Après le scandale qui a bouleversé le secteur des maisons de retraite, le groupe d’Ehpad et de cliniques Orpea, rebaptisé « Emeis » l’an dernier, poursuit sa stratégie de solidification de son bilan. A sa tête, l’X-Ponts Laurent Guillot, ancien dirigeant de Saint-Gobain, également passé en cabinet ministériel, nous détaille les pistes du groupe pour éviter les variations de performance et continuer à résorber son mur de dettes, qui s’élevait en 2022 à 9,5 milliards d’euros.
Comment s’est déroulée la restructuration financière du groupe ?
Mars 2024 a marqué le point final de notre restructuration financière, débutée en 2022 et pour laquelle nous avons été accompagnés par le cabinet d’avocats White & Case. L’opération s’est clôturée avec une dernière augmentation de capital de 390 millions d’euros à laquelle ont participé aussi bien nos actionnaires institutionnels que nos créanciers. Cette période d’un an et demi nous a permis de relancer le groupe et de solidifier sa situation financière1. Aujourd’hui, notre actionnariat est composé à hauteur de 50,2 % du groupement – au sein duquel figurent la Caisse des dépôts et sa filiale CNP Assurances (environ 28 %), ainsi que la MAIF et MACSF (environ 22 %). Il s’agit d’actionnaires de long terme, qui ont décidé de nous soutenir dans une période difficile. A leurs côtés, 49,8 % du capital restent entre les mains d’actionnaires qui échangent leurs titres en Bourse (le groupe est coté sur Euronext Paris), d’anciens créanciers ou encore d’actionnaires individuels.
Où en est Emeis de son plan de transformation ?
Notre plan de transformation, lancé en novembre 2022, s’appuie sur trois aspects principaux. Le premier vise à prendre soin de ceux qui soignent, c’est-à-dire de nos équipes – via une baisse des accidents du travail, notre secteur étant l’un des plus accidentogènes, et à les stabiliser – via une réduction du turnover et de l’absentéisme. Le deuxième sujet est l’amélioration de la qualité des soins de nos patients et résidents ainsi que la mise en place de référents éthiques dans nos établissements. Ces deux premiers aspects sont fondamentaux pour continuer à améliorer le taux d’occupation (celui-ci a déjà progressé de 2,7 % sur l’ensemble de nos activités en 2024), notamment en France, et donc la performance opérationnelle de l’entreprise, qui est notre troisième priorité. Même si la hausse a été moins significative en France, elle s’est progressivement accélérée. Nous avons fini le dernier trimestre 2024 avec un point de croissance du taux d’occupation par rapport à 2023. Cela s’explique notamment par des changements dans le process commercial, en étant davantage sur le digital et en améliorant le ratio de transformation (+ 10 % de nouvelles entrées dans nos établissements en 2024 par rapport à 2023), auquel s’ajoute notre changement de marque en Emeis, le 20 mars 2024.
Projetez-vous toujours de devenir une société à mission, comme introduite par la loi Pacte ?
Si nous restons une société anonyme avec une gouvernance classique d’entreprise cotée, nous projetons de devenir également société à mission via un vote lors de la prochaine assemblée générale en juin. Nous voulons nous fixer des engagements supplémentaires et les inscrire dans nos statuts. En tant qu’entreprise du soin, ayant à la fois une vocation économique mais aussi sociale et sociétale, le fait de devenir une société à mission est une étape, et non un but. Nous nous donnerons des objectifs extra-financiers chaque année et un comité de mission vérifiera qu’on les atteint puis un organisme tiers indépendant les certifiera.
Quels ont été les résultats financiers du groupe en 2024 ? Et les prévisions 2025 ?
Notre chiffre d’affaires s’est élevé à 5,6 milliards d’euros l’an dernier, soit une hausse de 8 %. Nous avons réalisé 740 millions d’euros d’EBITDAR en 2024, alors que nous attendions 710 à 730 millions d’euros. La croissance est de 6 % par rapport à 2023, portée par un second semestre à + 19 % par rapport au premier. Quant à l’EBITDA, il était de 245 millions d’euros en hausse de 20 % par rapport à 2023. Cette accélération de la performance est liée à une amélioration du taux d’occupation, à des prix toujours positifs malgré une inflation plus contenue, et à une meilleure maîtrise des coûts après les avoir augmentés pour nous assurer de la qualité du travail. Nous nous attendons à une progression de 15 % à 18 % de l’EDITDAR en 2025, à périmètre constant. Le chiffre d’affaires devrait continuer à croître en 2025 sous l’effet de la poursuite de l’amélioration du taux d’occupation à l’étranger, ainsi qu’en France, mais également sous un effet prix toujours positif, même si moins fort que sur 2024, année impactée par l’inflation de 2022-2023. L’ouverture de nouveaux établissements – projets engagés avant 2022 – va se poursuivre. Si la dynamique positive s’est enclenchée sur l’amélioration opérationnelle, le résultat net sera lui encore négatif en 2025.
