L'avocat de l'année

Olivier Metzner, l’horloger du droit pénal des affaires

Publié le 29 mai 2013 à 15h25    Mis à jour le 8 juillet 2021 à 17h53

Premier pénaliste de droit commun à se tourner vers le droit pénal des affaires, Olivier Metzner a laissé une trace indélébile au sein du barreau français. Encore sous le choc de son décès il y a deux mois, ses confrères lui rendent aujourd’hui hommage.

Metzner s’est donné la mort sur l’île de Boëdic, dont il était propriétaire, dans le golf du Morbihan. Agé de 63 ans, l’avocat était secret, respecté et parfois craint. Le pénaliste était célèbre, l’homme était presque inconnu. Il ne laissait entrevoir qu’une passion pour l’opéra, les grands vins, la mer et bien sûr les cigares. «Je le côtoyais depuis quarante ans, et je dirais “côtoyer” car c’était un homme solitaire et secret, et bien qu’étant dans un rapport amical, je ne savais pas grand-chose de lui», a reconnu Jean-Yves Le Borgne à l’AFP. Une chose néanmoins que ses confrères avaient tous compris : il était un avocat visionnaire. «Olivier Metzner est l’avocat horloger qui a révélé au monde des affaires les subtilités exigeantes des rouages de la procédure pénale. De son artisanat, il a fait un art. Son travail, son talent, sa loyauté, justifient la considération que le monde judiciaire unanime lui portait», témoigne Jean Veil. 

 

Du droit pénal commun au droit pénal financier

Né en 1949 dans l’Orne, en Normandie, Olivier Metzner est issu d’une famille d’agriculteurs modestes. De son enfance, l’on sait très peu de chose. Hormis qu’il n’était pas sur le banc des premiers de la classe à l’école. Interviewé par Philippe Vandel sur France Info, il racontait que sur son carnet de notes, son professeur avait commenté «ne pourra jamais rien faire de sa vie». Une phrase qui l’a marqué et qu’il s’évertuera à contredire. «Avec mon bac G obtenu à 21 ans dans un lycée de province, je n’étais pas sûr de moi, je ne connaissais personne et je m’entourais de tous les conseils livresques possibles», concédait-il alors. Naît très vite un profil volontaire, une envie d’apprendre et de réussir. 

L’étudiant devient rapidement un travailleur acharné et choisit la voie du barreau. Il pose sa plaque en 1975, à Paris, et débute par des dossiers de droit pénal commun. Les affaires de stupéfiants, de braquage, de vol constituent son quotidien. Il passe du temps en cour d’assises, développe des relations, écoute ses confrères plaider, partage un café avec les policiers, les juges d’instruction. Son confrère Jean-Marc Fedida témoigne sur le site du Huffington Post : «C’est dans ces enceintes qu’il avait appris son art de combattre. Son intuition puissante a été de mettre cet art au service des hommes de pouvoir poursuivis devant les tribunaux correctionnels.» Car dès le début des années 1990, Olivier Metzner fait partie des premiers pénalistes à s’engager dans les dossiers sensibles politico-financiers. 

Lors d’une de nos premières entrevues en 2006, il nous expliquait «le droit pénal des affaires a véritablement débuté à la fin des années 1980, au travers des dossiers tels que Cogedim et Urba. […] Alors pénaliste depuis une quinzaine d’années et passionné par cette nouvelle matière, je me suis engouffré dans cette brèche.» Une passion qu’il expliquait : «La principale difficulté, mais également le principal attrait de ces dossiers réside dans leur transversalité. Le droit pénal des affaires exige d’aborder de multiples spécialités : droit boursier, droit des marchés publics, droit aérien, droit maritime, droit du travail, etc.» Jean-Marc Fedida raconte : «Il y avait quelque chose d’un horloger chez cet avocat-là, qui s’employait à systématiquement déconstruire l’architecture de l’argumentation qui lui était opposée. Non seulement il s’appliquait à vérifier les faits tels que présentés, mais encore il ne jugeait acceptable qu’on lui imposât une vérité en justice que si la construction dont elle avait procédé était correcte.» Oliver Metzner transporte en effet ses techniques du droit pénal de droit commun aux dossiers financiers. Et il se fait rapidement remarquer par des chefs d’entreprise. Martin Bouygues devient l’un de ses fidèles clients. Jacques Crozemarie lui confie sa défense dans le dossier de l’ARC en 1991, Loïc Le Floch-Prigent l’appelle sur l’affaire Elf en 1994. «Au début des années 1990, consulter un pénaliste n’était pas très chic (pour un chef d’entreprise, ndlr). C’est aujourd’hui une nécessité, en défense comme en prévention», soutenait l’avocat, il y a sept ans. 

