Nadine Gelli est associée au sein de Kirkland & Ellis, cabinet américain rejoint début 2020 lors de l’ouverture de l’antenne parisienne. Spécialiste reconnue des LBO, elle conseille notamment de grands fonds et a passé auparavant presque quinze ans au sein de la firme Ashurst. Humble mais déterminée, l’avocate de 49 ans empreinte de culture anglo-saxonne est non seulement reconnue par ses pairs pour son expertise technique, mais elle est aussi largement appréciée pour ses qualités humaines. Portrait.
Nadine Gelli a été désignée par ses pairs comme avocate de l’année dans le cadre de notre classement fiscal 2022. Et pourtant, la praticienne du droit s’étonne de ce choix. Lorsque nous la rencontrons au cœur de l’été, avenue Kleber, dans les bureaux de Kirkland & Ellis, à Paris, elle le confie dans un sourire : « Je suis venue au droit et à la fiscalité tout à fait par hasard. » Pour mieux comprendre les raisons de cette reconnaissance professionnelle, il faut retracer une histoire qui débute par un coup de foudre avec la langue de Shakespeare il y a près de trente-cinq ans, au fin fond de la Haute-Savoie (74). À l’adolescence, la jeune Nadine et son frère, qui grandissent dans la commune de Seyssel, sont poussés par leur maman, mariée très jeune et qui n’a pas eu l’occasion de faire des études, à bien travailler et à apprendre l’anglais. Leur mère réussit à les faire partir chaque été prendre des cours outre-Manche.
L’expérience anglo-saxonne
Dotée d’une année d’avance, Nadine Gelli décroche même une bourse du ministère de l’Éducation nationale et part à 16 ans effectuer sa terminale à Londres dans le lycée français Charles-de-Gaulle. À l’époque, une conseillère d’orientation lui demande ce qu’elle aimerait faire plus tard : « Je ne savais pas quel métier je voulais exercer, mais j’avais une vraie certitude, je voulais parler anglais », détaille aujourd’hui Nadine Gelli. Son baccalauréat en poche, la Haute-Savoyarde part l’année suivante à Newport Beach en Californie grâce à une association qui trouvait des familles accueillant un étudiant étranger. Revenue dans l’hexagone, elle débute une double formation de juriste d’affaires à l’université Paris-Sud à Sceaux et de traductrice à l’école spécialisée ISIT, un cursus qui lui permet de partir en troisième année en échange à Édimbourg en Écosse. Trois expériences en quelques années seulement dans le monde anglo-saxon – et 3 accents différents – et des moments gravés à jamais. Le diplôme obtenu, sa passion linguistique ne la quitte évidemment pas. Elle se décide à passer un DEA en droit anglais et nord-américain des affaires !
Après son Certificat d’aptitude à la profession d’avocat (CAPA), Nadine Gelli débute une première collaboration au sein de feu Coudert Brothers auprès de Catherine Charpentier, alors en charge du département fiscal. Puis, un client du cabinet cherchant un juriste pour le géant américain National Instruments, fournisseur de matériels et de logiciels destinés aux scientifiques et aux ingénieurs, la jeune avocate accepte le défi de cette parenthèse professionnelle et familiale et s’envole outre-Atlantique peu après son mariage. Direction Austin, au Texas. Nous sommes à l’été 2001. « L’époque était très particulière », se rappelle-t-elle. « Nous étions là au moment du 11 septembre. Nous avons assisté à l’éclatement de la bulle internet – qui prenait un sens tout particulier dans la capitale de la tech qu’est Austin –, mais aussi à la montée en puissance du sentiment anti-tricolore à la veille de la guerre en Irak de 2003, du fait des réticences de la France à s’engager. » Professionnellement, l’expérience est formatrice, mais, à la fin 2002, Nadine Gelli repart dans l’hexagone. Elle intègre en 2003 la firme britannique Ashurst, appelée par Catherine Charpentier qui a changé entre-temps de boutique. C’est un coup de foudre professionnel à la fois avec le cabinet, créé en 1822, et son mentor. Là-bas, elle se spécialise en LBO, élargit tout à la fois son expertise et son réseau. Yann Gozal, qui la fréquente depuis 2005 et leurs années Ashurst, est élogieux quand on lui demande des qualificatifs : « Gentille », « très talentueuse » et « créative ». Aujourd’hui chez Freshfields Bruckhaus Deringer, l’avocat ajoute : « Les fiscalistes sont en général les meilleurs d’entre nous et, avec Nadine, c’est encore plus vrai. » À partir de 2008, Nadine Gelli est promue associée et l’aventure prend encore un nouvel élan. « J’ai rencontré des gens extraordinaires qui sont restés des amis aujourd’hui. Ces personnes m’ont vu grandir et m’ont fait grandir. Cette période restera l’expérience la plus importante de ma carrière. Le cabinet demeure très cher à mon cœur », confie-t-elle.
