Entretien

David Darmon, directeur général de Wendel

Publié le 8 janvier 2024 à 9h00

Sahra Saoudi    Temps de lecture 9 minutes

La société d’investissement Wendel (Bureau Veritas, Scalian, Stahl, etc.) diversifie son modèle d’affaires en se positionnant dans la gestion d’actifs privés pour compte de tiers. Zoom sur les perspectives du groupe familial coté, en passe de mettre la main sur le gérant européen IK Partners, avec David Darmon, membre du directoire et directeur général.

Lors de sa journée investisseurs, le 12 décembre dernier, Wendel a annoncé maintenir sa promesse de verser un dividende égal ou supérieur au précédent chaque année. Comment comptez-vous y arriver ?

Depuis huit mois, avec le président du directoire Laurent Mignon, nous déployons notre nouvelle stratégie avec pour objectifs l’accélération de la création de valeur et l’augmentation progressive du retour aux actionnaires. Notre modèle d’affaires est désormais articulé autour de deux leviers : d’une part, l’investissement en capital permanent et d’autre part, notre nouvelle activité de gestion d’actifs privés pour compte de tiers. Nous souhaitons offrir à nos actionnaires des retours récurrents et prévisibles. Nous allons ainsi redistribuer environ 20 % de la création de valeur attendue de notre activité d’investissement en capitaux permanents, et la majeure partie des flux générés par la gestion d’actifs. Cette politique de redistribution prendra effet dès 2024, où nous proposerons à la prochaine assemblée générale un dividende représentant environ 2,5 % de l’actif net réévalué (ANR) de fin 2023, soit une augmentation d’au moins 20 %, afin de retourner aux actionnaires environ 3,5 % de l’ANR (N-1) à moyen terme. Notre objectif sera atteint grâce à la montée en puissance de l’activité de gestion pour compte de tiers.

Quel premier bilan tirez-vous de ce nouveau modèle d’affaires dual ?

L’asset management amène un flux de revenus récurrents et prédictibles. De plus, celui-ci est régulier, par opposition aux plus-values réalisées dans notre métier de capitaux permanents, par définition plus aléatoires. Désormais, nous aurons un modèle d’affaires intégrant à la fois cette création de valeur et ces flux de dividendes, ce qui le rend plus attractif pour nos investisseurs. C’est le bon moment pour commencer cette nouvelle activité. Nous échangeons depuis longtemps avec le conseil de surveillance de Wendel sur l’idée d’entrer dans la gestion d’actifs privés pour compte de tiers, mais historiquement les valorisations de ses acteurs étaient très élevées et les gérants n’étaient pas encore ouverts, ne serait-ce qu’il y a deux ou trois ans, à la cession de plus de 50 % de leur capital. De notre côté, nous sommes intéressés par des acquisitions majoritaires, notre objectif étant de constituer un pôle d’activité dans les actifs privés diversifié et générateur de revenus réguliers pour Wendel et ses actionnaires. Avec les difficultés d’introduction en Bourse et les levées de fonds plus ardues, les gérants d’actifs privés voient en nous une solution créatrice de valeur et en adéquation avec leurs modèles d’affaires. Nous avons donc pu avoir beaucoup de discussions dès le début de l’année 2023. L’été dernier, nous avons conclu un accord avec les équipes d’IK Partners pour annoncer une transaction en septembre. Nous prévoyons un closing pour le deuxième trimestre 2024. Une fois cette transaction finalisée, nous échangerons pour voir comment chacun peut apporter à l’autre en termes d’intelligence de marché, de puissance de capitaux, ou d’exposition géographique.

Après IK Partners, d’autres acquisitions sont-elles dans votre viseur ?

Nous travaillons sur plusieurs projets. Après avoir commencé par le private equity, nous regardons l’infrastructure, la dette, le fonds de fonds et le secondaire qui sont très complémentaires et dans lesquels nous pourrons avoir des synergies, notamment au niveau de la distribution. Nous avons un objectif de 150 millions d’euros de fee-related earnings (FRE) à horizon 2027 (ndlr : indicateur mesurant le résultat récurrent de l’activité de gestion d’actifs). A moyen terme, cela est assez ambitieux : IK Partners représente aujourd’hui une soixantaine de millions de FRE et nous n’en détiendrons que 51 % en 2027. Nous sommes volontaristes.

Alors que le contexte s’est particulièrement tendu en matière de levées de fonds, le marché du private equity doit-il se consolider ? Et si oui, quelle stratégie mènera Wendel ?

