Joanna Pomian, forte d’un parcours de plus de trente ans dans les secteurs informatique et du numérique, notamment en tant que consultante, rejoint le cabinet d’affaires français LPA-CGR en tant que CDO (chief digital officer ou directeur du digital) pour faire évoluer les modes de travail des équipes à l’heure du numérique.
C’est la première fois qu’un cabinet d’affaires français se dote d’un CDO. Comment avez-vous été accueillie par l’équipe ?
Tout à fait positivement. LPA-CGR travaillait déjà en interne depuis plus d’un an sur des questions liées au digital. De nombreuses présentations ont été organisées cette année, ce qui a éveillé les curiosités et contribué à faciliter mon arrivée. Néanmoins, comme partout ailleurs, certaines personnes ont plus d’appétence pour la nouveauté que d’autres. C’est là que le poste de CDO prend tout son sens, puisqu’il s’agit de faire le lien entre l’humain et la technologie.
Quelles sont vos missions ?
Nous avons établi une feuille de route à horizon 2020 comprenant plusieurs chantiers. Le premier concerne l’acculturation à l’univers digital, ce qui passe notamment par un travail de pédagogie à l’égard des équipes (avocats, professions juridiques, assistants et fonctions supports) et par l’identification des besoins des clients. Sur cette base, une phase de tests de plusieurs outils innovants a été enclenchée. Sont en test : un outil de closing avec signature électronique, un outil d’analyse des contrats et un de «justice prédictive». En fonction des résultats, nous adopterons lesdits outils, ce qui s’accompagnera d’une mise à jour complète du parc informatique et des outils métiers déjà existants. Nous travaillons également sur la mise en place d’un outil de gestion de la relation client. Enfin, le dernier chantier consiste en une veille constante du secteur des nouvelles technologies afin d’anticiper les mutations profondes de la profession d’avocat et d’être en mesure de s’y adapter.
Quels sont les enjeux liés à la transformation digitale pour les cabinets d’avocats ?
Contrairement à d’autres univers, comme la banque qui a compris l’enjeu que représentent les fintech, les cabinets d’avocats n’ont pas totalement pris la mesure de l’importance du numérique et des legaltech pour leur secteur. Que ce soit en France ou aux Etats-Unis, peu de firmes juridiques sont équipées au-delà des outils de base tels que les messageries électroniques et les outils de gestion documentaire. C’est regrettable, car les nouveaux outils digitaux modifient déjà considérablement la façon de travailler des avocats, que ce soit lors des due diligences qui sont de plus en plus automatisées, ou du fait de la concurrence des legaltech qui remettent en question le modèle économique historique des cabinets. L’arrivée de l’intelligence artificielle va également fortement impacter les tâches répétitives à faible valeur ajoutée.
Est-il plus intéressant pour un cabinet de s’allier à des legaltech ou de développer ses propres solutions en interne ?
C’est surtout une question d’opportunité même si, bien évidemment, il semble plus logique de ne pas développer un outil en interne quand une solution existe déjà sur le marché. La stratégie la plus évidente est donc de se tourner vers une logique de coconstruction ou de partenariat. Cela étant, il est aussi intéressant de compter sur les effectifs internes pour suggérer de nouvelles idées d’innovations.
Le critère de confidentialité inhérent à la profession ne peut-il pas freiner l’accès des cabinets aux nouvelles technologies, qui reposent essentiellement sur le partage des données ?
Actuellement, des outils, comme le cloud, devenus courants dans d’autres secteurs, sont encore peu utilisés par les cabinets d’avocats, justement pour une question de confidentialité. D’une part, les solutions de cloud proposées par les entreprises américaines sont très peu fiables en termes de confidentialité des données, comme cela a pu être relayé récemment dans la presse. D’autre part, les cabinets d’avocats sont confrontés à un problème de taille critique qui ne leur permet pas d’avoir recours à leur propre cloud privé, comme c’est le cas pour plusieurs banques françaises aujourd’hui.
En effet, pour être rentables, ces solutions doivent être utilisées par au moins 2 000 personnes. Il faudrait que plusieurs structures s’associent pour partager un cloud privé, ce qui est relativement peu envisageable aujourd’hui, toujours pour une question de confidentialité. Le problème des cabinets d’avocats reste le suivant : ce sont des structures de taille moyenne ayant des besoins en termes de sécurité et de confidentialité qui sont ceux de très grandes entreprises…