Contentieux - L’avocat de l’année 2022

Eric Dezeuze plaide en faveur du collectif 

Publié le 16 mai 2022 à 8h00

 Temps de lecture 8 minutes

Entré en 1989 chez Bredin Prat, Eric Dezeuze est une figure incontournable du droit pénal des affaires. Portrait d’un avocat qui a su conjuguer le souhait de mener sa carrière dans ce domaine et l’envie de partager sa passion avec ses collaborateurs.

Ne cherchez pas à lui coller l’étiquette de « star » du barreau : c’est un qualificatif qu’il réfute, considérant qu’il n’a pas véritablement lieu d’être. Sans fausse modestie, et en dépit des multiples coups de projecteur dont il fait l’objet au gré de ses plaidoiries et des dossiers… qu’il ne commente d’ailleurs jamais. Le fait est que, s’il se trouve régulièrement distingué par les divers classements de la profession juridique ou par le fait de l’appréciation de ses confrères – comme c’est le cas pour notre magazine –, Eric Dezeuze trouve ce terme « réducteur, bien que très flatteur ». La raison ? « L’importance du travail d’équipe », que l’associé de Bredin Prat n’hésite pas à qualifier de « remarquable » au sein de son environnement proche. Et de citer spontanément les noms des sept collaborateurs* qui l’entourent, lui et son associé Guillaume Pellegrin, dans le département contentieux pénal du cabinet – formellement créé il y a maintenant cinq ans. Tout en livrant une série d’épithètes vantant leur travail et leurs qualités, avant de préciser qu’il est « certain que le nombre d’associés va rapidement croître ». Pas de doute : l’homme sait manier le verbe et sa pratique du droit y est certainement pour beaucoup. Mais inutile de rechercher une quelconque dissonance dans le discours qu’il livre ici.

En témoigne notamment la façon dont il souligne la dimension collaborative inhérente à son domaine d’intervention. « Il n’est plus possible pour un avocat de suivre les dossiers en solo, tant ceux-ci sont devenus complexes, voire quelquefois océaniques », justifie-t-il. De fait, la pratique du contentieux a sensiblement évolué depuis 1989, date à laquelle Eric Dezeuze a poussé les portes du cabinet parisien. Voilà notamment pourquoi l’avocat décrit son parcours avec amusement, lorsqu’on lui demande de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur. « On ne me recruterait pas en tant que collaborateur chez Bredin Prat aujourd’hui, car mon profil ne correspond pas à ce qui est généralement recherché par les cabinets », relève-t-il, non sans malice, en évoquant « des études de droit exclusivement – ce qui est quasi devenu une carence ! –, intégralement franco-françaises… et en province, qui plus est ».

Du Sud-Est à Paris

Pourtant, le domaine d’activité qui est le sien a toujours été celui dans lequel il se voyait exercer par la suite, alors qu’il suivait une formation en vue de l’obtention d’un DEA de droit pénal et criminologie, à l’université d’Aix-en-Provence. « J’y suis pourtant venu pour de très mauvaises raisons, en me projetant sur la base de ce pouvaient alors décrire la littérature et le cinéma », confie Eric Dezeuze, l’œil encore plus pétillant qu’à l’ordinaire, derrière ses fines lunettes cerclées de métal. Le fait est que l’avocat a par la suite validé son intuition première. Etape après étape. Lors de ses débuts au sein d’un petit cabinet aixois, où il officie aux côtés de l’associée, il découvre la pratique du droit des affaires. Avant de poursuivre chez Cammarata & Montfort, l’enseigne marseillaise présentant la spécificité d’avoir ouvert un cabinet secondaire à Paris, à l’issue d’une bataille judiciaire l’opposant au Conseil de l’Ordre et qui a fait date, au cours des années 1980.

Cette procédure a-t-elle marqué l’esprit du jeune avocat ? En tout cas, elle lui a permis de découvrir le microcosme des cabinets d’avocats d’affaires actifs dans la capitale. « J’ai eu envie de prolonger l’expérience », explique-t-il pour évoquer la suite de son parcours, tout en précisant qu’un « pur hasard » l’a conduit à se présenter chez Bredin Prat. « A cette époque où l’on recrutait plutôt des juristes, le beau-frère d’une amie, alors collaborateur du cabinet, m’a soufflé l’idée de venir y proposer mes services. » Une étape importante dans la carrière de l’avocat, qui se poursuivra donc intégralement au sein de l’enseigne parisienne… et désormais loin de la côte méditerranéenne d’où est originaire sa famille.

