans un service public de la justice», se remémore-t-il. Au travers de la vie de palais que la Conférence lui apporte, il fréquente des avocats gravitant dans le milieu ordinal. C’est en participant à la campagne de Christian Charrière-Bournazel, en 2007, qu’il commence à s’intéresser aux travaux du conseil de l’Ordre du barreau de Paris. Délégué à la formation lors du mandat de Christiane Féral-Schuhl puis secrétaire du conseil de l’Ordre des avocats de Paris, il sent de plus en plus la difficulté de maintenir l’équilibre entre vie institutionnelle et vie au cabinet.
C’est de cette observation de la profession et de son mandat d’élu au conseil (2010-2012) que ce spécialiste du contentieux tire ses convictions exprimées en partie dans le rapport. Pourtant, sa carrière ordinale serait, selon lui, anecdotique : «Je tire ma légitimité de ce que je construis au sein du cabinet. L’avocat tient sa légitimité de ses clients, et de celles et ceux qu’il a formés et accompagnés. Notre légitimité institutionnelle vient en supplément, elle ne peut pas remplacer celle-ci. Sinon, nous ne sommes tout simplement pas connaisseurs de la réalité quotidienne de confrères que nous sommes parfois amenés à juger, à orienter.»
Le tournant d’August Debouzy, une réussite collective
Parallèlement à sa collaboration au sein du cabinet de Christian Charrière-Bournazel, Kami Haeri décide de présenter plusieurs LLM, trouvant qu’une dimension internationale manque à son parcours. Il envoie en même temps sa candidature dans plusieurs cabinets dont celui dans lequel il va rester plus de dix-sept ans. Recruté en 2000 chez August Debouzy, il est aussi retenu dans un LLM aux Etats-Unis. Trois mois après son arrivée, Kami Haeri décide donc de démissionner. Il envoie son premier tiers à l’université de Virginie et prépare son pot de départ. Cependant, Gilles August, co‑fondateur du cabinet, ne compte pas le laisser partir. Ce dernier lui propose d’exercer dans un cabinet partenaire aux Etats-Unis en échange d’un an de plus chez August Debouzy pour conforter les liens avec les clients américains. Kami Haeri accepte la proposition et, en 2001, part travailler au sein du cabinet Quinn Emmanuel Urquhart & Sullivan à Los Angeles. Il y découvre une culture et des techniques de travail dont il se sert toujours. «Kami est dévoué à ses clients. Il s’intéresse de près à leurs activités pour comprendre les enjeux du business et apporter une vision stratégique au dossier. Il est disponible à l’anglo-saxonne avec la finesse d’un avocat français», témoigne John Harrison, directeur juridique d’Airbus.
Un an et demi plus tard, il revient chez August Debouzy, reconstruit alors son espace et développe l’activité contentieuse. «Extrêmement empathique, Kami va pouvoir dégager une analyse précise d’un problème de droit tout en gardant l’humanité du dossier. Il sait aussi faire preuve d’humour au bon moment pour dédramatiser un sujet difficile», partage Sébastien Thierry, secrétaire général et directeur juridique du groupe Rexel. Devenu associé en 2007, notre avocat de l’année est aujourd’hui à la tête du pôle «contentieux, arbitrage et pénal des affaires», composée d’une équipe de 24 personnes. «A force de travail, Kami a su constituer une équipe reconnue. Son activité à l’Ordre ne l’a absolument pas empêché de s’investir pleinement dans les dossiers», affirme Pierre Louette, secrétaire général et directeur général du groupe Orange, son client depuis plus de dix ans. Avec cette équipe solide, Kami Haeri travaille en confiance et apprend à déléguer.
En plus de ces activités, l’associé d’August Debouzy enseigne à l’Ecole de formation professionnelle des barreaux de la cour d’appel de Paris (EFB), à l’université de Cergy-Pontoise ainsi qu’à Sciences Po et à l’université de Nanterre. Lui qui a le sentiment d’avoir découvert cette profession en la pratiquant souhaite préparer ses jeunes confrères à la réalité de la profession. «L’initiative, une certaine indépendance, une certaine vision stratégique sur ce que l’on veut être doivent être l’alpha et l’oméga du jeune avocat quelle que soit la structure dans laquelle il travaille. On ne peut pas faire fi de ces qualités et de ces préoccupations quand on rentre dans cette profession. Il faut donc, dans la formation, les sensibiliser à ces préoccupations», explique-t-il avec passion. Lorsqu’il recrute, il demande une capacité de travail, d’engagement et d’adhésion à un projet. «Il a toujours su mettre en avant son équipe pour les amener à se dépasser et à satisfaire les exigences des clients», reconnaît Frédéric Thiry, ancien assistant general counsel de Philip Morris avec qui il a travaillé plus de dix ans, aujourd’hui directeur du pôle éthique des affaires d’Adit. Ses plus proches collaborateurs ont en commun l’envie de s’investir ainsi qu’une sensibilité personnelle pour enseigner, prendre la parole en public, animer des formations, etc. De ses clients, il a appris des pans entiers du métier. Il a grandi à leurs côtés et leur en est plus que reconnaissant.