En France, les capital-investisseurs semblent passer à la vitesse supérieure en matière d’ESG (environnement, social, gouvernance). En toile de fond : la volonté d’accompagner leurs participations sur ces problématiques, de plus en plus identifiées comme créatrices de valeur. Mais encore faut-il en mesurer correctement les effets…
Le 1er décembre dernier, KKR annonçait avoir créé un sustainability expert advisory council pour renforcer ses actions en matière d’ESG. Certains verront ici un nouvel effet d’annonce de la sphère du private equity sur ce thème, décidément très à la mode ; d’autres y décèleront une preuve des efforts de la profession. Derrière ces avis divergents se cache une question : quelle est la réalité du phénomène ? Difficile d’y voir clair, tant l’acronyme présente un caractère protéiforme.
Il semble néanmoins que l’Europe ait une longueur d’avance. C’est l’une des conclusions du rapport publié par Bain en mars 2021, qui explique que les professionnels nord-américains du non-coté restent sceptiques quant à l’intérêt de l’ESG… Pour autant, de ce côté-ci de l’Atlantique, le sujet ne monte vraiment en puissance que depuis peu. En France, il y a eu une « première vague » il y a une quinzaine d’années, avec une succession d’annonces concernant ces problématiques, voire la signature des PRI des Nations unies – toutefois perçue a posteriori comme une posture chez certains. En revanche, l’heure de la « deuxième vague » semble avoir sonné.
Depuis environ deux ans, la mise en place et l’analyse d’indicateurs sur les portefeuilles deviennent plus courantes. « Il faut voir l’ESG comme une opportunité, et non pas seulement comme un facteur de risque », affirme Jean-Marc Le Roux, associé de Bain. Comprendre : plus qu’une réponse à la pression générale ambiante, l’ESG constitue un atout concurrentiel pour les entreprises qui s’y attellent, car ces dernières peuvent gagner en valeur en répondant aux attentes de plus en plus fortes de consommateurs dans ce domaine. « Pour affiner leur politique d’investissement, certains fonds établissent aujourd’hui des screenings de sorte à identifier les sociétés déjà positionnées sur l’ESG, comme ils le font de façon sectorielle », poursuit-il. Un phénomène qui pourrait se généraliser à l’ensemble du segment – même si les petites structures semblent partir avec un handicap.
«Auparavant, les engagements individuels reflétaient les choix de chaque société de gestion en matière d’ESG. Désormais, ces choix sont davantage dictés par l’implémentation d’un ensemble de réglementations. »
Réglementation complexe et technique
Tel serait le sens de l’histoire, en tout cas. « Auparavant, les engagements individuels reflétaient les choix de chaque société de gestion en matière d’ESG, décrypte France Vassaux, directrice générale adjointe de France Invest. Désormais, ces choix sont davantage dictés par l’implémentation d’un ensemble de réglementations. » En l’espèce, la Commission européenne a adopté en avril dernier une proposition de directive de reporting des entreprises en matière de développement durable, baptisée CSRD. Devant entrer en vigueur à compter de 2023 (voire 2024), celle-ci aura un champ plus large que la directive NFRD – établie en 2014. « L’approche européenne est fondée sur le principe de double matérialité, qui prend d’une part en compte les incidences négatives des propres investissements des sociétés de gestion et d’autre part les externalités positives des investissements faits par les entreprises qu’elles financent, rappelle-t-elle. Même si ce n’est pas l’approche retenue partout dans le monde, le sujet est devenu extrêmement complexe. » Conséquence : nombre de professionnels estiment qu’il faudra encore quatre ou cinq ans pour y voir un peu plus clair… d’autant que la proposition de taxonomie européenne des activités durables, conçue pour se prémunir de tout « green washing », aura aussi des conséquences, étant également un sujet très technique. « L’Europe impose une obligation de transparence qui présente le mérite de faire disparaître des rapports ESG sur papier glacé, au contenu partial ou exagérément emphatique », reconnaît-on parfois.
« Les fonds, présents plusieurs années au capital de leurs participations, ont saisi le bien-fondé de se pencher sur ces questions de long terme. A l’heure où les valorisations reposent sur des multiples d’Ebitda élevés, ils auraient tort de négliger ce levier de création de valeur. »
Alignement d’intérêts
Le non-coté signerait-il donc sa conversion à l’ESG ? Certains l’affirment. L’étude Private Equity Responsible Investment 2021 de PwC montre ainsi que, pour la première fois depuis son édition de 2013, l’ESG est reconnu comme « fortement contributeur de création de valeur ». « Les fonds, présents plusieurs années au capital de leurs participations, ont saisi le bien-fondé de se pencher sur ces questions de long terme, analyse Sylvain Lambert, coresponsable du département développement durable de PwC France et Maghreb. A l’heure où les valorisations reposent sur des multiples d’Ebitda élevés, ils auraient tort de négliger ce levier de création de valeur. »
« L’implication des fonds en matière d’ESG accroît la qualité du dialogue qu’ils instaurent avec leurs participations, suscitant un alignement d’intérêts au moment de définir la feuille de route commune, observe Raphaël Hara, directeur général de la société de conseil Ksapa. C’est d’autant plus important que l’on pressent sur le marché une nouvelle pression à venir, en provenance des banques, dont les politiques d’octroi de crédits devraient être de plus en plus structurées en prenant en compte des performances ESG. »
D’aucuns évoquent également une pression grandissante des pourvoyeurs de capitaux (LP, ou limited partners) pour inciter les sociétés de gestion à être « ESG compatibles ». « Beaucoup de levées de fonds ont eu lieu ces derniers mois. Elles ont souvent été un moment privilégié pour définir ou redéfinir les stratégies ESG, même si le marché français disposait d’une longueur d’avance sur de nombreux autres marchés européens », relève notamment Yannick Grandjean, président-fondateur du cabinet de conseil en transformation durable Sirsa – qui édite la plateforme SaaS Reporting21.