Quelles sont vos projections en matière de retour à l’équilibre et d’épurement de votre dette ?
Comme tous les acteurs du secteur, nous avons besoin de solidifier notre bilan et de nous assurer contre les variations de performance. S’il est difficile pour nous de communiquer en matière de résultat net, il est important de crédibiliser à nouveau notre parcours en informant sur notre feuille de route de l’année suivante, « step by step », ainsi que sur la performance opérationnelle de l’entreprise. Quant à la dette du groupe, elle s’élevait à 4,8 milliards d’euros à fin 2024 (contre 9,5 milliards d’euros de dette au 1er décembre 2022). Le redressement opérationnel de l’entreprise et la solidification de notre bilan passent par des cessions immobilières et opérationnelles. Les projets engagés en la matière devraient permettre de réduire notre dette cette année. Dans le cadre de notre restructuration financière, nous nous étions donc engagés à réaliser des cessions – principalement immobilières – pour un montant de 1,25 milliard d’euros.
Où en êtes-vous justement de vos cessions ?
Nous avons déjà réalisé 916 millions d’euros de cessions depuis début 2022, dont 171 millions d’euros de cessions opérationnelles, en République tchèque et au Chili et 745 millions d’euros de cessions immobilières (NDLR : notamment en Allemagne, en Espagne, au Portugal, en Pologne, aux Pays-Bas et en Irlande), dans un marché très compliqué, notamment en 2023 et début 2024. Jusqu’ici nous avons réalisé beaucoup de petites opérations, réparties sur des zones diverses en Europe. Celles-ci nous ont permis systématiquement d’aller chercher le meilleur investisseur et d’être très sélectifs sur les prix, avec un taux de capitalisation moyen de l’ordre de 5,65 %. Nous avons un portefeuille immobilier de grande qualité qui représente aujourd’hui 6,1 milliards d’euros. Il n’est pas question de le brader. Si les conditions étaient favorables, nous pourrions réduire l’exposition immobilière pour passer à un taux de détention entre 20 % et 25 %, alors qu’à l’époque, nous étions un peu au-dessus de 40 %. Nous tenons à poursuivre nos opérations à des prix attractifs pour le groupe, comme nous avons réussi à le faire en 2024 avec des volumes relativement importants. Cela correspond à des dizaines d’opérations par an. Aujourd’hui, il nous reste près de 600 millions d’euros de cessions que nous souhaitons finaliser d’ici fin 2025.
Dans quelle mesure allez-vous amplifier vos mesures de redressement ?
L’année dernière, nous avons décidé de porter notre objectif de 1,25 milliard d’euros à 1,5 milliard d’euros de cessions d’ici fin 2025, car nous en sommes en capacité. Sur 2025, nous sommes en discussion pour des portefeuilles représentant plus de deux milliards d’euros, pour moitié constitués d’actifs immobiliers et d’actifs opérationnels pour le reste, soit beaucoup plus que notre ambition de vendre 600 millions d’euros d’actifs sur l’année 2025 ! Nous avons donc l’opportunité d’être sélectifs et de choisir les opérations les plus créatrices de valeur pour nos actionnaires. Il s’agira probablement d’opérations un peu plus significatives en taille que ce que nous avons fait jusqu’ici. De manière globale, nous avons encore un travail quotidien d’optimisation important afin d’améliorer notre performance opérationnelle et revenir à l’équilibre dans les années qui viennent. Cela passera aussi par des projets sur les achats et sur l’ensemble de nos postes de coûts.
Casino, H2O, Atos et votre groupe font face à la multiplication des recours en justice post-restructuration. Les rapports de force entre investisseurs et grandes entreprises sont-ils en train d’être redéfinis ?
Dans des opérations d’une telle complexité et d’une telle taille, il est normal d’avoir des actions en justice de la part d’anciens investisseurs ou créanciers. Dans notre cas, l’ensemble de la restructuration financière a été validé par le tribunal de commerce de Nanterre, mais nous étions la première opération de taille très significative dans le cadre de l’application de la nouvelle loi sur la restructuration financière issue de la directive européenne. Nous avons donc été en permanence extrêmement attentifs à respecter en détail les procédures. En tout cas, à ce jour, toutes les décisions de justice qui ont été rendues nous sont favorables.
1. Des accords signés début 2023 lors d’une procédure de conciliation avec les principaux partenaires bancaires (G6), un groupe des créanciers non sécurisés d’Orpea S.A. (SteerCo) le groupement mené par la Caisse des dépôts ont permis l’ouverture d’une procédure de sauvegarde accélérée puis le vote d’un plan par les différentes classes de créanciers concernés, y compris les actionnaires.