Entretien

Claire Chabrier, présidente de France Invest

Publié le 16 janvier 2023 à 10h00

Sahra Saoudi    Temps de lecture 12 minutes

Directrice associée d’Amundi Private Equity Funds, Claire Chabrier a pris en juin 2021 la tête de France Invest, qui rassemble près de 400 sociétés de gestion françaises. ESG, digitalisation, féminisation… la présidente de l’association partage avec Option Droit & Affaires sa vision du marché et détaille les défis à relever de ses adhérents.

Comment se porte le capital-investissement en France ?

Le marché du capital-investissement est en forte croissance depuis 10 ans, sur l’ensemble des secteurs que nous représentons – venture capital, growth, capital développement et transmission, infrastructures et dette privée. Cela s’est inscrit dans un contexte de taux bas bien sûr, mais surtout dans la capacité de nos adhérents à générer une forte performance sur le long terme pour leurs investisseurs. Les performances annuelles moyennes sur 15 ans du capital-investissement dépassent celles des autres classes d’actifs. Tout cela explique l’intérêt croissant des investisseurs, les historiques (investisseurs institutionnels, assureurs, fonds de pension…) et les plus récents (fonds souverains, corporates, family office, high net worth individuals [HNWI] et maintenant les particuliers dit « retail »).

En 2021, plus de 400 sociétés de gestion adhérentes de France Invest ont à la fois levé et investi au total plus de 50 milliards d’euros, après un léger ralentissement en 2020, année Covid. Nous avons vu à cette occasion un fort appétit des souscripteurs particuliers et family office avec près de 5 milliards d’euros investis, ce qui représente environ 17 % sur la catégorie capital-investissement (hors infrastructure). Nous travaillons d’ailleurs pour rendre plus accessible cette classe d’actifs aux particuliers avec un objectif de 10 milliards d’euros levés par an d’ici à cinq ans. Un des éléments notables pour notre écosystème est aussi la diversité de nos investisseurs en termes de géographie avec 53 % d’investisseurs internationaux en 2021, en ligne avec la moyenne des cinq dernières années. Cela démontre l’attractivité et la maturité de notre industrie. Le capital-investissement français est ainsi devenu le premier écosystème au sein de l’Union européenne, depuis la sortie du Royaume-Uni. Enfin, sur le premier semestre 2022, nous sommes restés actifs avec des levées de fonds et sur les investissements, avec 18 milliards d’euros investis dans les entreprises et 21 milliards d’euros collectés à investir dans les cinq ans qui viennent. A fin 2021, les adhérents de France Invest accompagnaient 9 000 start-up, PME et ETI, dont 7 600 en France sur l’ensemble des territoires, réparties sectoriellement de façon assez équilibrée entre industrie, santé, numérique, services et biens de consommation.

Quelles sont les tendances du marché ?

Nous vivons les mêmes accélérations que les entreprises que nous accompagnons : l’importance croissante des enjeux de croissance durable et responsable, mais également le renforcement de la digitalisation, notamment pour rendre la classe d’actifs plus accessible aux particuliers. Les problématiques « ESG » sont majeures et transforment profondément notre industrie et les entreprises que nous accompagnons. Elles émanent d’abord de nouvelles réglementations produites ces dernières années, qui renforcent nos obligations de reporting des investisseurs et régulateurs. Mais bien au-delà, de façon très pragmatique, ces enjeux sont essentiels dans la stratégie des entreprises qui doivent mener une adaptation rapide de leur process pour être capables de rester attractives, avec parfois la nécessité de renouveler profondément leur business model. Dans les thèses d’investissement, ces problématiques autrefois au second plan pour l’investisseur sont désormais au cœur de leur décision d’investissement. C’est un changement culturel majeur pour le capital-investissement !

La digitalisation est aussi un élément de transformation de notre métier, qui va nous permettre, en tout cas en France, d’accroître l’accessibilité du capital-investissement pour les particuliers. Au niveau mondial, de gros acteurs internationaux sont actifs depuis plusieurs années sur le créneau, mobilisant d’ores et déjà des milliards de dollars levés auprès d’investisseurs particuliers. C’est une tendance qui progresse dans tous les pays mais qui n’aurait pas été possible sans la digitalisation. Des plateformes se sont créées afin d’accompagner le mouvement. Pour le capital-investissement, cela veut dire également davantage de pédagogie car notre classe d’actifs est encore mal connue. Nous avons produit un guide sur ce sujet il y a quelques mois et nous allons prochainement sortir des modules pédagogiques de sensibilisation pour les particuliers mais aussi pour les distributeurs. Seule une partie très faible de l’épargne des particuliers (moins de 0,1 % du patrimoine financier des Français) est, à date, investie directement dans la classe d’actifs.

