Les professionnels du droit prennent parfois la mouche et souvent la plume. Parmi ceux à avoir récemment publié un roman figure Nicholas Beaulieu, nom d’emprunt d’un avocat installé dans la capitale et tenant à son anonymat. Son livre Lawyers à la dérive, publié aux Editions Maïa, décrit le parcours haut en couleur d’un antihéros, portant le même pseudonyme que l’auteur, avocat d’affaires à la tête du bureau parisien d’un cabinet américain.
Pourquoi ce titre Lawyers à la dérive ? Est-ce que la profession d’avocat d’affaires est dénaturée quand elle prend un accent anglo-saxon ?
J’ai donné cette consonance américaine car il faut bien admettre que, sur le marché du M&A, la moitié des cabinets de premier plan sont installés outre-Atlantique. L’environnement anglo-saxon où baignent les avocats d’affaires se retrouve dans leurs tics de langage. Ils cherchent ainsi souvent « un slot » pour un « conf call » afin de « closer un deal ». Mon héros a certes tous les attributs du pouvoir et de l’argent, mais il est en perte de repères. Il a gravi les échelons et a décroché le poste de managing partner. Néanmoins, son histoire montre qu’il souffre et qu’il est loin du stratège qu’il pense incarner. A un moment, un des personnages du roman, qui est aussi son psychiatre, l’observe et dit de lui (en son for intérieur bien sûr) : « Totalement autocentré, cet individu n’avait aucun respect pour les autres, ni pour lui-même, d’ailleurs. » C’est dire !
Francis et John, le duo d’avocats de votre roman, incarnent les trois « qualités » proverbiales qu’il faut pour décrocher « le graal du partnership » selon Nicholas Beaulieu : détermination, déloyauté, cruauté. Entre caricature et réalité, où placez-vous le curseur ?
C’est un aspect totalement romancé et sans doute lié aux auteurs américains de mon panthéon personnel comme Bret Easton Ellis (American Psycho), mais également aux écrivains français comme Guy de Maupassant (Bel Ami). Ou des séries comme House of cards et des films comme Wall Street d’Oliver Stone. Dans la vraie vie, les carrières sont de plus en plus longues et, avant de devenir partner, il n’est pas rare de devoir attendre entre dix et quatorze ans. Les hard et soft skills des candidats au statut d’associé sont minutieusement scrutées, que ce soit avec les clients, leur hiérarchie et les collaborateurs. J’ai la dent dure avec les cabinets américains dans mon ouvrage mais finalement, les processus sont plus normalisés et un avocat qui se comporterait comme un roi Soleil toujours dans l’excès est de la pure fiction. Ce qui est certain, c’est que le rapport à l’argent est plus décomplexé chez les Américains. La façon d’envisager le droit est différente de la nôtre, car il y a plus de distance ainsi que de pragmatisme chez les Anglo-Saxons. Cela se sent dans les négociations.
Derrière le roman au ton volontairement provocateur, vous abordez des questions sérieuses comme l’essor des technologies ou la formation « marche ou crève » des jeunes avocats. Quelles solutions un Nicholas Beaulieu moins occupé de lui-même pourrait avancer pour soulager ce stress au travail ?
L’arrivée des legaltech a bouleversé le monde du droit en visant à éliminer les tâches répétitives et à améliorer la rentabilité grâce à l’introduction de process automatisés. Aujourd’hui, j’utilise Google Translate et cela me rend service au quotidien. Mais je me souviens que lorsque j’ai démarré mon activité professionnelle, le fait de devoir traiter beaucoup de documents, de chercher les clauses de changement de contrôle d’actionnaire dans des contrats formait l’esprit. Des réflexions sont menées à l’Ecole de formation des barreaux (EFB) sur les retombées que ces profonds changements auront sur l’évolution des carrières des prochaines générations. Concernant Nicholas Beaulieu, s’il était un peu moins autocentré, je pense qu’il ferait de son mieux pour donner du sens et de la visibilité à ses jeunes collaborateurs pour qu’ils se sentent bien dans leurs postes.
A part Sylvie, la policière, les femmes de votre livre sont carriéristes, vénales, castratrices, de petite vertu voire les trois à la fois. Que plaidez-vous pour votre défense, Maître ?
En fait, mon héros n’est pas très heureux. Il vit dans une profonde misère affective et sexuelle et le seul personnage féminin fort du roman est Sylvie la policière cadrée dans sa tête et dépositaire de l’autorité judiciaire qu’il rencontre vers la fin du roman. Sinon, il se fait rouler plus souvent qu’à son tour, par son ex-épouse Sophie, et même par son amour de jeunesse Jessica. Il pense avoir renoué avec elle mais finalement, cette femme vit sa vie de façon très libre et l’utilise pour servir ses propres intérêts.
Un second opus est prêt à sortir avec un héros directeur de cabinet à la Chancellerie. Un scoop à nous dévoiler en avant-première ?
Avec mon éditeur, nous avions prévu de faire un doublet dès le départ. La suite des aventures de Nicholas Beaulieu verra beaucoup de ministres défiler, dont l’ancienne garde des Sceaux Nicole Belloubet. Nicholas sera amené à mener des négociations sur le budget de la justice avec les équipes de Bruno Le Maire à Bercy !
Tous les revenus tirés du livre seront reversés à l’Îlot, association qui accueille, héberge et accompagne vers la réinsertion des personnes sortant de prison, sous main de justice, et en grande difficulté (www.ilot.asso.fr/).