L’avocat de l’année

Frédéric Donnedieu de Vabres, se met à nu

Publié le 1 juillet 2016 à 11h52    Mis à jour le 8 juillet 2021 à 17h56

A la technicité juridique, Frédéric Donnedieu de Vabres a su ajouter une certaine combativité, développée dans les tribunaux comme dans les arènes, et un sens certain de la communication. Des atouts décisifs qui lui ont permis de construire l’un des principaux cabinets fiscalistes de la place. Retour sur le parcours du co-fondateur d’Arsene Taxand.

Affable et disert, Frédéric Donnedieu de Vabres se prête avec plaisir à l’exercice du portrait. Issu d’une famille de grands juristes, l’homme semblait prédestiné à une carrière d’avocat. Son grand-père Henri Donnedieu de Vabres, reconnu pour ses travaux en droit criminel, a été l’un des deux juges français à siéger au tribunal de Nuremberg. Quant à son père, il s’est illustré par une carrière de haut fonctionnaire, travaillant notamment au sein du cabinet de Charles de Gaulle, puis de Georges Pompidou. C’est pourtant plus par tradition que par réelle passion que Frédéric Donnedieu de Vabres opte pour des études de droit. Il débute son cursus à Nanterre, puis suite à d’importants mouvements étudiants, migre à l’Université Paris-Descartes, qui ouvre alors une faculté.

De la corrida au droit

Lui-même se décrit comme un étudiant assez moyen, peu captivé par un enseignement universitaire très théorique. Il n’hésite d’ailleurs pas à sécher un oral de droit de la famille pour se rendre à une corrida. Les aficionados préciseraient qu’il ne s’agissait pas de n’importe quel combat mais de l’alternative de Nimeno II, l’un des plus grands matadors français, à savoir la corrida au cours de laquelle le jeune torero dit novillero, devient matador de toros. En effet, adolescent c’est dans la parure de torero que se rêve ce Nîmois d’origine. Il s’essaie à l’arène, «des moments uniques qui ne s’expliquent pas» et y reviendra quelques années plus tard. Car s’il choisit finalement la voie plus sage d’une carrière juridique, sa fascination pour les toros de combat ne le quittera plus. La décoration des murs de son bureau en témoigne : une photo d’un toro en gros plan, accompagné d’un tableau, réalisé par son épouse, illustrant une corrida. Sa passion le poussera même à monter un élevage de toros dans le sud de la France avec le soutien de sa femme et d’un torero professionnel.

Le droit ne représente donc pas un engouement immédiat. Toutefois, un virage s’opère à son entrée dans la vie active. «J’ai tout de suite été passionné par le conseil», raconte-t-il. Après deux ans passés dans un petit cabinet d’expertise comptable, il intègre Arthur Andersen en 1985. Le début d’une histoire passionnée et mouvementée qui durera 19 ans. Au sein de l’équipe juridique du big, alors composée d’une cinquantaine de personnes, il découvre la «culture Andersen», les séances de team building à l’américaine, mais surtout «une exigence de la marque au service du client» et le sens du collectif. «Un groupe capable de se fédérer autour d’un projet dispose d’une force incroyable», insiste-t-il.

Il fait ses armes chez ce géant et apprend «tout» du métier : la technique, la gestion internationale des dossiers, le management… En 1993, il devient associé, puis associé mondial deux ans plus tard et finit par prendre la direction d’Archibald Andersen, l’entité juridique de la société, en 1998 : «Cette fonction représentait une responsabilité écrasante avec une marge de manœuvre limitée», confie-t-il. Afin de conserver un certain équilibre, il s’organise pour conserver une activité clientèle et rester ainsi en contact avec le marché.

La chute d’Andersen

Arrive le scandale Enron et la tempête de 2002. En tant que directeur d’unité, il se retrouve en première ligne, projeté dans la gestion d’une crise à laquelle personne n’était préparé. «Face à de tels événements, vous éprouvez une sorte de stupéfaction. Vous mettez un certain temps à réagir, comme pour comprendre que les événements sont bel et bien réels. Cette période a été extrêmement difficile à vivre», reconnaît-il. Des moments intenses qui révèlent également la nature humaine. Frédéric Donnedieu de Vabres redécouvre des hommes et des femmes qu’il pensait bien connaître, pour le pire comme pour le meilleur. Les anciens d’Andersen seront ainsi nombreux à recroiser sa route, à commencer par Olivier Vergniolle avec qui il va s’associer pour monter Arsene…

Le choc de la disparation du géant de l’audit passé, l’ambition entrepreneuriale apparaît rapidement. Le projet est clair : créer un cabinet entièrement dédié à la fiscalité, indépendant, et tourné vers l’international. La structure voit le jour début 2004. Les deux associés s’entourent de six collaborateurs. Parmi eux figurent Denis Andres, désormais à la tête de la pratique transactionnelle et des ressources humaines du cabinet, et David Chaumontet, associé également actif en fiscalité des transactions. Roland Schneider les rejoint quelques mois plus tard pour développer la pratique contentieuse.

