La lettre d'Option Droit & Affaires

CORPORATE

Mouvements de capitaux : l’Europe à l’épreuve de l’attractivité des Etats-Unis

Publié le 12 février 2025 à 13h06

Taylor Wessing    Temps de lecture 8 minutes

Face à l’incertitude économique et aux tensions géopolitiques, les capitaux affluent massivement vers les Etats-Unis, attirés par des perspectives de rendement plus sûres et un cadre réglementaire favorable. L’Europe à l’épreuve de l’attractivité des Etats-Unis, impact, fatalité ou opportunité ?

Par Gilles Amsallem, associé, Taylor Wessing
Gilles Amsallem

L’économie mondiale est influencée par des mouvements de capitaux qui traduisent souvent la confiance ou la méfiance des investisseurs envers une zone ou l’autre. C’est un fait que ces derniers mois ont révélé une recrudescence très sérieuse de l’investissement des capitaux vers les Etats-Unis. Ce phénomène est humain, en période d’incertitude ou de crise économique, les investisseurs ont tendance à transférer leurs fonds vers des marchés jugés plus sûrs en favorisant la stabilité économique et politique avec une monnaie forte. Les Etats-Unis offrent ce cadre plus rassurant à l’inverse d’une Europe qui fait face à des incertitudes humaines et politiques. Cette tendance est susceptible de s’accentuer avec la politique menée par le nouveau gouvernement américain qui va alimenter cette dynamique par des taux d’intérêt attractifs, un environnement réglementaire favorable et des opportunités de rendement supérieures. La ruée des capitaux vers les Etats-Unis a des implications pour les investisseurs et les entreprises européennes.

Un accès au financement plus difficile pour les entreprises européennes

Tout d’abord, avec un afflux massif de capitaux vers les Etats-Unis, les entreprises françaises et européennes risquent de rencontrer des difficultés accrues pour lever des fonds. Les investisseurs, qu’ils soient institutionnels ou privés (fonds de capital-risque, private equity, institutionnels), s’ils privilégient les marchés américains en raison de perspectives de croissance plus robustes, d’une réglementation plus stable et d’un accès facilité aux technologies de pointe, réduiront la disponibilité des financements en Europe. Cela se traduira par une potentielle contraction des financements pour les start-up et les PME innovantes. Les jeunes entreprises technologiques et industrielles pourraient peiner à lever des fonds, particulièrement dans les phases de croissance. Les grandes entreprises pour leur part peuvent être confrontées à une hausse des coûts du capital. Les investisseurs, notamment les banques et fonds d’investissement européens, risquent d’adopter une posture plus conservatrice, des conditions plus strictes augmentant ainsi le coût du capital. Ces sociétés peuvent alors se trouver dans une situation de dépendance accrue aux financements publics ou aux banques européennes, qui sont elles-mêmes sous pression.

Un risque d’affaiblissement structurel des économies européennes

La raréfaction des financements pourrait réduire le nombre d’opérations en capital-risque et en private equity. Le private equity européen, qui se trouve en concurrence avec les Etats-Unis, peut être confronté à la primauté des opérations américaines et à un certain désintérêt pour des cibles européennes et, par voie de conséquence, une réduction de la taille des deals européens. Enfin, la concurrence des entreprises américaines, mieux financées et bénéficiant d’un cadre fiscal plus favorable (ex. : Inflation Reduction Act), mettra sous pression les entreprises européennes : difficulté accrue à attirer et à retenir les talents, retard dans l’innovation et la R&D, capacité limitée à conquérir des parts de marché à l’international, désindustrialisation si les entreprises n’ont pas les fonds nécessaires pour moderniser leurs infrastructures, fragilisation des marchés financiers européens, avec une liquidité réduite et une volatilité accrue. Le transfert massif de capitaux vers les Etats-Unis pourrait donc entraîner à moyen/long terme un affaiblissement durable des économies européennes.

Les acteurs européens sont-ils susceptibles d’apporter des réponses à ces défis ?

Face à cette situation, plusieurs ajustements seraient nécessaires en Europe. Nos politiques publiques se doivent de rester attractives : incitations fiscales pour l’investissement, allégement de la bureaucratie pour faciliter l’accès aux financements, renforcement des incitations réglementaires pour retenir les capitaux (ex. : assouplissement de la régulation financière, soutien aux IPOs européennes). Une meilleure mobilisation des financements publics via des fonds souverains et des politiques d’investissement ciblées devrait être organisée. Il faudrait encourager les assureurs, fonds de pension et banques publiques à investir davantage dans l’économie européenne.

