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Discrimination chez les avocats : la profession se mobilise

Publié le 16 mai 2018 à 16h36

Marie-Stéphanie Servos

Une enquête intitulée «Conditions de travail et expériences des discriminations dans la profession d’avocat.e en France», réalisée par le Défenseur des droits à la demande de la Fédération nationale des unions de jeunes avocats (FNUJA), pointe les carences de la profession en matière de parité et de diversité.

«Nous défendons les libertés et les droits fondamentaux, nous avons un devoir d’exemplarité… Mais nous faisons partie de la société, et sommes confrontés aux mêmes problèmes de discrimination que les autres citoyens», commence Anne-Lise Lebreton, présidente d’honneur de la FNUJA. Au sein de la profession d’avocat, le simple fait d’être une femme multiplie par quatre la probabilité d’être victime de discrimination. Pourtant, le port de la robe est majoritairement une affaire de femmes, puisque 55,4 % des avocats sont des avocates. Un constat qui peut inquiéter. Parmi les points négatifs relevés par l’enquête publiée le 2 mai dernier, les disparités salariales arrivent en tête : pour le seul barreau de Paris, l’écart moyen de rémunération est de 51 % en défaveur des femmes. Suivent les cas de harcèlement moral ou sexuel, puisque 27,1 % des femmes interrogées affirment en avoir été l’objet au cours de ces cinq dernières années.

Malheureusement, ces réalités ne sont pas nouvelles. De nombreux rapports analysant les discriminations dans la profession ont été publiés ces dernières années. Tous dépeignent le même tableau : les femmes sont les plus touchées par la discrimination. Mais l’enquête du Défenseur des droits va plus loin, et étend son analyse à de nouveaux critères sociaux et religieux.

Couleur de peau, religion et orientation sexuelle

Selon l’enquête, 56,8 % des personnes «perçues comme noires» estiment être victimes de discriminations en rapport avec leur couleur de peau. Dans le cas des personnes sondées «perçues comme blanches», ce chiffre tombe à 1,2 %. Un écart significatif, même si ces discriminations restent globalement peu nombreuses (elles ne concernent que 4,7 % des personnes interrogées), la profession étant peu diversifiée.

Mais le critère ethnique n’est pas le seul à être souligné par l’étude : l’appartenance religieuse et l’orientation sexuelle sont également pointées du doigt. Sur 7 128 sondés, 28,9 % des personnes de confession musulmane affirment être très fréquemment l’objet de remarques liées à leur religion. De la même manière, 9,6 % des personnes de confession juive interrogées estiment avoir déjà été l’objet de discrimination du fait de leur religion. Parmi les personnes sondées, 18,5 % des homosexuels ou bisexuels rapportent aussi avoir été discriminés du fait de leur orientation sexuelle. «Désormais, il ne sera plus possible de dire que ces faits sont anecdotiques. Ils sont chiffrés, objectivés», insiste Anne-Lise Lebreton. Pour elle, il ne s’agit pas de «pointer du doigt la profession», mais de provoquer une prise de conscience, et un passage à l’action.

Conscient de ces réalités, le Conseil de l’Ordre, qui tenait le 27 février dernier une séance exceptionnelle sur l’égalité et les discriminations, a adopté un plan d’action comprenant dix mesures. Parmi celles-ci, l’une prévoit d’agir en amont, en créant des outils d’information et un système d’alerte à destination des élèves avocats. De la même manière, les avocats ont désormais accès à un onglet dans l’espace «collaboratif» du site de l’ordre, qui contient des informations ainsi qu’une boîte à outils à disposition des victimes de discrimination. «Nous espérons sensibiliser en amont, et inciter les victimes de discrimination à parler et saisir les institutions compétentes afin de faire sanctionner les comportements fautifs», précise Anne-Lise Lebreton.

Libérer la parole

Pour les victimes, parler veut dire dénoncer. Et nombreuses sont celles qui ont peur des représailles, ce qui explique souvent que la plupart se résignent à l’inaction. Seulement 4,7 % des avocats faisant l’objet de discrimination entament des démarches formelles (saisir le bâtonnier, ou faire un recours). «Cela doit changer, la peur est un frein pour ceux qui envisagent de saisir leur bâtonnier, plaide Valence Borgia, présidente d’honneur de l’UJA de Paris, et membre du Conseil de l’Ordre. Libérer la parole est une condition sine qua non à l’action des barreaux.»

C’est dans ce but qu’a également été mis en place un dispositif de référents, intégrés au sein de la commission égalité et lutte contre le harcèlement du CNB, ainsi que dans les écoles d’avocats. Ces derniers auront pour rôle de recueillir la parole, et de faire le lien entre la victime et les organes de sanction. «Nous souhaitons que l’enquête, aujourd’hui portée par la victime, soit initiée par quelqu’un d’autre, précise Valence Borgia. Aujourd’hui, tout est en place : les outils sont entre nos mains et les institutions sont impliquées et volontaires.» Reste, désormais, à porter ces informations à la connaissance de la profession. Une campagne de communication interne doit débuter au mois de juin.


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