Le continent africain s’envole. Les 54 pays africains totaliseront bientôt 2 milliards d’habitants d’ici 20 ans et une population en âge de travailler et de consommer est en croissance ! Après la Chine, l’Afrique cristallise aujourd’hui toutes les attentions des entreprises et de leur stratégie de développement. Qu’en est-il réellement ?
Par Olivier Chaduteau, associé-gérant, et Daniel Vamos-Fecher, analyste, Day One
Les taux de croissance africains sont désormais les plus importants du monde avec 4,4% sur les 5 dernières années sur l’ensemble du continent, 4,7% pour les pays du Subsaharien et allant même jusqu’à 5,9% pour les 6 pays que nous avons retenus dans le cadre de notre étude (1) (Afrique du Sud, Ghana, Mozambique, Nigeria, République du Congo et la République Démocratique du Congo). Enfin, le montant de l’investissement direct étranger (IDE) a augmenté de 19% depuis 2011 passant de $48 milliards à $55 milliards.
Aujourd’hui, cinq grands secteurs d’activités représentent d’importantes opportunités, non seulement pour ceux qui sont prêts à y investir, mais également pour les pays capables de les prendre en considération ; nous avons retenu l’acronyme « THEIR » afin que les 54 pays africains trouvent leurs (« THEIR ») solutions. Il s’agit des secteurs suivants : Technology, Health, Education, Infrastructure et Resources.
Technologie
Selon l’International Finance Corporation (IFC – World Bank Group), le secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) a bénéficié de quelque $25 milliards entre 1995 et 2005 et l’évolution ne s’est pas arrêtée depuis. Depuis 2010, le nombre de forfaits de téléphones portables pour 100 habitants a augmenté de 68 % passant de 41/100 en 2010 à 69/100 en 2013 ! Bien que ces chiffres restent relativement bas comparés à d’autres régions du monde, le nombre d’utilisateurs d’internet a explosé : depuis 2000, ce chiffre a été multiplié par 50. Le potentiel de ce marché reste encore immense car nombreux sont ceux qui ne sont pas encore connectés. En parallèle, le tissu des startups est très dynamique ainsi que celui des multinationales (y compris IBM et Microsoft). Là encore, la technologie va être disruptive et permettre de sauter plusieurs générations en même temps.
Santé
La récente flambée d’Ebola, le VIH ainsi que le paludisme mettent en avant le besoin d’aide médicale sur le continent. Ces maladies ont sensibilisé les industries des pays développés et les investissements dans le secteur de la santé continuent à augmenter, créant, nous l’espérons, un scénario gagnant-gagnant. L’IFC estime à $22,5 milliards, entre 2010 et 2016, le besoin d’investissement en ce qui concerne les infrastructures médicales en Afrique. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit quant à lui, jusqu’en 2020 une croissance de $45 milliards pour le secteur pharmaceutique à lui seul.
Formation
Aujourd’hui, les taux de scolarisation sont bas, aussi bien au niveau secondaire (35 %) qu’au niveau tertiaire (6 %). Ces chiffres devraient augmenter de manière significative jusqu’en 2030, avec comme perspectives un taux de près de 59 % de la population subsaharienne diplômé du secondaire, contre seulement 42 % aujourd’hui.
Le continent grandit, en 2020 il y aura 500 millions de personnes sur le marché du travail, contre 122 millions aujourd’hui. Cette considérable augmentation est constituée de personnes qui sont actuellement dans un système éducatif et seront donc des futurs diplômés, qualifiés et formés. Cela représente d’importantes opportunités en termes d’investissements dans le secteur de l’éducation (formation initiale et formation professionnelle) mais également d’importantes opportunités pour le continent afin d’augmenter dans la chaîne de valeur mondiale (CVM).
Infrastructure
L’infrastructure peut être divisée en deux types : infrastructure « dure » pour tout ce qui est du ressort des routes, ports, câbles etc. et en parallèle l’infrastructure « molle » pour tout ce qui a trait aux instances juridique, réglementaire, financière et politique. Développer un cadre réglementaire et juridique mis en application par une solide autorité nationale est une manière de sécuriser et d’attirer des investissements et des affaires. Les deux types d’infrastructure ont besoin d’investissements sur l’ensemble du continent, mais il est à noter que ce secteur s’est sensiblement amélioré. Par exemple, en termes de cadre réglementaire, 37 états d’Afrique subsaharienne parmi les 47 ont mis en place au moins une réforme réglementaire facilitant la vie des affaires. En termes d’infrastructure « dure », la Banque mondiale estime le besoin d’investissements à $93 milliards.