Le positionnement choisi rompt avec les pratiques de l’époque et en surprend quelques-uns : «Le marché nous regardait avec sympathie, sans plus», sourit-il. Mais la petite boutique progresse vite et élargit peu à peu ses compétences : la fiscalité indirecte avec Alain Recoules puis Marc Borcardi, l’immobilier avec François Lugand qu’il codirige depuis avec Franck Llinas, les prix de transfert avec Antoine Glaize puis Vincent Desoubries… Le cabinet couvre aujourd’hui l’ensemble de la fiscalité. Parmi les dossiers phares de ces premières années, Frédéric Donnedieu de Vabres cite le rachat de la filiale transmission et distribution d’Areva par Alstom et Schneider Electric pour plus de 4 milliards d’euros. Arsene conseille Schneider Electric aux côtés de Linklaters. La transaction se close début 2010, et dans un marché stoppé par la crise, les opérations de cette envergure se comptent sur les doigts d’une main.

La culture Arsene Taxand

En parallèle, les prémices du réseau Taxand se dessinent, grâce notamment aux contacts des anciens d’Andersen. Le premier partenariat est noué avec un cabinet espagnol. Sept autres structures s’ajoutent rapidement et le réseau Taxand est officiellement lancé en 2005 avec neuf membres. Aujourd’hui, les 48 cabinets qui composent le réseau partagent tous le même positionnement : une forte activité fiscale et une équipe indépendante. La montée en puissance de la structure se traduit aussi dans les comptes. Le chiffre d’affaires passe ainsi de 3 millions d’euros en 2004 à 15 millions d’euros quatre ans plus tard, pour afficher en 2015 un chiffre d’affaires de 33 millions d’euros.

De la vingtaine d’années passées chez Andersen, ce père de quatre enfants, et grand-père bientôt de trois petites filles, conserve le souci de créer un sentiment d’appartenance, une culture maison construite autour «d’un exercice collectif du métier et d’une transmission du savoir-faire». Mais la culture Arsene Taxand se caractérise aussi par un sens aigu du marketing, soutenu par une pointe d’humour et d’autodérision. Positionné sur un métier à l’image austère, qui fait parfois l’objet de soupçons, le cabinet casse les codes en usant d’une communication décalée. Dès le lancement, les associés fondateurs font preuve d’originalité en adressant un cactus à tous leurs clients et prospects. Un petit mot accompagne l’envoie et vante les vertus de cette plante capable de se développer dans les terrains les plus difficiles et de faire preuve «d’une résistance, d’une longévité et d’une capacité de croissance exceptionnelles».

Quelques années plus tard, à l’occasion de la traditionnelle carte de vœux, les associés endossent la cape de super-héros capables d’appuyer leurs clients face à une réglementation de plus en plus complexe, et une administration fiscale offensive. Mais c’est sans doute la dernière en date qui fait le plus parler d’elle. Avec son slogan «les avocats d’Arsene Taxand n’hésitent pas à mettre leur métier à nu», la vidéo qui présente les fiscalistes dans le plus simple appareil fait le buzz. «Un tel choix n’est évidemment pas innocent. Nous voulions passer un message sur notre métier qui est régulièrement pointé du doigt, explique Frédéric Donnedieu de Vabres. Bien réalisée, une communication décalée nous permet de nous faire entendre tout en nous moquant un peu de nous-mêmes.»

Le dirigeant a bien l’intention de continuer à se faire entendre. Dotée d’une équipe de près de 120 personnes, dont une vingtaine d’associés, Arsene Taxand s’est indéniablement taillé une place de choix dans le domaine de la fiscalité et compte poursuivre son expansion. «La clé, c’est l’insatisfaction permanente, souligne Frédéric Donnedieu de Vabres. Le cabinet dispose de tous les atouts pour continuer de croître et de rebondir.» Et avec l’empilement des textes fiscaux et l’augmentation des contentieux, le marché est lui aussi plus que porteur.

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