Si l’agent conversationnel ChatGPT ne va pas remplacer l’expertise d’un avocat, ni plaider à la barre à sa place, il permet de gagner du temps au quotidien en supprimant certaines tâches répétitives. Il devrait aussi bouleverser les méthodes d’évaluation des connaissances lors des concours professionnels. Louis Vogel, cofondateur du cabinet d’avocats Vogel & Vogel, et Louis Larret-Chahine, cocréateur de la legaltech Predictice apportent un éclairage sur les forces et faiblesses de ChatGPT.
« ChatGPT passe le concours pour devenir avocat et finit parmi les meilleurs », pouvait-on lire dans la presse récemment. De fait, l’agent conversationnel conçu par OpenAI, société américaine spécialisée dans le domaine de l’intelligence artificielle, a réussi haut la main une des parties du concours du barreau américain, se classant parmi les meilleurs « candidats ». « Il est clair que cela va révolutionner les techniques d’évaluation utilisées lors des examens. Par exemple, l’admission au barreau de New York se fait dans le cadre d’un concours en deux parties dont une est constituée par un questionnaire à choix multiples (QCM). Une fois que la machine en a ingurgité des milliers, elle est capable de faire mieux qu’un être humain. En revanche, quand il s’agit de rédiger une dissertation sur des cas pratiques, là, la machine montre ses limites car il faut faire preuve de réflexion », commente Louis Vogel, cofondateur du cabinet d’avocats Vogel & Vogel et créateur de Livv, plateforme de recherche juridique. « En matière de formation, ChatGPT permet de gagner du temps dans l’accès à l’information, mais cela ne donne pas de méthode de raisonnement, tempère le professionnel du droit. Il faut accéder à d’autres décisions, à la doctrine et à des courants d’analyse de jurisprudence pour avoir une vision juste et globale des paramètres et données juridiques. Et ça, ChatGPT ne l’a pas dans la tête ! »
Plus de services pour une veille juridique facilitée
Parmi les éditeurs juridiques français, Predictice est la première entreprise à avoir intégré l’agent conversationnel, dont la nouvelle version GPT-4 a été présentée le 17 mars. « ChatGPT génère du texte et produit une réponse à une requête, mais n’apporte aucune vérité juridique. Il nous permet d’offrir à nos clients utilisateurs un service supplémentaire sous la forme de résumés (10-15 lignes) des décisions de justice que nous avons collectées dans notre propre moteur de recherche. Près de 20 000 verdicts sont ainsi consultés quotidiennement. Cette fonctionnalité additionnelle leur fait gagner de 2 à 3 heures par semaine », indique Louis Larret-Chahine, cofondateur de la société Predictice. L’ambition de la legaltech est désormais de faire évoluer son moteur de recherche grâce à ChatGPT pour en faire un véritable outil de résultats et d’aide à la décision, et non une simple interface.
Cas pratique : l’épreuve du feu
En droit des affaires, que vaut ChatGPT ? Louis Vogel a comparé les performances de cette solution à celles de Livv, l’offre legaltech de son cabinet. Il les a testées en leur soumettant la décision du 19 décembre 2019 de l’Autorité de la concurrence concernant Google1. ChatGPT dit ainsi que l’entreprise de Mountain View a abusé de sa position dominante. Elle a introduit des clauses empêchant ses partenaires commerciaux de travailler avec des concurrents. L’agent conversationnel indique que le groupe américain a favorisé son propre service de publicité au détriment des régies concurrentes en faisant remonter ses annonces publicitaires en premier. Il souligne aussi que le régulateur a demandé à Google de clarifier ses conditions de service aux utilisateurs et qu’il a infligé une amende de 150 millions d’euros au géant du Web. « Ce sont des données très informatives qui permettent de savoir où on en est mais pas forcément pourquoi on en est là », note l’avocat.
De son côté, Livv dit pourquoi il y a une position dominante de Google. Le marché retenu est national et les parts de marché égales à 80 %. Il est étonnant d’estimer qu’à ce niveau, il y a un cas de position dominante car c’est un marché très récent avec des cycles d’innovation courts. Mais, comme le marché retenu ne présente aucun signe d’instabilité, cela constitue une exception à la règle générale. Livv a relevé que l’Autorité de la concurrence a considéré que l’entreprise n’avait pas besoin de bénéficier d’un avantage disproportionné pour abuser de sa position. « Une décision contribue à la jurisprudence et elle nourrit aussi une théorie juridique. Un juriste doit l’analyser en fonction de ces deux dimensions pour remplir sa mission et bâtir la défense de son client. La finesse d’analyse permet même de faire des prédictions pour des litiges. ChatGPT suffit si on veut juste savoir ce qui s’est passé dans l’affaire Google », conclut Louis Vogel.