Ressources
Comme mentionné ci-dessus, la part dont bénéficient les ressources naturelles de l’IDE est en train de diminuer, ce qui n’a pas empêché les 5 plus grosses transactions en 2013 d’avoir lieu dans le secteur des ressources naturelles, et ce avec 4 sur 5 de ces transactions menées par des entreprises chinoises ou indiennes, avec une valeur totale de $12,4 milliards. La plus grosse transaction fut l’acquisition de la part de 28,57 % de East Africa Spa détenue par ENI par China National Petroleum Corporation. La valeur de cette transaction s’est élevée à $4,2 milliards. Un autre secteur qui attire l’intérêt des investisseurs en Afrique est celui de l’agriculture. Avec une proportion importante en termes de terre arable non utilisée, l’agriculture pourrait devenir un secteur très porteur, surtout si les coûts et les délais du transport des biens sont améliorés.
Le marché du droit : trois tendances fortes
Sans le développement et la bonne application du droit, une économie ne peut se développer sereinement. C’est pour cela que notre étude (2) fait également un point sur ce sujet dans le cadre des 6 pays analysés. En termes de maturité des marchés juridiques, d’importants écarts peuvent être observés : le marché juridique de Johannesburg est plus proche de celui de New York qu’il n’est de celui de Maputo. Le nombre d’avocats dans les différents pays illustre bien ce point avec le Mozambique où la pratique du droit privé a été interdite jusqu’en 1990 ou l’Afrique du Sud où il existe des cabinets d’avocats encore présents établis au 19ème siècle.
En dépit de ces disparités, certaines tendances générales peuvent être observées. La première, qui est une suite logique du développement économique du continent, est l’intérêt croissant des cabinets d’avocats internationaux. Ils sont de plus en plus nombreux à avoir un bureau sur le sous-continent, la plupart d’entre eux choisissant l’Afrique du sud comme une porte d’entrée, mais l’Ile Maurice propose également un porte ou une fenêtre ouverte sur l’Afrique tout à fait intéressante à analyser...
La deuxième tendance générale est celle d’une amélioration du niveau de qualité des cabinets d’avocats locaux. Encore très atomisé, le marché du droit dans la plupart des pays subsahariens est constitué majoritairement d’avocats artisanaux travaillant seul ou en petite association sans spécialisation particulière (sauf en Afrique du Sud). Cela est en train de changer, et nous observons une augmentation des cabinets d’avocats plus grands « spécialisés » en droit commercial par exemple et ayant une professionnalisation du métier dans certains marchés. Au Ghana et au Nigeria par exemple, des cabinets d’avocats se sont dotés de fonctions RH dédiées. Bien évidemment, l’amélioration de la qualité des acteurs locaux endurcit la concurrence pour les acteurs internationaux.
En ce sens, deux cabinets d’avocats sud-africains, ENS et Bowman Gilfillan, ont déjà ouvert des bureaux dans d’autres pays du continent. Ensemble, ils couvrent 9 pays subsahariens autres qu’Afrique du Sud, ayant comme objectif de devenir des véritables acteurs panafricains.
Enfin, la troisième tendance est probablement une conséquence de la tendance précédente : de plus en plus d’avocats africains formés en Occident retournent dans leur pays d’origine afin d’exercer leur métier.
On le voit, les opportunités sont là, les risques aussi. Mais la diversité des pays, des cultures, des langues, des histoires, des réseaux et des systèmes politiques et légaux doivent être parfaitement maîtrisés afin de pouvoir travailler en commun et en accord avec les acteurs locaux de ce magnifique continent. Une approche humble et à l’écoute nous semble être une démarche plus que nécessaire. Il s’agira de savoir écouter l’autre afin de lui apporter une réponse circonstanciée et non d’imposer sa propre vision du monde et ses solutions toutes prêtes, un vrai changement de posture pour certains !
(1). Etude Day One 2015, «Navigating the Sub-Saharan Business and Legal Landscape».
(2). Ibid