Selon l’Observatoire permanent de la legaltech, seul 20,3 % de ces start-up juridiques sont issues de professionnels du droit, quand 79,7 % sont le fruit d’entrepreneurs non praticiens. Ces derniers, aux profils divers et variés, interviennent dans un écosystème qui n’est initialement pas le leur, mais sont en train d’en redéfinir les contours. Nous avons rencontré plusieurs d’entre eux.
Fonder une legaltech sans rien connaître du droit serait impossible. C’est en tout cas ce que disent les observateurs les plus critiques. Pourtant, les chiffres semblent dire le contraire, puisque selon l’Observatoire permanent de la legaltech, édité et mis à jour régulièrement par le Village de la Justice, seule une minorité des legaltech en fonctionnement sont le fruit de professionnels du droit, quand en majorité, elles sont issues d’entrepreneurs non praticiens. A en croire les levées de fonds de certaines d’entre elles (issues de praticiens ou de non-praticiens) ces dernières années, un tel postulat ne peut d’ailleurs pas tenir : rien qu’en 2015, l’écosystème des start-up dédiées aux services juridiques a levé un total de 52 millions d’euros, selon l’étude de la FrenchTech publié par SNCF Développement et C-Radar.
Des profils divers
Si les montants sont astronomiques, c’est parce que les profils sont avant tout entrepreneuriaux. «En 2012, lorsque nous réfléchissions à nous lancer, le juridique avait encore très peu fait l’objet d’innovation», se souvient Philippe Wagner. Le cofondateur de Captain Contrat, une plateforme de services juridiques en ligne à destination des TPE et PME, n’a rien d’un juriste. Avec un diplôme de HEC en poche, c’est auprès de Gilles Babinet, un «serial entrepreneur» et Digital champion de France auprès de la Communauté européenne, qu’il commence sa carrière. Une expérience qui constitue un sérieux coup de pouce au moment où il constate que le secteur du droit est un créneau opportun sur lequel peu se sont encore placés. En fin d’année dernière, Captain Contrat levait 4 millions d’euros avant d’annoncer, trois mois plus tard, 35 recrutements dans le but d’accélérer sa croissance. Mais les récits entrepreneuriaux liés à la legaltech ne sont pas qu’une histoire de business. Ils peuvent aussi résulter d’une volonté de la part du fondateur de répondre à ses propres besoins. Ce qui a par exemple été le cas de Jérémie Eskenazi, fondateur de Wonder.Legal (anciennement document-juridique.com), start-up spécialisée dans la création automatique d’actes administratifs à destination de particuliers ou de professionnels. A l’époque, l’ingénieur de formation, diplômé de Centrale Lyon et d’un Master of Sciences du MIT, est chef d’entreprise. «J’avais régulièrement besoin de documents juridiques qu’il m’était parfois compliqué de trouver», se souvient-il. Il décide alors de répondre lui-même à son besoin et de permettre par la même occasion aux particuliers et aux professionnels d’avoir accès à une base documentaire fournie. Seul aux manettes, il crée à l’époque document-juridique.com, un site internet qui recense tous les documents juridiques sur lesquels Jérémie n’arrivait pas à mettre la main. Le succès est tel qu’il est obligé de délaisser son activité principale pour se consacrer entièrement à son nouveau-né. Aujourd’hui, Wonder.Legal est présent dans 20 pays, auprès de 600 000 utilisateurs et dispose de 1 400 documents juridiques dont environ 220 en France.
Savoir s’entourer
Mais ces success stories juridiques et entrepreneuriales n’auraient jamais pu voir le jour sans l’expertise de quelques spécialistes pour les accompagner. Tous le concèdent d’ailleurs : être entouré d’experts est la clé. «Il faut avoir une parfaite connaissance des aspects réglementaires et déontologiques de l’activité qu’on lance, tout en gardant une approche entrepreneuriale», détaille Philippe Wagner. «Cela nous a pris plus de temps que nous ne l’avions anticipé pour comprendre tout l’environnement auquel nous touchions», ajoute le fondateur de Captain Contrat. Pour Pierre Lasvignes, ingénieur et cofondateur de Seraphin.legal, qui crée des legaltech sur mesure pour les acteurs des professions juridiques, il était «inconcevable» de concevoir une legaltech sans être entouré de compétences développant une expertise dans le secteur du droit. «Il faut que ce soit un combo du droit et de la tech», précise-t-il. C’est ainsi qu’aux côtés des deux autres fondateurs, Thomas Saint-Aubin et Jean-René Tancrède, Seraphin.legal s’est entouré d’une vingtaine de personnes, un «mix» de juristes, d’ingénieurs, de legal designers, et de spécialistes du marketing et du commerce. S’il veut garder le chiffre confidentiel, Jérémie Eskenazi affirme de son côté être entouré d’une «très grosse équipe» composée essentiellement de juristes. «Dans le domaine des legaltech, le tout est d’avoir une équipe technique et juridique solide», ajoute-t-il. Entrepreneur, mais pas technicien, le profil d’un «legaltecher» serait donc davantage celui d’un chef d’orchestre, qui crée, met en marche et diffuse le savoir-faire d’autres personnes qui sont, elles, plus spécialisées.