Cabinets d’avocats comme directions juridiques se montrent plus prudents sur les recrutements, privilégiant pour les uns les associés à la clientèle établie et pour les autres des profils aux compétences bien spécifiques comme les Legal Ops. Le point avec Salomé Agid et Déborah Zizzo, respectivement senior manager Tax, Legal & Compliance et managing consultant Private Practice chez Robert Walters.
Comment voyez-vous l’année 2026 en termes de recrutement ?
Déborah Zizzo : Les cabinets d’avocats ont dû se montrer résilients en 2025. Les départements M&A et private equity, qui constituent historiquement les moteurs de l’activité, ont fonctionné au ralenti en raison de la baisse du nombre d’opérations. En conséquence, les cabinets ont été plus vigilants sur la gestion des coûts, ce qui se traduit par une prudence plus forte au niveau des collaborateurs recrutés. Une reprise de la croissance est tout de même envisagée en 2026. Côté associés, nous avons observé un dynamisme intéressant, avec des recrutements stratégiques de profils notoirement performants.
Salomé Agid : La situation est assez comparable en entreprise. Les recrutements se poursuivent mais de manière plus réfléchie et sélective. Après avoir vu un mouvement d’hyperspécialisation, nous assistons à un retour des juristes polyvalents, capables de passer d’une matière à une autre.
Quels sont les profils qui tirent leur épingle du jeu ?
Déborah Zizzo : Les départements restructuring ont beaucoup d’activité, mais l’essentiel des recrutements a déjà été opéré en 2024/2025. Nous avons par contre toujours des demandes pour des avocats en financement, ainsi qu’en droit social, que ce soit pour intégrer une boutique spécialisée ou des structures full services.
Salomé Agid : Les Legal Ops sont encore très recherchés. Ces professionnels, qui se situent à la croisée du droit, du management et du digital, sont perçus comme des leviers de performance particulièrement importants dans un contexte économique difficile. De même, les experts en conformité et en fiscalité restent demandés.
Qu’en est-il du niveau de séniorité recherché ?
Déborah Zizzo : L’essentiel des embauches concerne des collaborateurs de quatre à six ans d’expérience. Outre des compétences techniques, les cabinets attendent d’eux qu’ils soient à l’aise avec les outils de legal tech et qu’ils possèdent déjà certaines compétences de développement commercial. Pour les plus juniors, ils privilégient les anciens stagiaires à leur sortie de l’EFB. Quant aux associés, ceux-ci sont avant tout recrutés pour leur capacité à apporter de la clientèle et de l’activité. Les cabinets prennent moins le risque de parier sur un profil prometteur, mais recherchent une tête de pont dont le chiffre d’affaires est significatif et installé.
Salomé Agid : Les directions juridiques, pour leur part, sont en quête de professionnels forts de cinq à dix ans d’expérience, parfois acquise en partie en cabinet d’avocats, et donc tout de suite opérationnels. Ces profils doivent avoir une approche business de leur métier et savoir dialoguer avec les opérationnels comme avec les fonctions financières.
Beaucoup d’avocats choisissent, après quelques années, de quitter la robe pour travailler en entreprise. Ces mouvements sont-ils toujours en vogue ?
Salomé Agid : Nous rencontrons effectivement de plus en plus d’avocats seniors, voire parfois associés, souhaitant travailler en entreprise. Or, le meilleur moment pour opérer cette bascule se situe entre quatre et sept ans d’expérience. Avant, la pratique est jugée insuffisante. Après, le profil est considéré comme trop « marqué avocat ». Ces professionnels ont parfois une vision de l’entreprise un peu décorrélée de la réalité. Ils ont en outre des prétentions de rémunération élevées qui les positionnent, de fait, à des postes à responsabilité alors même qu’ils ne disposent pas véritablement de savoir-faire en management. La gestion d’équipe en cabinet est en effet bien différente de celle opérée en entreprise.
Déborah Zizzo : Les cabinets se montrent aussi frileux à réintégrer dans leurs rangs d’anciens avocats partis plusieurs années en entreprise. D’une part, ils craignent que ces derniers aient trop changé leurs méthodes de travail, et d’autre part, ils ne savent pas comment évaluer leur niveau de séniorité et donc de rémunération.
En parlant de rémunération, juristes et avocats peuvent-ils espérer des augmentations pour 2026 ?
Déborah Zizzo : Les avocats ont bénéficié de fortes augmentations en 2023, avec pour les deux dernières années, des rattrapages effectués au sein des cabinets qui n’avaient pas suivi ce mouvement. Nous n’attendons pas d’augmentations notables pour 2026. Cependant, certaines structures compensent, en partie, cette faible évolution des niveaux de rétrocession par une stagnation des objectifs de facturation. Le nombre d’heures à facturer par avocat restant stable, les bonus sont plus facilement atteignables. De manière générale, il est d’ailleurs primordial, pour un candidat, d’être attentif au niveau de facturation demandé et à son seuil de rentabilité. Dans le contexte actuel, le risque qu’un cabinet décide, dans un objectif de réduction des coûts, de licencier les avocats jugés non rentables n’est pas nul, bien que ces actions demeurent marginales.
Salomé Agid : Pour les juristes, les augmentations devraient être plus ciblées, avec une fourchette tournant entre 0 et 3 %. Seuls les profils les plus demandés, comme les Legal Ops ou les juristes IT, peuvent potentiellement prétendre à plus (5 à 8 %). Quant aux directeurs juridiques, leur rémunération demeure stable. D’autres critères non financiers entrent toutefois en jeu dans le choix de leur emploi, notamment le périmètre du poste et le fait, ou non, d’être rattaché directement à la direction générale.