«L’implication des fonds en matière d’ESG accroît la qualité du dialogue qu’ils instaurent avec leurs participations, suscitant un alignement d’intérêts au moment de définir la feuille de route commune, observe.»
Stratégie ESG holistique
Mais qu’en est-il, concrètement ? Pour évaluer cette question, encore faut-il disposer des bons marqueurs. Et identifier les thématiques à travailler, au premier rang desquelles s’impose actuellement tout ce qui a trait au climat et à la transition énergétique. « De plus en plus de fonds de private equity en Europe ont une approche systématique de la décarbonation de leur portefeuille, qui consiste à en établir le bilan carbone, mais aussi à passer au crible une check-list des sujets carbones durables », note l’associé de Bain, Jean-Marc Le Roux.
« Montent aussi en puissance les sujets liés à la biodiversité, la circularité, l’équité et l’inclusion, sans oublier ce qui a trait aux droits humains – dans le prolongement de la loi française sur le devoir de vigilance », poursuit Raphaël Hara, de Ksapa, précisant qu’il est essentiel d’aborder le sujet de façon évolutive. Cela étant, quels que soient les champs retenus, toute stratégie ESG doit être pensée de façon holistique.
«C’est grâce à de tels indicateurs et mesures que l’on sort de la communication et du washing, pour être dans un engagement concret. »
Face à ce que les plus sceptiques pourraient qualifier de « liste à la Prévert », certains sont déjà passés à l’action. Eurazeo, par exemple, met en place des objectifs chiffrés avec ses sociétés de portefeuille. « En matière d’inclusion, nous avançons des engagements quantitatifs : 40 % de mixité dans les conseils de surveillance et les équipes de management, 75 % des collaborateurs bénéficiant de mécanismes de partage de la création de valeur, 100 % des collaborateurs bénéficiant d’une couverture santé et accidents de la vie. Et nous faisons auditer ces chiffres par un commissaire aux comptes », détaille Sophie Flak, managing partner chargée de l’ESG et du digital. Même souci de faire auditer les chiffres du côté de Siparex, comme l’indique Guillaume Rebaudet, directeur associé de Siparex ETI : « Avec Winncare, cette année, nous avons souhaité promouvoir le travail des personnes en situation de handicap. La discussion avec les équipes de ce spécialiste des dispositifs médicaux a fait ressortir une douzaine de critères ESG permettant d’en retenir cinq, in fine, sur lesquels concentrer nos efforts. C’est grâce à de tels indicateurs et mesures que l’on sort de la communication et du washing, pour être dans un engagement concret. »
Pour son deuxième fonds, levé en 2020, Alter Equity a de son côté choisi de pousser ses curseurs plus loin. Outre une sélection stricte des entreprises qu’elle finance, la société de gestion impose désormais à ses participations de faire un bilan carbone, de proposer l’ouverture du capital à 100 % des salariés, de conditionner au business plan extra-financier la rémunération variable des dirigeants et de structurer des entretiens annuels pour développer le potentiel des salariés. « Les valeurs des dirigeants de ces entreprises sont ainsi alignées sur les nôtres et nous faisons le point au moins une fois par an sur ces critères qui font l’objet d’une validation externe », souligne Fanny Picard, également soucieuse de mesurer le propre impact de la société de gestion qu’elle a fondée.
«En matière d’inclusion, nous avançons des engagements quantitatifs : 40 % de mixité dans les conseils de surveillance et les équipes de management, 75 % des collaborateurs bénéficiant de mécanismes de partage de la création de valeur, 100 % des collaborateurs bénéficiant d’une couverture santé et accidents de la vie. »
Course aux données
Reste à voir sur quelles données les fonds vont bâtir leurs mesures. Seul un travail minutieux – et sérieux – avec leurs participations donnera réellement le poids de leurs engagements en matière d’ESG.
« Les data vont être au cœur du sujet pour les deux ou trois années qui viennent, anticipe Yannick Grandjean de chez Sirsa. Mais la course aux données peut ne pas avoir de sens. Il va donc falloir être très scrupuleux pour dresser des bilans corrects des stratégies ESG, que nul ne peut résumer aux tonnes de carbone et aux litres d’eau économisés. » Voilà qui donnera un autre relief au sujet et qui balaiera à jamais – espérons-le – les simples effets d’annonce et autres tartufferies.