Par ailleurs, nous assistons à une consolidation et à une plateformisation de notre industrie. Ce phénomène pourrait être renforcé par le contexte macroéconomique, ainsi que par la complexité réglementaire et opérationnelle croissante de la profession. Dans ce cadre, nous voyons aussi l’arrivée d’acteurs qui vont aider à cette consolidation, les fonds dits GP-stakes. Par ailleurs, nous anticipons également pour les mois à venir davantage d’opérations dites « secondaires ».

Après une année record pour le capital-investissement, le marché s’assombrit…

Nous sommes évidemment dans une période d’incertitudes avec des risques exogènes nombreux qui se sont accélérés ces derniers mois. Après un premier semestre très actif sur les levées de fonds et les investissements malgré le début de guerre en Ukraine, nous sommes entrés, depuis le mois de septembre 2022, dans un climat de prudence qui va certainement perdurer au premier trimestre 2023 et peut-être au-delà tant que la visibilité est faible sur la maîtrise de l’inflation et sur les menaces de récession. Comme les entreprises que nous accompagnons, il nous faut être extrêmement agiles pour faire face aussi à ces enjeux exogènes qui se succèdent mois après mois. La levée des restrictions sanitaires en Chine et les taux importants de contamination de ce début d’année vont par exemple avoir à nouveau des impacts sur les chaînes d’approvisionnement. Depuis septembre dernier, nous constatons une baisse des levées de fonds, quels que soient les segments de nos adhérents. Cela va probablement persister sur les mois qui viennent. Par exemple, la forte baisse des valorisations de la tech aux Etats-Unis après les excès de 2021 et du S1 2022 a initié un cycle de recentrage de ces actifs sur la recherche de rentabilité et un retour aux fondamentaux d’une croissance résiliente.

Concernant les investissements, au second semestre 2022, il y a encore des opérations sur les actifs les plus sûrs, c’est-à-dire les sociétés ayant de la visibilité sur 2023, qui continuent d’avoir la capacité à répercuter un certain nombre de hausses de prix pour maintenir des niveaux de marge solides et qui ont de la récurrence dans leur chiffre d’affaires. L’activité va se poursuivre sur ces segments, avec des niveaux de valorisations encore élevées. En revanche, sur les actifs subissant des compressions de marge et ayant moins de visibilité sur 2023 sur les coûts et sur la top-line, les opérations vont évidemment se ralentir et les valorisations en partie s’infléchir.

Des secteurs sont-ils davantage touchés ?

Les secteurs les plus impactés sont ceux particulièrement exposés à la hausse des coûts (salaires, prix de l’énergie) et qui n’ont pas ou peu la capacité de la répercuter. Dans les industries très consommatrices d’énergie ou dans l’agroalimentaire, on peut imaginer que ce sera plus difficile et que les marges vont se réduire. Mais dans les moments compliqués, il y a aussi des opportunités, des valorisations intéressantes, des consolidations à opérer. Certains acteurs du marché sauront tirer leur épingle du jeu. Nous sommes dans une phase d’incertitudes, un contexte temporaire, et forcément à un moment nous commencerons à y voir plus clair. Quoi qu’il arrive, les entreprises françaises vont avoir besoin dans les mois et les années à venir de renforcer leurs fonds propres, qu’on soit une start-up ou une PME/ETI face à tous les défis qui les attendent. Ces entreprises devront être compétitives, mais elles devront aussi continuer à faire des acquisitions et à se décarboner. A moyen terme, je suis très confiante sur nos fondamentaux : nous saurons mettre à profit notre force de frappe importante au service de l’économie, avec une capacité à investir et à soutenir les entreprises en portefeuille et les nouveaux projets d’investissement, via le déploiement progressif des souscriptions des dernières années.

Le non-coté mise-t-il davantage sur la croissance de ses participations face au durcissement des conditions de financement et à la potentielle baisse des valorisations ?

70 % de la performance du capital-investissement, en particulier sur la partie capital développement et transmission, vient de la croissance des entreprises accompagnées, soit pour moitié via de la croissance organique et pour l’autre via des acquisitions. Les effets financiers ne jouent pas ou jouent peu. Concernant la création de valeur des entreprises accompagnées, la partie « effet de levier » sur nos rendements est très faible car nos performances viennent principalement de la croissance. Dans le contexte actuel, les financements bancaires sont devenus plus complexes, ce qui explique aussi une partie des ajustements sur les opérations au cours du deuxième semestre 2022. Néanmoins, les banques sont en train de s’adapter avec la constitution de consortiums. C’est également le cas pour les acteurs de dette privée qui financent des opérations importantes en se mettant à plusieurs. Si nous avons moins de croissance organique, ce qu’on peut imaginer en 2023, en moyenne, nous allons renforcer nos stratégies de « buy and build ». Plus que jamais, nos adhérents vont se concentrer sur leurs participations cette année en accélérant sur la croissance externe et les feuilles de route « ESG. » Nous avons des sociétés riches en trésorerie qui sont donc bien positionnées pour faire des acquisitions. Et il va y avoir des opportunités intéressantes, notamment en termes de valorisation, pour faire des build-up.

