Les avocats qui sauront donner à leurs clients des conseils stratégiques et adaptés à leurs attentes par l’analyse des données juridiques, économiques et humaines, résisteront à l’avancée des technologies. Loin de disparaître, ils seront plus que jamais les partenaires de leurs clients. Ce sont ces profils qui doivent être formés et promus.
« L’intelligence artificielle augmentée va faire disparaître les avocats ! » Il n’est pas rare d’entendre cette phrase prononcée lors de réunions, avec l’appui d’un certain nombre d’études indiquant, pour certaines, que 60 % des emplois vont disparaître dans un avenir assez proche (cf. étude du FMI publiée mi-janvier 2024). La question est d’autant plus d’actualité qu’une intelligence artificielle (IA) semble avoir réussi l’examen d’accès au barreau de New York, ce qui interroge, à mon sens, plus sur l’organisation de cet examen que sur la capacité réelle de l’IA à devenir avocat. Devons-nous croire en cette prédiction et nous préparer à un monde peuplé d’avocats robots, en contentieux comme en conseil, qui feront face à d’autres avocats robots et pourquoi pas à des juges robots ?
Au moment même où j’écris ces quelques lignes, je mesure bien l’impossibilité de répondre avec certitude à cette situation. Une chose est cependant certaine : les nouvelles technologies vont incontestablement modifier nos méthodes de travail et nos organisations. Les différentes organisations professionnelles [ordinales, International Bar Association (IBA), Union Internationale des Avocats (UIA), American Bar Association (ABA), etc.] ont d’ores et déjà rédigé des rapports éclairants sur cette question. Quels que soient les avis rendus, il est certain que la technologie va apporter une aide considérable à chaque avocat quels que soient son domaine et sa forme d’exercice, dans l’accomplissement de certaines tâches. Le barreau de Paris vient d’ailleurs de réagir en permettant aux confrères un accès à certaines technologies. Au-delà de la tâche juridique ou judiciaire, la gestion de la documentation, l’accueil, le secrétariat, la gestion, le marketing et même le management sont autant de domaines utiles au fonctionnement quotidien des cabinets. Ces domaines à n’en pas douter vont connaître une évolution importante conduisant à la redéfinition de certains postes.
La stratégie du cabinet commandera le type de technologie à implémenter
Le défi des cabinets sera de choisir les outils technologiques leur permettant d’accroître leur efficacité et la qualité du service tout en préservant leur cohésion interne et les liens humains avec les clients. Il ne faut certainement pas utiliser la technologie comme seul argument marketing, mais définir au préalable le but de l’utilisation de chaque outil. Mesurer son intérêt au regard des objectifs de chaque cabinet, des objectifs qui peuvent varier en fonction de la taille, du type de clientèle, de leur secteur d’activité, etc. Ce n’est qu’une fois la stratégie du cabinet définie, que des professionnels pourront alors conseiller les outils les plus adaptés pour la mener à bien.
L’avocat, bien plus qu’une source de connaissance académique
Jeune avocat, les clients m’interrogeaient souvent pour me demander quel était le droit applicable face à une question factuelle. Il fallait alors se plonger dans l’étude fastidieuse de livres et de revues juridiques. Aujourd’hui, ces recherches sont complétées au moyen de logiciels. Dans un avenir proche, les logiciels d’IA générative spécialisés répondront probablement encore plus vite et de manière plus complète qu’un avocat humain à ce type de questions. La valeur ajoutée de l’avocat et donc son existence même, ne résideront plus en sa seule connaissance du droit, mais en sa capacité à répondre à la question suivante : « Maître, selon vous, que faut-il faire ? »
L’avocat devra mettre au service de ses clients sa capacité de synthèse, de compréhension des faits et du droit, sa connaissance de leur environnement, de leurs besoins, sa gestion du temps et sa capacité d’influence et de conviction. Bien plus qu’une connaissance encyclopédique du droit, le métier de l’avocat va se recentrer sur ce qu’il a de plus noble, l’humain. Ce rôle de l’avocat est commun à toutes les matières en contentieux comme en conseil. Contrairement à une idée reçue, l’avocat n’est pas « puissant », mais il doit exercer une influence pour défendre au mieux les intérêts de son client. Pour se faire, il se doit de comprendre un client sous tous ses aspects : son environnement et ses attentes pour l’accompagner au mieux sur un plan stratégique comme humain. Cette observation à elle seule démontre que loin de pouvoir remplacer un avocat dans toutes ses dimensions, l’IA sera pour lui un outil dont il devra savoir se servir pour l’accompagner dans ses missions. L’IA dispensera l’avocat de devoir effectuer des tâches répétitives, modélisables ou purement théoriques, ce qui aura probablement pour conséquence de supprimer certains services ou d’en réduire la valeur marchande.
Une formation et une organisation à revoir pour s’adapter aux nouveaux défis
Si l’on tient cette donnée pour acquise, il faut repenser rapidement la formation de nos jeunes confrères comme l’organisation de nos cabinets. Les bons avocats de demain ne seront pas des « machines à apprendre », mais bien des esprits penseurs. La seule capacité d’apprendre le droit est à la portée d’un ordinateur qui dispose probablement de plus de possibilité en cela que le cerveau humain. L’utilisation de cette connaissance au service d’un client est toutefois bien tout autre et repose sur des qualités plus larges. Il faudra détecter et former les futurs talents en conséquence en sortant de cette logique de formation par spécialité que la technologie rend dépassée et mettre plus en avant une formation recherchant les capacités transversales permettant d’appréhender une question sous tous ses aspects qu’ils soient juridiques, économiques, psychologiques, sociologiques, etc., afin de mettre toute sa capacité humaine de conviction et d’influence au service de la défense et du conseil. Ce sont ces profils que devront former et promouvoir les cabinets. Certes, la connaissance du droit restera un élément indispensable, mais la nécessaire utilisation de ces autres compétences commande de s’interroger sur les matières qui doivent être enseignées à celles et ceux qui se destinent à notre profession.
Elle commande aussi de s’interroger sur le mode de sélection à l’entrée de notre profession. A titre personnel, je reste convaincu que l’on apprend à être avocat au contact de son métier et de ses maîtres. L’importance de la formation des jeunes, l’engagement dans la transmission des techniques, la certitude que progresser n’est pas vouloir copier les anciens mais tirer de leurs conseils un atout pour se construire au regard des réalités de son temps sont essentiels. La continuité de nos cabinets et de la profession dépend de la qualité de la formation des plus jeunes. Cette certitude doit être la boussole pour la gestion et le développement de nos cabinets et de notre profession. La combinaison des profils des avocats de demain avec les technologies qu’ils devront utiliser est un défi important mais parfaitement atteignable, qui nécessitera des prises de position courageuses et ambitieuses.
L’humanité de l’avocat, définitivement son meilleur atout
Loin de disparaître, l’avocat va concentrer son activité sur ce qui est le cœur de son métier, la conviction, on ne peut que s’en réjouir ! Dans notre profession, les changements inévitables liés aux évolutions technologiques ne doivent pas effrayer mais bien au contraire convaincre nos jeunes confrères qu’ils pratiquent une fonction tout aussi exigeante que passionnante. Leurs capacités humaines sont leur véritable plus-value, capacité dont le robot ne dispose pas, les technologies n’étant que des outils nouveaux à leur service.