Les fonds d’investissement ont plutôt tenu le cap au premier semestre 2023, selon l’étude de France Invest. Mais il leur faut réfléchir à l’avenir sur fond de pression réglementaire.
Difficile de commenter a posteriori des statistiques sans être exagérément péremptoire. Pour autant, la récente publication des statistiques d’activité des fonds de capital-investissement en France au premier semestre 2023 a confirmé ce que chacun avait pressenti : un sérieux ralentissement. Il suffisait d’arpenter les allées du salon organisé à Paris par l’Ipem (International Private Equity Market), mi-septembre, pour comprendre que tous les professionnels présents tentaient de sonder l’humeur de leurs confrères dans cette période trop peu enthousiasmante. Désormais, la preuve est faite : le coup d’arrêt des opérations d’envergure est largement responsable de l’ambiance en demi-teinte.
Moins de cessions
Le tableau n’est pourtant pas tout noir. « Les relevés d’activité de janvier à juin dernier font état d’un net recul en comparaison avec les années 2021 et 2022, mais ils sont parfaitement en ligne avec ceux enregistrés entre 2016 et 2020, souligne Magdalena Svensson, associée d’IK Partners et présidente de la commission études économiques et statistiques de France Invest. Derrière ce constat global, il faut toutefois noter que le nombre des petites transactions s’est maintenu, notamment en régions, alors que celles concernant les entreprises valorisées au-delà de 50 millions d’euros ont pu souffrir de la contraction des financements disponibles. Après douze mois caractérisés par un accès plus compliqué à la dette, jusqu’à l’été 2023, cette contrainte semble toutefois se desserrer un peu. »
Rien de très alarmant, donc, en première lecture, d’autant que le marché tricolore a toujours été caractérisé par un grand nombre d’opérations de taille restreinte. Et sur fond de ralentissement économique et de tensions géopolitiques toujours fortes, il est normal de voir les investisseurs faire preuve de moins d’empressement pour miser sur des entreprises potentiellement exposées à des soubresauts conjoncturels – bien qu’en bonne santé financière, a priori.
Cela étant, il ne faudrait pas qu’une telle situation perdure. Pour continuer de valider leur modèle de fonctionnement, les sociétés de gestion doivent revendre régulièrement leurs participations et ainsi dégager une plus-value pour nourrir leur taux de retour sur investissement (TRI). Or, l’indicateur statistique en lien avec cet aspect de leur métier est le plus à la traîne parmi les relevés du dernier semestre : les 623 sorties des fonds conclues au premier semestre 2023 ne rattrapent pas le niveau de 2020 (669), pourtant marqué par le confinement, et constituent même un point bas sur la période 2016-2023. Et même si, historiquement, le second semestre s’affiche toujours plus vigoureux, le résultat n’est pas fameux.
Dans l’attente d’AIFMD II
Compliqué, dès lors, d’honorer les engagements de remboursement auprès des souscripteurs (les limited partners, ou LPs), habitués ces dernières années à une rotation rapide des portefeuilles. Des solutions voient le jour pour pallier ce problème, comme la constitution de continuation funds (ou véhicules de continuation, créés pour reprendre des participations et prolonger la durée d’accompagnement), mais cela démontre que les tensions sont présentes et qu’il convient d’y remédier sans tarder. D’autant que la pression législative se fait de plus en plus forte et pourrait, si l’on n’y prenait pas garde, compliquer la tâche des fonds et, au final, affecter leur performance.
Certains voient néanmoins cela d’un bon œil. « La forte réglementation que nous connaissons en Europe, et en particulier en France, constitue un atout pour les sociétés de gestion tricolores, car elle les rend plus fortes pour se positionner dans un environnement international », estime Magdalena Svensson. « L’inflation réglementaire que l’on observe ces derniers temps aux Etats-Unis relève d’un phénomène de rattrapage et ne préfigure pas l’arrivée de contraintes supplémentaires de ce côté-ci de l’Atlantique », poursuit Alexis Dupont, directeur général de France Invest.
Fin août, la Securities and Exchange Commission (SEC) a en effet publié de nouvelles règles à l’attention des gérants de fonds privés, alors qu’elle ne s’était pas prononcée depuis quelque temps. Une pratique qui contraste avec les ajustements réguliers survenant en Europe, d’ailleurs. « Beaucoup de chemin a été parcouru depuis l’entrée en application de la directive AIFM (NDLR : alternative investment fund manager, ou AIFMD), il y a une dizaine d’années, rappelle Véronique de Hemmer Gudme, of counsel au sein du cabinet Clifford Chance. Même s’il soulève encore parfois des questions, ce texte a permis à l’Union européenne d’offrir un tronc commun aux sociétés de gestion en matière de reporting et de compliance. Nous attendons d’ailleurs le texte final concernant AIFMD II, pour lequel un accord politique a été trouvé durant l’été. »
Multiplication des rapprochements ?
« L’inflation réglementaire et législative va évidemment guider les décisions des sociétés de gestion, qui devront analyser leur P&L (NDLR : compte de résultat, ou profit & loss) pour évaluer ce que leur coûteront les nouvelles obligations, considère Diane Campion de Poligny, associée du cabinet DLA Piper. Et même si cela peut plaider en faveur d’une consolidation des acteurs pour neutraliser de tels coûts, cela ne remet pas en question l’intérêt de cette classe d’actifs. » La multiplication des rapprochements entre sociétés de gestion était déjà annoncée avec l’AIFMD… Reste à voir si la conjoncture actuelle les poussera à passer la vitesse supérieure.