La lettre d'Option Droit & Affaires

FOCUS

L’intelligence artificielle au service des cabinets d’affaires

Publié le 19 avril 2023 à 12h02

Chloé Enkaoua    Temps de lecture 5 minutes

Malgré les polémiques qui l’entourent, l’intelligence artificielle continue à se frayer un chemin au sein des cabinets d’avocats d’affaires où elle représente à la fois un gain de temps et de compétitivité. Mais, pour l’heure, face à ses lacunes, la prudence reste de mise.

Chez les robes noires, l’anecdote a fait sourire : en mars dernier, le robot conversationnel ChatGPT, lancé en novembre 2022 par la société californienne OpenAI, a réussi haut la main le concours du barreau américain. Des résultats dignes des meilleurs avocats qui démontrent les progrès fulgurants de l’intelligence artificielle (IA). A tel point que la question de son impact sur la profession d’avocat, et plus particulièrement sur la pratique arbitrale, s’est largement invitée dans les débats de l’édition 2023 de la Paris Arbitration Week, auxquels plusieurs associés du cabinet Freshfields Bruckhaus Deringer ont participé. Dans ce cadre, ce dernier s’est également attelé à mener des travaux et discussions sur le sujet. « Cet outil représente un véritable gain de temps en termes de recherches, notamment, et la possibilité pour les avocats de se concentrer sur des tâches à plus haute valeur ajoutée », estime Noah Rubins, associé en arbitrage du cabinet.

Avantage concurrentiel

Pour lui, il existe actuellement trois sphères de l’arbitrage dans lesquelles l’IA a un rôle à jouer : l’analyse de grands volumes de documents et la recherche juridique – tâches qui, jusque-là, incombaient surtout aux collaborateurs les plus juniors –, mais aussi la présentation des preuves aux tribunaux. « Cela est surtout pertinent pour tout ce qui est consultation des dédommagements », commente Noah Rubins. Pour preuve, en février dernier, le juge colombien Juan Manuel Padilla n’a pas hésité à utiliser ChatGPT pour statuer sur une affaire concernant un enfant autiste. Pour autant, le robot conversationnel suscite des inquiétudes dans le monde entier, notamment en termes de protection des données. « La tendance qui se profile, c’est le développement par les grands cabinets de leurs propres outils, pensés par et pour les avocats », poursuit l’associé chez Freshfields Paris.

Sous l’impulsion de son équipe Markets Innovation Group (MIG), le cabinet Allen & Overy a pour sa part décidé de déployer au sein de ses bureaux la plateforme d’intelligence artificielle Harvey, dédiée aux services juridiques. Un logiciel que la firme a testé en version bêta depuis novembre 2022. « C’est un outil de recherche supplémentaire qui permet notamment d’accélérer une partie de la phase de cartographie et de générer une première synthèse, ainsi qu’une proposition d’ordonnancement dans la manière de rédiger une réponse », explique Hervé Ekué, managing partner d’Allen & Overy à Paris. Lequel voit dans ce programme utilisant les techniques de traitement du langage naturel, de machine learning et d’analyse de données un avantage concurrentiel par rapport à d’autres cabinets de la place. « La plateforme trouve parfois des données auxquelles on ne pensait pas forcément, et s’enrichit en outre des connaissances de chacun dans un domaine, et pas simplement des données publiques. Cela permet de croiser des modes de pensées différents », affirme-t-il.

Humain versus machine

Hervé Ekué insiste : aussi performant soit-il, Harvey reste une intelligence artificielle dont les résultats doivent être examinés attentivement par un avocat d’Allen & Overy. « Nous avons une charte d’utilisation très stricte ; l’outil ne remplace en aucune manière un avocat du cabinet et ne produit pas un texte que l’on peut transmettre en l’état au client. » De son côté, Noah Rubins balaye également l’idée selon laquelle l’IA pourrait venir menacer des emplois chez les professionnels du droit. « La recherche juridique devrait certes être de plus en plus automatisée, mais une vérification assez poussée sera toujours nécessaire pour des questions d’assurance et de déontologie, tout du moins dans les premières années. » Et pour cause : certains outils tels que ChatGPT font pour le moment des erreurs et brassent de nombreuses inexactitudes trouvées sur la toile. Pas de quoi, pour autant, freiner l’irrésistible ascension de l’IA ; pour l’associé, plusieurs étapes pourront en effet prochainement être franchies telles que la composition des projets de documents, voire la plaidoirie elle-même. « Il n’y a pas de raison technique pour laquelle la machine ne pourrait pas prendre le relais. En revanche, et même si cela représenterait une économie significative pour les clients, aucun d’entre eux n’accepterait pour le moment qu’un outil parle en son nom », analyse celui qui, dans un futur proche, assure que tout jeune avocat devra se former à l’intelligence artificielle. Pour suivre la tendance, certes, mais aussi et surtout pour garder une longueur d’avance… « Il s’agira de bien comprendre les points faibles et les points forts de ces outils afin que le travail de vérification soit efficace, affirme Noah Rubins. Par ailleurs, la capacité de convaincre et d’analyser, la connaissance de la déontologie ou encore le style seront encore plus importants pour que l’humain garde sa valeur ajoutée. » Face à la machine, l’avocat devrait donc avoir encore de beaux jours devant lui.


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