 

Un technicien de la procédure pénale

Au fur et à mesure des dossiers de droit pénal des affaires, il poursuit ce qui avait fait sa gloire quand il était pénaliste de droit commun : une liberté totale et un engagement entier dans ses dossiers. Une indépendance qui se manifestait également à l’égard de ses clients. Il avait en effet noué très peu de liens amicaux avec eux et n’hésitait pas à leur dire ce qu’il pensait. A tel point que l’on pouvait parfois se demander qui était le client de l’autre… 

S’il a connu des personnalités au caractère fort, il était prêt à entrer en conflit avec elles pour suivre la stratégie du dossier qu’il avait lui-même choisie. On rappellera notamment le dossier Clearstream, dans lequel il défendait Dominique de Villepin, seul contre une nuée de robes noires. «Il n’a jamais tremblé, raconte l’un de ses associés. C’était un moment de puissance et d’éloquence judiciaire incroyable.» Plus récemment, on se souviendra du dossier Bettencourt, dans lequel il assistait Françoise Meyers-Bettencourt, et où il a décidé de changer de stratégie judiciaire en cours de procédure. Enfin, le dossier Pétrole contre nourriture, dans lequel il défendait le groupe pétrolier suisse Vitol, où lors de l’audience il interpelle le parquet en lui reprochant de ne pas avoir rappelé dans ses réquisitions l’existence d’un obscur décret, que le pénaliste était en réalité le seul à connaître.

Et si certains ont pu remettre en cause ses qualités oratoires, il leur répondait : «J’ai réussi à m’imposer par l’expérience et le travail. En droit pénal financier, seules la technique et la connaissance des dossiers comptent car un avocat ne fera pas pleurer sur une affaire financière !» Olivier Metzner n’était sans doute pas celui que l’on écoutait le plus plaider, il était pourtant celui que les juges entendaient le plus. Philippe Bilger, ancien avocat général, témoigne sur le site du Huffington Post : «Pour sa parole, je relève que s’il s’agissait d’abord de se faire écouter et de faire entendre celle-ci, il y parvenait moins par la qualité d’une éloquence intrinsèque que grâce à sa manière singulière et efficace de sonder ses propos avec des silences qui venaient ponctuer fréquemment leur structuration et retenaient une attention contrainte de dominer son impatience. Ce qui est évident tient à sa supériorité dans la maîtrise de la procédure pénale – une arme et un bouclier – et à sa parfaite organisation qui, alliée à une phénoménale puissance de travail […] lui permettait d’assumer son succès sans trop de rançon.» L’un de ses confrères, Frédéric Peltier, raconte à son tour : «La stratégie d’Olivier pour défendre ses clients consistait prioritairement à discréditer l’accusation ou l’adversaire, d’où cette traque de l’erreur de procédure et les coups assénés à ses contradicteurs. C’est après ce travail de sape qu’il cherchait à convaincre les juges sur le reste. La force de conviction d’Olivier venait finir le travail après sa force de frappe. Cette posture d’avocat redoutable lui a coûté des inimitiés dans le prétoire. Elle m’inspire du respect.» François Esclatine, ancien collaborateur du cabinet Metzner Associés, devenu depuis associé chez Veil Jourde, confirme : «Il n’était peut-être pas éloquent, au sens classique et sans doute un peu suranné du terme, ne faisait pas d’effet de manche, mais ses résultats démontrent que ses plaidoiries étaient efficaces. Il avait indéniablement le sens de l’audience.»

 

La construction du cabinet Metzner Associés

Aux dires de ses associés, les résultats du cabinet sont en effet admirables. Le taux de réussite des affaires serait de l’ordre de 50 %. Car la force d’Olivier Metzner est également d’avoir su s’entourer des meilleurs collaborateurs pour former une équipe de techniciens. Emmanuel Marsigny, qui a intégré le cabinet en 1994, en est devenu associé quatre ans plus tard. Nicolas Huc-Morel, rencontré sur le dossier Elf alors que celui-ci était assistant de justice au pôle économique et financier de Paris, est devenu collaborateur en 2001, puis associé en 2007. En 2005, c’est Aurélien Hamelle qui a rejoint les rangs de l’équipe, en provenance de Freshfields Bruckhaus Deringer. Il sera coopté associé en 2009, l’année où Antonin Lévy intègre l’équipe, avant d’en devenir associé deux ans plus tard. 

Nicolas Huc-Morel raconte : «Depuis plusieurs années, Olivier traitait tous ses dossiers avec un autre associé du cabinet. Il faisait ainsi partager son expérience et nous disait trouver le travail en duo plus motivant. Il avait une attitude très paternaliste avec nous.» Depuis trois ans, il passait ses week-ends en bord de mer pour travailler. Lors d’une interview, il avait expliqué : «J’ai acheté une île dans le golf du Morbihan pour mieux travailler là-bas en prenant des distances […]. Sur une île, j’ai les idées qui fusent plus vite, l’esprit de synthèse qui marche mieux, je prends du recul sur les choses et je crois que j’en deviens meilleur pour défendre les gens.»

C’est sur cette même île que ses associés, collaborateurs et anciens de l’équipe se sont retrouvés pour lui rendre un dernier hommage. François Esclatine témoigne : «Nous sommes plusieurs de ses anciens collaborateurs à avoir conservé ses méthodes de travail, comme celle du tableau de procédure pour les grands dossiers permettant de déceler les nullités dès le début de l’affaire de façon à ce qu’elles contaminent tout le reste de la procédure.» Des souvenirs partagés et des anecdotes relatées, l’on ne saura rien. Par respect pour le maître et sa discrétion légendaire.

Aurélien Hamelle conclut : «Olivier était discret, mais il avait un caractère fort. Il était indépendant, mais a veillé à transmettre son savoir-faire et ses relations à son équipe. Il souhaitait que le cabinet lui perdure.» Ce sera d’ailleurs le cas. La boutique conservera son éponyme : Metzner Associés, sous l’impulsion de Nicolas Huc-Morel. Un nom qui est devenu une marque, un label d’excellence.

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