L’Allemagne va lancer un programme massif d’investissement dans sa défense et ses infrastructures. L’occasion de faire le point sur l’environnement des affaires autour de l’axe Paris-Berlin avec Karl Hepp de Sevelinges, associé spécialisé en fusions-acquisitions et co-managing partner du cabinet d’avocats Jeantet.
A l’issue des élections, l’Allemagne n’a pas encore de gouvernement, mais il est probable qu’une grande coalition entre l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et le Parti social-démocrate (SPD) se forme, assurant ainsi une certaine stabilité politique et une volonté de compromis. Avant les élections, le Parlement a voté un plan d’investissement massif de 1 000 milliards d’euros sur plus de 10 ans, dont la moitié pour la défense et l’autre pour les infrastructures, avec 100 milliards spécifiquement fléchés vers la transition énergétique. La dernière vague d’investissements de cette importance dans les infrastructures remonte à une trentaine d’années au moment où le pays a financé la réunification de la République fédérale d’Allemagne (RFA) et de la République démocratique d’Allemagne (RDA). Ce déploiement conséquent de moyens financiers devrait favoriser la croissance économique et encourager la relocalisation industrielle de certaines activités. Il n’est pas exclu que les investissements prévus par Berlin bénéficient aussi à Paris, notamment dans le secteur de la défense. La France étant l’un des rares pays producteurs de matériel militaire en Europe, avec des entreprises comme Dassault Aviation et son Rafale, le gouvernement allemand pourrait privilégier l’équipement européen plutôt qu’américain, à condition que les produits soient compétitifs et adaptés aux besoins de son armée.
La CDU souhaite simplifier le cadre réglementaire pour faciliter les investissements et la réalisation des chantiers d’infrastructures. Actuellement, la réglementation complexe est perçue comme un frein à la rapidité d’exécution des projets des entrepreneurs. L’objectif est de réduire les contraintes légales, notamment en allégeant le devoir de vigilance, jugé trop restrictif vis-à-vis des industriels européens. Cette volonté de dérégulation s’inscrit dans une dynamique à l’échelle de l’Union européenne encouragée par les recommandations du rapport Draghi. Le Vieux Continent veut regagner du terrain face aux autres puissances économiques. Cependant, cette ambition suscite un débat sur l’équilibre entre compétitivité et responsabilité morale.
Les relations franco-allemandes semblent actuellement harmonieuses, renforcées par un contexte international marqué par les déclarations de Donald Trump et la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine. Il est vraisemblable que cela encourage la formation de conglomérats industriels européens et incite Bruxelles à revoir certaines décisions passées, comme l’interdiction de la fusion Siemens-Alstom, en partie perçue comme un cadeau fait aux entreprises chinoises. Les tensions entre Washington et Pékin pourraient paradoxalement resserrer les liens entre Paris et Berlin. Néanmoins, elles risquent aussi de raviver la concurrence industrielle entre ces derniers. A mon avis, les grands groupes européens continueront à injecter de l’argent dans l’économie nord-américaine pour maintenir de bonnes relations commerciales, comme en témoigne l’investissement de 18,5 milliards d’euros outre-Atlantique annoncé par CMA-CGM début mars. En revanche, les investisseurs américains en Europe pourraient se montrer plus timides, poursuivant sur une lancée amorcée sous l’administration Obama et renforcée par la stratégie de Donald Trump.
L’Europe manifeste une volonté croissante de renforcer la coopération industrielle tout en maintenant une concurrence saine entre les pays membres. Dans le secteur de la défense, les fusions et alliances, comme celle de l’équipementier KNDS, vont sans doute devenir plus complexes en raison des enjeux de souveraineté, notamment en France. Cependant, malgré ces défis, l’idée de mutualiser les moyens et compétences progresse, par exemple avec l’éventuelle entrée de Rheinmetall au capital de KNDS. En matière énergétique, l’Allemagne pourrait réviser sa position sur le nucléaire face aux défis de sa dépendance énergétique et aux coûts élevés des énergies renouvelables. La France, avec son expertise nucléaire et la mise en service de la centrale de Flamanville, pourrait jouer un rôle clé dans cette réorientation. L’enjeu pour le gouvernement du chancelier Friedrich Merz est de garantir une production énergétique décarbonée, tout en soutenant la réindustrialisation.