Les juristes martèlent leur place au sein de l’entreprise, s’élevant non plus comme de simples experts, mais avant tout comme des protecteurs de la stratégie. Cependant, les directeurs juridiques membres des comités exécutifs sont encore trop rares. Ce comité éxécutif est-il l’organe le plus adéquat pour que le directeur juridique apporte une réelle valeur ajoutée à la mise en œuvre de la stratégie de l’entreprise ?
Auparavant essentiellement fournisseur d’expertise juridique pour les équipes opérationnelles de l’entreprise, le directeur juridique a vu petit à petit ses fonctions évoluer d’abord vers le «risk-management», puis vers la mise en place d’un programme d’éthique et de conformité et enfin, en tant qu’acteur clé de l’entreprise, en devenant par exemple membre du comité exécutif et en se plaçant directement sous l’autorité du directeur général. «Nous constatons clairement un momentum de la fonction juridique qui s’explique par une augmentation des risques et donc du besoin de sécurité juridique pour les entreprises qui pousse leurs dirigeants à inclure les enjeux juridiques au sein de leurs stratégies», confirme Alexandre Menais, group general counsel d’Atos.
Une évolution qui s’explique, entre autres, par la prise de conscience des dirigeants de la multiplication des risques juridiques notamment dans les grands groupes internationaux. «Les études les plus récentes montrent que dans les entreprises, cotées ou non, la nomination du directeur juridique en tant que membre du comité exécutif est de plus en plus fréquente sans pour autant être systématique», relève le professeur Christophe Roquilly, doyen du corps professoral et de la recherche de l’EDHEC Business School.
Les directeurs juridiques ne sont, en effet, pas encore tout à fait affranchis de la tutelle du directeur financier et du secrétaire général. «Au sein des ETI, le reporting avec le président-directeur général doit s’accélérer, les directeurs juridiques membres des comités exécutifs sont encore trop rares», dénonce Olivier Chaduteau, associé fondateur du cabinet Day One.
Directeur plus que juriste
Et lorsqu’ils sont membres du comité exécutif, les directeurs juridiques ne sont pas pour autant forcément considérés comme de véritables business partners. «Tout le challenge pour un directeur juridique, membre du comité exécutif, c’est d’être attaché au succès du business tout en gardant une fonction de garde-fou face à la multiplication des risques», développe Christophe Roquilly. En effet, pour Alexandre Menais, vice-président du Cercle Montesquieu, c’est bel et bien «au directeur juridique qui accède au comité exécutif d’être capable de se mettre dans la posture d’un dirigeant en étant à même de dépasser la simple expertise afin de la traduire comme un élément créateur de valeur pour l’entreprise».
Certaines entreprises l’ont bien compris, en considérant le directeur juridique comme un acteur à part entière. En témoigne, Ian Fitzsimons, directeur juridique de Pernod-Ricard : «Avec les autres membres du «burex», le président-directeur général, le directeur adjoint ressources humaines et le directeur général adjoint finances, nous nous réunissons tous les lundis matin, afin d’échanger en toute transparence. Ces interactions sur l’orientation stratégique du groupe permettent d’identifier plus en amont les éventuels risques juridiques.» Un exemple qui reste, cependant, trop rare.
L’une des raisons à la frilosité des entreprises semble être que les juristes sont encore considérés avant tout comme des experts et moins comme des opérationnels. «Pour favoriser la prise de conscience de certains dirigeants, il faut peut-être passer par une automatisation de la fonction en tant que membre du comité exécutif, même si je reste persuadé que c’est l’homme ou la femme qui fait la fonction et qui peut pousser le dirigeant à vouloir s’entourer au sein de son équipe de direction d’un directeur juridique», propose Alexandre Menais.
Vers une plus grande proximité avec la direction générale
«En France, ce n’est pas la fonction de directeur juridique qui est nommée membre du comité exécutif, mais la personne en tant que telle.
Les mentalités et la compréhension de ce que peut apporter un directeur juridique à ce comité doivent encore évoluer. La fonction juridique doit continuer à marketer la valeur de ses activités qui va au-delà de ses expertises techniques», martèle le fondateur de Day One, expert auprès de la cour d’appel de Paris en stratégie et politique générale de l’entreprise. «Dans les grands groupes, l’évolution la plus importante serait que les directeurs juridiques participent quasi systématiquement aux comités stratégiques, de rémunération, d’audits, de risques, etc.» continue-t-il. Le rapprochement avec les dirigeants pourrait aussi prendre la forme d’un rapport étroit entre la direction générale et le directeur juridique. «En Amérique du Nord, il est très courant que le directeur juridique devienne directeur général, en France cela reste exceptionnel. Pourquoi n’envisage-t-on pas dans les entreprises françaises qu’un juriste puisse prendre la tête d’une direction générale ?», s’interroge Christophe Roquilly. La prochaine étape peut-être.