Nous observons en effet un mouvement de consolidation qui est porteur d’opportunités pour un acteur comme Wendel. Les limited partners (LP) choisissent de plus en plus où mettre leurs investissements et ont le choix du roi. Nous allons vers une sélection naturelle où les moins performants – peut-être le troisième ou le quatrième quartile, en tout cas la queue de peloton – auront beaucoup de mal à lever des montants significatifs. Les premiers de la classe cherchent à s’adosser à des partenaires puissants notamment pour accélérer leur croissance. Il y aura donc beaucoup d’opérations de haut de bilan avec ces acteurs. Ayant des fonds propres pour accompagner la croissance des plus performants, nous cherchons des leaders de taille significative. Nous avons pour objectif de constituer par acquisition une plateforme de gestion d’actifs privés pour compte de tiers multi-métiers. Notre proposition de valeur est multiple, nous apportons des capitaux dans les fonds (sponsor money), et nous pouvons aussi soutenir le M&A des gérants d’actifs. En effet, ces derniers ont par définition très peu de fonds propres et nous financerons à leur niveau leurs stratégies de développement. La gestion alternative est pour nous l’un des secteurs ayant le plus de croissance devant lui. Même si les levées de fonds sont plus difficiles en ce moment, nous sommes convaincus que cela est conjoncturel.

Quid de votre activité historique ?

Comme depuis une quarantaine d’années, nous allons continuer à investir nos capitaux sur le long terme : aux Etats-Unis où Wendel a un excellent track record ; et en Europe sur des transactions d’une taille légèrement plus élevée que celles d’IK Partners. Historiquement, la maison Wendel est positionnée dans les services aux entreprises et nous allons encore nous développer dans la technologie et la transition énergétique. Une fois l’acquisition d’IK Partners réalisée, il nous restera plus de huit milliards d’euros en capitaux permanents.

Les critères ESG sont de plus en plus prégnants tant au sein des sociétés que dans les processus d’investissement. Quelle est la stratégie de Wendel en la matière ?

Déjà au XIXe siècle, Wendel, qui était alors un groupe industriel, finançait des logements, des écoles et des centres de soins pour les employés de son groupe. Aujourd’hui, en tant qu’investisseur, nous intégrons l’ESG à tout le cycle d’investissement. Nous opérons un premier filtre avec une liste d’exclusions régulièrement revisitée. S’agissant de la création de valeur, nous évaluons ensuite si la cible répond à nos critères et si elle peut avoir un impact positif sur la société avec une mission forte ou si elle présente un potentiel de transformation dans laquelle nous pouvons l’accompagner. Par exemple, dans Constantia Flexibles, société de packaging flexible acquise en 2015, nous avons mené une véritable transformation avec des résultats probants contribuant à sa croissance et à l’intérêt des acheteurs ayant regardé le dossier à l’été 2023. Cet actif est désormais en phase de cession, cette opération sera l’un des cinq plus gros LBO de l’année. Enfin, au moment de la sortie, nous réalisons un plan ESG (vendor due diligence – VDD) pour le prochain acquéreur afin de faire le bilan de notre action et des progrès qu’il reste à accomplir. C’est assez récent, nous l’avons fait pour la première fois à l’occasion de la cession de la société de peintures Cromology, en 2021. Par ailleurs, à chaque sortie quand cela est possible, nous redistribuons une partie des plus-values. En ce moment, nous préparons avec nos sociétés en portefeuille le futur reporting CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) qui va permettre une meilleure lisibilité et comparabilité de la performance ESG.

Comment voyez-vous le marché du private equity évoluer en 2024 ?

Je ne fais pas partie des optimistes pour qui cela va repartir tout de suite. Je pense que 2024 va ressembler à 2023. L’inflation va se calmer un peu au niveau des matières premières et des salaires, les taux vont enregistrer des baisses progressives dans les différentes zones. Cela va aider à rendre les transactions plus actives. Mais, parallèlement à ces meilleures conditions financières, j’anticipe une pression sur les marges, historiquement très élevées. Pour les sociétés industrielles, je m’attends notamment à des appels d’offres plus exigeants et à des clients mettant davantage la pression à leurs fournisseurs. Cela pourrait contribuer à des baisses de profitabilité et donc à de nouvelles discussions difficiles entre acquéreurs et vendeurs. Certaines sociétés vont devoir décaler des process et vont peut-être connaître de premières difficultés de financement. Les valorisations vont aussi continuer à baisser, comme cette année, mais dans des mouvements raisonnables. Le haut de la bulle est probablement derrière nous.

Quelle sera la feuille de route de Wendel à moyen terme ?

Poursuivre le déploiement de nos deux moteurs de création de valeur. Sur l’asset management, nous allons continuer à bâtir notre plateforme en nous diversifiant en termes d’actifs. Sur la partie capitaux permanents, nous allons non seulement investir mais pousser aussi nos sociétés à être actives sur les acquisitions dites « bolt-on » (ndlr : plusieurs cibles dans le même métier que l’acquéreur, mais de taille moins importante). S’agissant des nouveaux investissements, nous regardons des cibles dans nos trois secteurs prioritaires avec des profils de croissance et de conversion de cash-flow élevées. Nous réfléchissons à long terme. Par exemple, quand nous faisons le plan de création de valeur avec le management de Scalian (ndlr : dont le rachat a été finalisé à l’été 2023), nous nous projetons à 5-10 ans. Cela permet de regarder les projets différemment. Notre mode de financement nous permet d’avoir ce type de raisonnement.

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