Après l’aventure Ashurst, le défi Kirkland
Pour autant, comme cela se produit parfois dans les grands cabinets, l’alignement autour de la stratégie menée à l’échelle internationale n’est plus là. Nadine Gelli est la première à quitter le navire, en 2017. Suivront près de la moitié des autres associés. L’un d’eux, Nicolas Barberis, qui la connaît depuis 2004, résume sa personnalité : « Nadine fait en toutes circonstances preuve d’un grand calme et joue à merveille le rôle d’“absorbeur de stress”, tant pour ses équipes que pour ses clients. Combative et inventive, elle ne se limite jamais à répliquer la pratique de marché établie sur un sujet donné. » Après ce départ, la juriste atterrit chez De Pardieu Brocas Maffei où elle passe deux ans et demi. Puis, il se murmure que le grand cabinet américain Kirkland & Ellis veut – enfin – ouvrir un bureau à Paris. Nadine Gelli est sollicitée pour créer la pratique fiscale. Elle le confie aujourd’hui avec franchise : « Il y a une part d’ego, soyons clairs. Je pense que je n’ai jamais eu les épaules pour me lancer dans une aventure entrepreneuriale et poser ma plaque. Là, j’avais l’impression de participer à la création de quelque chose sans en prendre les risques », dit-elle l’œil rieur derrière ses lunettes sérieuses.
La juriste a aussi à cœur de transmettre. Elle intervient dans le certificat de droit fiscal du diplôme de juriste conseil d’entreprise (DJCE) à Montpellier. Le droit fiscal, logiquement, la passionne et elle retrouve aussi d’autres spécialistes de grands cabinets pour échanger sur cette matière ardue dans un cadre informel. Il faut dire qu’au fil des années, l’exposition politique et médiatique des problématiques fiscales autour de la taxation des multinationales s’est intensifiée sous l’impulsion, notamment, de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et de son directeur du Centre de politique et d’administration fiscales, Pascal Saint-Amans. « La montée en puissance des GAFAM a participé fortement à la prise de conscience que la fiscalité était aussi un domaine qui pouvait permettre de fausser la concurrence entre les entreprises », analyse l’avocate.
Les pieds sur terre
Dans ce quotidien stressant où les dossiers sont à forts enjeux et les clients logiquement très exigeants, Nadine Gelli a mis en place une organisation qui lui convient et lui permet de se ressourcer. Elle travaille à Paris du mardi au vendredi soir avant de filer dans sa résidence près de Chinon, en Indre-et-Loire (37) : « J’ai été télétravailleuse bien avant que cela devienne à la mode », sourit-elle. « Cela fait près de quatorze ans ! » La juriste y retrouve alors son époux, guère fan de la capitale, et dont elle loue largement les qualités : « J’ai la chance d’avoir un mari très compréhensif qui me permet de ne jamais perdre pied avec la réalité. C’est mon roc. » Elle reste aussi attachée à la Haute-Savoie où réside le reste de sa famille qu’elle retrouve dès que possible : « Cela me permet de retrouver une certaine sérénité, de garder les pieds sur terre et de me souvenir d’où je viens et quelles sont mes racines. »
Au fil des années, l’avocate a forgé une réputation qui ne laisse pas de marbre ses clients qui décident en conséquence de la « suivre ». Élise Martini est de ceux-là. Directrice financière FVI depuis 2016 du groupe pharmaceutique Ethypharm qui travaillait déjà avec Nadine Gelli, la dirigeante fait régulièrement appel à cette dernière, notamment sur des opérations de refinancement. « Nadine dispose d’une expertise très pointue alliée à une solide expérience et pratique opérationnelle de sujets ardus qu’elle a à cœur d’utiliser pour du “sur mesure” en s’adaptant à chaque nouvelle problématique, au contexte particulier du moment, ce qui assure un traitement ciblé tout de suite adéquat », raconte la directrice financière. Jean-François Landry, le DAF du géant Socotec, spécialisé dans le conseil en maîtrise des risques, insiste aussi sur son talent. « Elle tient sa puissance de la combinaison entre une expertise technique aguerrie et des soft skills qui font sa différence pour un client. Elle a une intelligence des situations qui est évidente. Il y a un engagement très sincère. » Et quel est son défaut, insiste-t-on auprès de notre interlocuteur si élogieux : « De ne pas faire assez connaître ses qualités », répond-il du tac au tac. Avant d’ajouter, un brin espiègle : « Mais votre classement vient me contredire ! »