Spécialisation progressive

Alors qu’il y fait ses armes, Eric Dezeuze est amené à explorer de multiples aspects du droit des affaires. C’est l’époque où Bredin Prat, réputé pour avoir déployé un prisme d’activité autour du contentieux et de l’arbitrage dans les années 1960 et 1970, étend son champ d’intervention et dessine les prémices d’une double culture dont il ne se départira pas. Avec à sa tête un quintette d’associés dont les noms demeurent aujourd’hui autant de références : Jean-Denis Bredin et Jean-François Prat, bien sûr, mais aussi Robert Saint-Esteben, Sylvie Morabia et Jean-Pierre Grandjean. « Nous étions amenés à travailler à leurs côtés tant sur du contentieux que sur des opérations de M&A, des opérations boursières, etc., puisqu’il ne s’agissait pas encore d’exercer “en silos”, comme cela est devenu davantage la norme avec la spécialisation de chacun », se souvient-il. Une tendance qui s’est peu à peu installée à mesure que l’enseigne suivait une trajectoire de croissance… en miroir des attentes du marché en matière de services juridiques.

Vient donc le choix du contentieux comme spécialité d’Eric Dezeuze. « Grâce à ma formation, je connaissais un peu le droit pénal de terrain, et c’est en toute logique que je me suis glissé dans le sillage tracé par Bredin, Prat et Saint-Esteben », confie celui qui devient associé en 1995. Une promotion décrochée au bout de six ans de présence seulement, et qui ne prête donc pas à interprétation, pourtant : « en matière de cooptation, comme pour beaucoup d’autres sujets, il n’y a pas de règles rigides dans ce cabinet, où nous faisons la part belle à un très fort intuitu personae », explique-t-il.

Travailler et connaître les faits

En adhésion avec la nécessité de cultiver une telle dimension humaine, Eric Dezeuze décrit les relations qu’il entretient avec ses équipes par une formule qui fait certainement écho aux nombreuses années durant lesquelles il a enseigné. « J’essaie de leur inculquer le fait que gérer correctement un dossier requiert du travail, du travail et encore du travail, étant donné que la technicité est aujourd’hui très élevée et particulièrement répandue au sein de la profession, dit-il avec beaucoup de conviction. Seules une implication et une immersion sans faille dans un dossier permettent de maîtriser l’intégralité des faits qui le composent et, in fine, de lui donner une coloration originale qui permettra d’emporter l’adhésion au moment de plaider. »

Mais n’allez pas croire que ce genre de conseil constitue la clé de voûte du pénaliste. Pour l’avocat, il est tout aussi important de convaincre son équipe de jouer la carte « de la modestie et de l’humilité ». « On apprend tous les jours de ce métier, grâce à la contradiction avec les juges, les procureurs et les confrères, s’empresse-t-il d’ajouter. Ils sont une source d’inspiration permanente… autant que les échecs qui jalonnent une carrière. Il a d’ailleurs fallu beaucoup de temps à l’amateur de la matière juridique que je suis pour comprendre que le droit ne suffit pas pour emporter un dossier, surtout au pénal ! »

Au-delà de cette conviction, il est une raison supplémentaire incitant l’avocat à toujours devoir s’adapter. « En l’espace d’une décennie, le droit pénal a connu une véritable révolution copernicienne, du fait de la réalité des peines susceptibles d’être prononcées, analyse Eric Dezeuze. La perspective de peines de prison réelles et de sanctions pécuniaires d’une ampleur importante fait que les entreprises prennent désormais le pénal très au sérieux et nous oblige à mobiliser des équipes particulièrement aguerries aux procédures pénales pour les accompagner et les conseiller au mieux. » Sans oublier de prendre en compte l’évolution culturelle de la pratique du pénaliste, avec la dimension négociée de la justice pénale des affaires, dès 2010. « Il y va de notre aptitude à jauger les risques des dossiers afin de les présenter aux clients, en faisant parfois preuve d’une grande pédagogie. Notre diagnostic doit leur permettre de choisir entre transaction et procès, après avoir évalué les marges de manœuvre et avant même de plaider », résume l’avocat, que la dimension conseil de son métier passionne.

Entre juridique et musique

Cela étant, il est une autre passion qui anime Eric Dezeuze : la musique. Ce joueur de batterie invétéré – membre du groupe exclusivement composé d’avocats, le « Big band du Palais » – est intarissable sur les références jazz, rock et be-bop qui composent sa playlist. Et si la discussion se prolonge, ce sont autant de noms de la littérature qui viendront s’y glisser, mais aussi du cinéma – à l’instar de James Gray, un habitué du festival de Cannes que l’avocat apprécie particulièrement, s’il ne fallait en citer qu’un.

Simple coïncidence ? Cette passerelle jetée entre le droit et les arts – comme un écho malicieux au début de son parcours universitaire – se reflète dans la cellule familiale d’Eric Dezeuze où, aux côtés de son épouse également juriste, évoluent deux fils se destinant à des carrières artistiques. L’histoire ne dit pas encore s’il y aura, dans ce cadre également, un chapitre où l’aventure collective donnera toute sa mesure. 

*Julia Benke, Jenyfer Bianchi, Ghislain de Foucher, Anne Guilberteau, Martin Horion, Arnaud Mailhos et Chloé Méléard

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