Instabilité politique, tensions géopolitiques et croissance économique en berne (+ 0,8 % en 2024) ne font guère bon ménage avec la santé des sociétés, TPE/PME confondues. Sébastien Fleury, associé au sein du cabinet Steering Legal, spécialisé en restructuring et contentieux commercial, apporte son regard sur les faillites d’entreprises avant la trêve estivale.
Le nombre d’ouvertures de redressement et de liquidation judiciaires à fin juin 2024 repart à la hausse, selon une étude de la société de données économiques Ellisphere sur les procédures collectives. Une tendance qui se confirme dans les dossiers que vous traitez ?
Si je me rapporte à cette analyse, on observe que nous renouons avec les chiffres de défaillances annuelles que nous observions en 2015. Il est question dans ce document d’environ 60 000 ouvertures de redressement judiciaire (RJ) et de liquidation directe sur 12 mois glissants à fin juin. C’est donc un retour à un niveau plus élevé qu’avant la pandémie. Pour de nombreuses entreprises, le problème actuel est de devoir rembourser des excès de trésorerie obtenus grâce aux prêts garantis par l’Etat (PGE) à un moment où leur business est au creux de la vague. Cela nécessite inévitablement une restructuration financière, les dettes arrivant à maturité, tandis que le chiffre d’affaires n’est pas au rendez-vous. Concernant les secteurs d’activité abordés dans cette enquête, je relève que le bâtiment et les travaux publics sont particulièrement touchés par la mauvaise santé de l’immobilier avec une hausse de 51,4 % des procédures collectives, dont 16 561 RJ, depuis plus d’un an. C’est une retombée directe de la chute des transactions dans la filière immobilière qui, chose inhabituelle, finit par atteindre aussi certaines études notariales qui ont dû ouvrir des procédures collectives. La distribution et le prêt-à-porter ont encore été très chahutés. Nous gérons encore des suites de dossiers qui ont défrayé la chronique comme Casino ou les revers essuyés par Michel Ohayon ou bien les liquidations de Getir et Gorillas, des sociétés qui ont voulu surfer sur le succès de la livraison à domicile héritée de l’ère Covid…
Les tribunaux de commerce vous semblent-ils à l’écoute en ce moment de tension particulière ?
J’ai une pratique assez diversifiée, mais je reconnais que le tribunal de commerce de Paris fait preuve d’une approche pragmatique et bienveillante en matière de traitement des difficultés d’entreprises. Ce n’est pas étonnant quand on se rappelle que c’est cette juridiction qui a mis en avant les procédures de prévention il y a une quarantaine d’années. Il y a la volonté d’accompagner les chefs d’entreprise et de sortir les dossiers par le haut autant que possible. Cette sensibilité se retrouve peu ou prou chez la majeure partie des tribunaux de commerce. Cela étant dit, aucun dossier ne se ressemble et chaque société a ses problématiques (litiges avec un client, un fournisseur, conflit actionnarial, etc.).
Vous travaillez aussi en contentieux commercial. Constatez-vous des difficultés supplémentaires quand les sociétés sont déjà fragilisées sur le plan de leur trésorerie ?
Malheureusement, le contentieux commercial est souvent la conséquence d’une problématique économique. Les déréférencements de fournisseurs par un donneur d’ordres, par exemple, provoquent immédiatement des besoins de restructuration financière. Si vous ne gérez pas bien le désengagement de la relation contractuelle, vous allez mettre en difficulté votre client, votre fournisseur et donc mécaniquement vous aurez un effet boomerang. Vers la fin de 2022, époque où se finissait la pandémie, l’Etat avait incité les collectivités à renégocier les prix dans les contrats. Ce que j’ai constaté, c’est que la renégociation n’est pas toujours mise en œuvre sur toute la chaîne de valeur.
Remarquez-vous que les problèmes financiers des acteurs industriels s’accompagnent souvent d’une faible activité à l’export ?
Dans l’étude d’Ellisphere, on remarque que des filières comme celles du transport et de la logistique se portent assez bien, mais qu’en parallèle le déficit de la balance commerciale a tendance à se creuser. Pour être présents à l’international, cela suppose d’avoir les reins solides pour aborder d’autres marchés que celui de l’Hexagone. Or, un des problèmes dont le tissu industriel français souffre, c’est le manque d’une structuration des filières, elle-même aggravée par des rapports souvent tendus entre donneurs d’ordres et sous-traitants.
Sur les prochains mois, comment voyez-vous la situation évoluer ? Des conseils à donner à des entreprises fragilisées ?
Ces derniers mois étaient déjà compliqués. Je crains que la situation future ne le devienne encore davantage car les problématiques de hausse des taux, de renchérissement du prix de l’énergie, d’instabilité politique couplée à l’incertitude économique font converger des facteurs peu propices aux projets entrepreneuriaux. Anticiper dans ces conditions devient périlleux. Mais cela va exiger des chefs d’entreprise d’être particulièrement vigilants concernant la gestion de leur trésorerie et fonds de roulement.