Les professionnels sont unanimes : les situations complexes ne devraient pas se multiplier outre mesure dans les entreprises. Grâce aux aides massives octroyées par l’Etat, le niveau des défaillances n’a historiquement jamais été aussi bas. Même si l’incertitude continue de prévaloir.
Un record. Avec 28 371 défaillances d’entreprise en 2021, la France a atteint un point bas depuis 35 ans. Ces données, publiées par le cabinet Altares, se démarquent des quelque 50 à 60 000 enregistrements annuels habituels. Et ce, alors que l’année 2020 s’était déjà illustrée avec à peine plus de 32 000 cas. D’un point de vue purement mathématique, c’est donc l’équivalent d’une année entière de défaillances qui a été ainsi « économisé ». Le pire a été évité : les vagues successives d’assaut du virus, de confinements et de baisses d’activité n’ont pas accru la mortalité des entreprises.
«Les aides ont été apportées de façon maline et via des mécanismes extrêmement simples, quitte à ce qu’elles créent des effets de bord.»
Les raisons de cette évolution se cachent évidemment derrière le « quoi qu’il en coûte » souhaité par le président de la République, dès le printemps 2020. Une formule qui a permis d’esquiver le « quoi qu’il advienne ». « Les aides ont été apportées de façon maline et via des mécanismes extrêmement simples, quitte à ce qu’elles créent des effets de bord, analyse Thierry Millon, directeur des études d’Altares. Leur mise en place rapide s’est traduite par un soutien direct aux entreprises, que ce soit en garantissant un revenu aux patrons de TPE ou en préservant l’emploi des PME et des grands groupes. Tout cela leur a largement permis, in fine, de profiter de la reprise économique, le moment venu. »
Quelque 700 000 prêts garantis par l’Etat (PGE) ont ainsi été accordés par le système bancaire français. Totalisant 143 milliards d’euros, selon les données publiées par France Stratégie, ils ont été l’une des mesures phares d’aide aux entreprises à compter d’avril 2020. S’y ajoutent les reports de paiement de charges, les mesures de financement de chômage partiel, les avances remboursables, les aides aux coûts fixes, etc. Ainsi qu’une certaine clémence de l’administration, en particulier des Urssaf, plus patientes face à des retards de paiement d’échéances… Bref, un arsenal destiné à mettre l’économie sous perfusion.
Défaillances encore limitées en 2022
« Voilà maintenant deux ans que nous sommes convaincus qu’il n’y aura pas de tsunami, détaille Frédéric Abitbol, fraîchement élu à la tête du Conseil national des administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires (CNAJMJ). Les défaillances, par définition, se caractérisent par des crises de liquidités ; or, d’un point de vue macroéconomique, il n’y a jamais eu autant de liquidités disponibles aux bilans des entreprises. Pour le seul cas des PGE, la moitié seulement a été consommée. » Dans certains secteurs d’activité, plus durablement touchés par les restrictions, la situation peut évidemment être tendue. Mais aux dires de l’ensemble des professionnels, il ne saurait être question d’une crispation généralisée – sauf si survenait maintenant un nouvel événement majeur, tel un conflit ouvert en Ukraine ou à Taïwan.
Sans aller jusqu’à cet extrême, l’interrogation est tout de même de mise. « Il est totalement inédit de connaître une situation d’économie à l’arrêt avec aussi peu de conséquences sur les entreprises, évoque Nicolas de Germay, président du fonds de retournement Alandia Industries. Tout a été gelé, avec beaucoup d’efficacité, mais si l’on ajoute à cet état de fait l’attentisme qui prévaut habituellement dans chaque période précédant une élection présidentielle, il y a fort à parier que le calme perdurera en 2022, jusqu’à une remontée progressive des défaillances d’entreprise vraisemblablement à l’horizon du 3e trimestre. »
«Il y a fort à parier que le calme perdurera en 2022, jusqu’à une remontée progressive des défaillances d’entreprise vraisemblablement à l’horizon du 3e trimestre. »
Si l’intervention publique est massivement à l’origine du faible nombre de défaillances, un autre facteur a aussi pu jouer, dans une proportion moindre : la prévention des difficultés. Appelée de leurs vœux par les professionnels du restructuring, depuis plusieurs années, celle-ci a permis d’apporter une petite contribution au bilan de l’année 2021. « Nous avons dénombré 5 100 procédures de mandat ad hoc et conciliations, signe que la culture de la prévention a désormais infusé dans l’économie, rappelle Frédéric Abitbol. C’est d’autant plus notable que ces procédures ont massivement été adoptées par des PME, puisqu’en moyenne, celles-ci regroupaient 23 salariés. » Pour les entreprises de plus grande envergure, d’ordinaire davantage enclines à utiliser ces dispositifs, la tendance est hélas moins marquée. De là à faire naître des craintes chez certains, étant donné que les couloirs des tribunaux de commerce restent encore assez vides, au début de 2022…
La France en position médiane
Globalement positive, la situation de l’Hexagone ne fait pas exception, à vrai dire. Les énormes sommes débloquées un peu partout ont permis aux pays développés de soutenir leurs entreprises pour éviter la catastrophe. « La France, sans l’Europe, aurait été bien davantage malmenée par la crise, analyse Thierry Grimaux, associé du cabinet de management de transition Valtus et membre de l’Association pour le retournement des entreprises (ARE). En revanche, cette crise a considérablement touché les pays pauvres, contrairement à celles survenues en 2001 et en 2008. Sur l’échiquier international, la dichotomie est aujourd’hui très marquée, car les pays du Sud se sont tous enfoncés dans la crise alors que nous nous sommes globalement enrichis. »
Xavier Mesguich, associé du cabinet de conseil Eight Advisory, poursuit : « Le nombre limité d’entreprises en difficulté se constate partout en Europe, et ce même si les outils mis en place ont pu différer. Ainsi, après avoir choisi de déployer dès 2020 des aides impliquant un enjeu d’endettement, la France a par la suite retenu une approche similaire à celle de l’Allemagne et des Etats-Unis, consistant à privilégier les aides sous forme de subventions, donc non remboursables pour partie. Les conséquences sur les équilibres bilanciels sont évidemment importantes. »
«Le nombre limité d’entreprises en difficulté se constate partout en Europe, et ce même si les outils mis en place ont pu différer.»