Dans le respect des règles de concurrence, une coopération renforcée entre entreprises européennes doit se développer, afin de favoriser des consolidations et alliances stratégiques face à la concurrence étrangère et américaine à l’instar des programmes Ariane et Airbus. Un soutien accru aux secteurs stratégiques devrait être maintenu et se traduire par l’augmentation des financements publics et privés dans l’IA, les semi-conducteurs, l’énergie, la biotechnologie et la défense. Le soutien ne doit pas seulement se limiter à des mesures fiscales, mais inclure des investissements dans la formation, la recherche et les infrastructures. Sommes-nous néanmoins capables d’apporter ces réponses dans un environnement politique aussi instable ? Cette instabilité pourrait être le plus grand obstacle à apporter une réponse efficace. Les débats du jour sur le projet de loi de finances de la France sur la taxation des management packages interpellent. La difficulté pour la France de s’entendre sur son propre budget est aussi révélatrice d’un défi plus large à l’échelle européenne et l’exercice au niveau européen apparaît quelque peu comme une gageure.

L’Europe conserve de nombreux atouts qui séduisent les investisseurs internationaux, y compris américains

L’Europe abrite de nombreuses entreprises leaders dans des secteurs clés comme la transition énergétique, l’aéronautique, la biotechnologie et l’intelligence artificielle. Ces entreprises constituent des cibles attractives pour les investisseurs étrangers et américains en quête d’opportunités à forte valeur ajoutée. Grâce à ses grandes écoles d’ingénieurs et à ses centres de recherche de pointe, l’Europe forme chaque année des milliers de talents hautement qualifiés. Tous ne partent pas à l’étranger. Ce bassin de compétences est un atout majeur, qui suscite l’intérêt des investisseurs étrangers.

L’Europe connaît malgré tout un développement de son écosystème start-up, notamment en France, en Allemagne et dans les pays nordiques. De nombreuses jeunes pousses européennes parviennent quand même à lever des fonds auprès d’investisseurs notamment américains, ce qui témoigne de l’attractivité de l’innovation européenne. Loin de rester passive face aux flux de capitaux vers les Etats-Unis, l’Europe a déjà amorcé des réformes pour renforcer son attractivité et préserver sa compétitivité.

L’Union européenne a lancé plusieurs initiatives comme le Net Zero Industry Act et le Chips Act, qui visent à renforcer la souveraineté industrielle européenne, notamment dans les secteurs stratégiques comme les semi-conducteurs, l’énergie et l’IA. La Commission européenne travaille sur l’approfondissement de l’Union des marchés de capitaux, afin de faciliter l’accès au financement pour les entreprises et d’attirer davantage d’investissements en Europe. L’Europe continue à investir dans la recherche et le développement à travers des programmes comme Horizon Europe, qui favorisent l’innovation et la collaboration entre entreprises et institutions de recherche. Nous pouvons dès lors ne pas désespérer de voir en Europe des prises de participation américaines. S’appuyant sur un dollar fort, des entreprises et fonds américains rachèteront des entreprises européennes à des valorisations plus attractives qu’aux Etats-Unis. Les entreprises européennes deviennent des actifs pertinents pour les investisseurs américains.

Par ailleurs si certains fonds européens se tournent vers les Etats-Unis, d’autres investisseurs, notamment en Asie et au Moyen-Orient, voient l’Europe comme une opportunité d’investissement stratégique. Si l’Europe attire ces investissements, les Etats-Unis ne pourront pas se permettre de laisser cette zone désinvestie. Enfin, le sujet n’est peut-être pas tant celui de trouver du financement car les liquidités sont déjà disponibles mais plutôt de trouver des cibles de qualité. La concurrence est rude et les acteurs focalisés sur les mêmes critères d’investissement. A cet égard, lorsqu’un actif satisfait ces critères sans être à maturité, lorsque le fonds primaire l’est, le principe d’une continuation via un transfert dans un fonds de continuation par le même gestionnaire prend son essor.

Gageons que pour tout ce qui a été évoqué ci-avant, l’Europe restera une zone d’investissement attractive. Plutôt que de voir uniquement la fuite des capitaux vers les Etats-Unis comme une menace, l’Europe peut en tirer parti pour accélérer sa transformation économique et renforcer cette attractivité. L’énergie, la digitalisation et la relocalisation industrielle offrent à l’Europe une occasion unique de devenir un leader mondial dans ces domaines, attirant ainsi des investissements à long terme. Misons sur le fait que les suggestions pertinentes du rapport Draghi et celles résultant des travaux du Sommet pour l’action sur l’IA qui s’est tenu ces deux derniers jours à Paris ne restent pas lettre morte.


La lettre d'Option Droit & Affaires

L’Omnibus législatif de la Commission européenne : une simplification au prix d’une remise en cause du Green Deal ?

Jeantet    Temps de lecture 9 minutes

La Commission européenne s’apprête à dévoiler, le 26 février, son projet de législation dite « Omnibus » visant à simplifier les obligations pesant sur les entreprises européennes en matière d’ESG. Cette initiative fait écho aux recommandations des rapports Letta et Draghi (avril et septembre 2024), lesquels préconisaient une réduction drastique des contraintes réglementaires pour améliorer la compétitivité des entreprises européennes, enjeu d’autant plus important que la nouvelle administration américaine promet une nouvelle donne économique mondiale.

Lire l'article

Chargement…