Quels conseils donnez-vous à vos adhérents dans ce contexte ?

Notre industrie est en train d’accélérer dans ses transformations que ce soit sur le renforcement de l’accessibilité aux investisseurs particuliers, sur la digitalisation, sur le climat et le partage de la valeur, entre autres enjeux ESG. Il s’agit donc du bon moment pour les sociétés de gestion pour suivre la même tendance et se former, ainsi que de travailler sur leur marque employeur. Les sujets climat et sociétaux seront vraiment des éléments différenciant à la fois pour lever des fonds, pour recruter et pour accompagner les entreprises. Dans nos opérations, nous faisons maintenant quasi systématiquement des due diligences ESG, comme auparavant les due diligences juridiques, stratégiques et financières, avec la volonté de mettre en place des bilans carbone. Pour savoir quelles mesures prendre dans une entreprise, il faut déjà comprendre où on en est et concrètement mettre en place des feuilles de routes sur la durée d’un investissement de cinq à sept ans, pour une réduction des émissions sur cette période. Nous devons générer de la croissance mais de la croissance durable et responsable, qui soit partagée avec l’ensemble des salariés. Dans le cadre de la loi Pacte, nous avons plaidé pour un mécanisme de partage de la valeur, qui est aujourd’hui opérationnel. En France, nous disposons aussi d’outils comme les fonds communs de placement entreprise (FCPE) et les mécanismes d’intéressement ou de participation. Dans le cadre de leur nouvelle stratégie d’investissement, de plus en plus de nos adhérents s’engagent ainsi systématiquement à mettre en place un dispositif de partage de la valeur dans toutes leurs opérations. C’est évidemment plus facile quand ils sont majoritaires au capital.

Vous avez publié une charte de parité du capital-investissement. Quels objectifs vous êtes-vous fixés en la matière ?

Il y avait 27 % de femmes dans les équipes d’investissement en 2021. Notre charte signée par 85 % de nos adhérents en prévoit 40 % à horizon 2030. Il reste un peu de travail, même si cela a progressé particulièrement entre 2019 et 2020. Nous avons aussi comme ambition qu’il y ait 25 % de femmes dans les comités d’investissement à horizon 2030 et 30 % en 2035 (contre 22 % en 2021). Il est essentiel d’avoir une meilleure représentativité au niveau des organes de prise de décision. Dans ce sens, nous faisons notamment des opérations de mentoring pour accompagner les femmes et les faire rester dans le secteur. Chaque année, nous remettons les Grands Prix des Talents Féminins et en 2022 nous avons aussi attribué des prix à des femmes dirigeantes de start-up, de PME et d’ETI afin qu’il y ait un ruissellement entre les sociétés de gestion et les entreprises que nous finançons. Etant présents dans la gouvernance de ces dernières, nous avons l’ambition de faire progresser aussi le nombre de femmes dans les comex. Nous souhaitons aussi nous engager sur les sujets de diversité plus largement : le handicap, la diversité sociale et culturelle et les questions LGBT+. Dans les prochaines semaines, nous sortirons un baromètre faisant l’état des lieux de la perception de la diversité et de l’inclusion dans nos sociétés de gestion. Aujourd’hui, nous le savons, nous sommes une industrie peu diverse. La plupart de nos adhérents se mettent sincèrement en ordre de marche, mais cela est plus compliqué pour une petite société de gestion, qui n’a pas de projet de recrutement et qui est mono-stratégie. Les grandes maisons, plateformisées, ont plus de marge de manœuvre pour recruter et pour intégrer.

Comment voyez-vous le métier dans 20 ans ?

De façon prospective, nous avons réfléchi il y a quelques mois à ce que serait le capital-investissement en 2042 sous trois angles : la transition écologique, les nouvelles technologies et l’humain. On s’est demandé avec des experts et entrepreneurs comment ces trois prismes allaient transformer notre profession à l’horizon 20 ans. Si le capital-investissement existera toujours, notre profession aura beaucoup évolué sur le plan de la diversité avec une variété plus grande des profils chez les investisseurs et des modes de travail différents et plus digitalisés avec l’usage de la data, permettant de se libérer de certaines tâches pour se concentrer sur la partie la plus humaine et relationnelle de la profession. La protection du climat sera aussi l’une des raisons d’être majeures des investissements. A nous d’inventer la suite !

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