Cela étant, inutile de chercher à identifier le dispositif le plus vertueux. De l’aveu même de France Stratégie, « l’analyse doit reposer sur les montants réellement versés, plus difficiles à établir que les montants annoncés. En outre, le soutien public ne se résume pas aux mesures discrétionnaires accordées aux entreprises, mais il inclut l’effet indirect d’autres actions prises contre la crise », comme celles figurant dans les plans de relance. Malgré tout, à début juin 2021, la France apparaissait comme étant dans une position médiane en Europe, en matière de mobilisation de dispositifs d’urgence aux entreprises.
Restructuration opérationnelle
Désormais, la question centrale consiste à savoir dans quelle mesure la poussière n’aurait pas été poussée sous le tapis. Pour apprécier le niveau d’endettement des entreprises, il faut encore attendre le printemps et la publication de leurs comptes. Mais avant, le gouvernement a décidé d’assouplir les PGE : début janvier, Bruno Le Maire a signé l’accord de place avec la Banque de France et la Fédération bancaire française pour permettre l’étalement des remboursements de ces prêts sur dix ans – contre six, initialement – et pour décaler les premières échéances de six mois, à octobre 2022. « Cela pose plusieurs questions autour des garanties liées à ce dispositif, décrypte Xavier Bailly, associé d’Eight Advisory. En particulier, si une société fait l’objet d’une procédure collective où l’on étale son passif sur 12 ans, qu’advient-il de la garantie de l’Etat concernant les deux dernières années ? Sans oublier que le retour de l’inflation et la remontée des taux d’intérêt vont affecter la valeur de ces créances à terme et qu’il faudra prendre en charge le spread sur ce qui aura été accordé aux créanciers… »
Avant d’en arriver là, il est recommandé de travailler les bilans et de les restructurer. Sans oublier de passer au peigne fin les business models et d’engager des restructurations opérationnelles. En tout cas, c’est ce qu’attendent les prêteurs et les investisseurs, encore plus que d’ordinaire. Avant de saisir l’option d’étalement dans le temps des PGE, mieux vaut avoir procédé à une remise à plat. « Il est parfois difficile de convaincre les banques de la crédibilité d’un business plan, d’autant plus si cela intervient après une ou deux phases de restructuration, constate Clotilde Delemazure, associée du cabinet d’audit et de conseil Grant Thornton. Il est par conséquent crucial pour les entreprises de démontrer la pertinence d’un plan d’action opérationnel en cours, afin de restructurer les PGE avec un reprofilage de la dette old money et PGE ou un nouveau financement. » Nul ne sait, à ce stade, si des dirigeants n’ayant pas en tête ce sujet seront susceptibles de mettre leur groupe en danger… au point de grossir les chiffres 2022 des défaillances.
«Il est crucial pour les entreprises de démontrer la pertinence d’un plan d’action opérationnel en cours, afin de restructurer les PGE avec un reprofilage de la dette old money et PGE ou un nouveau financement.»
Car un autre risque s’est fait jour, lié à la complexité pour financer le retour de la croissance. Outre les hausses des prix de l’énergie et des matières premières, « la période actuelle est marquée par une pénurie de main-d’œuvre, qualifiée et non qualifiée. Malgré des carnets de commandes pleins, les entreprises font souvent face à des problèmes de recrutement, ce qui constitue un signal alarmant pour la suite des opérations », considère Thierry Grimaux. De quoi alimenter un retour de flamme du côté des défaillances, si l’on n’y prête pas attention.
«Malgré des carnets de commandes pleins, les entreprises font souvent face à des problèmes de recrutement, ce qui constitue un signal alarmant pour la suite des opérations.»