Un rapport d’information du Sénat « L’intelligence artificielle (IA) générative et les métiers du droit : agir plutôt que subir », déposé le 18 décembre dernier, préconise une vingtaine de mesures pour bien appréhender la mue que ces avancées technologiques induiront pour les professions du droit. Philippe Goossens, associé au sein du cabinet Advant Altana, apporte son regard sur ce sujet aux multiples ramifications.
Pour les auteurs du rapport sénatorial « L’intelligence artificielle (IA) générative et les métiers du droit : agir plutôt que subir », l’enjeu principal de l’intelligence artificielle (IA) générative est son bon usage plutôt que les risques qu’elle pourrait faire peser sur l’emploi. Qu’en pensez-vous ?
J’ai toujours considéré qu’exercer le métier d’avocat, c’est convaincre un contradicteur dans le cadre d’une négociation ou un juge au tribunal. L’IA permettra de gagner du temps sur des tâches qui n’exigent pas beaucoup d’intelligence, comme le classement de documents, afin de pouvoir se recentrer sur le cœur de métier de l’avocat : l’influence et la conviction. Un client qui a besoin de mes services ne veut pas avoir une explication de la dernière jurisprudence de la Cour de cassation ou savoir comment je vais procéder. Il attend un conseil, une aide et un appui. Tous les dossiers ne nécessiteront pas non plus d’avoir recours à l’IA. Dans une négociation, par exemple, faire preuve d’intelligence émotionnelle est important, car c’est une situation profondément marquée par une dimension humaine et non mécanique. In fine, je suis convaincu que l’IA valorisera encore plus les bons professionnels. A l’inverse, pour d’autres avocats, cela aura des retombées catastrophiques.
Quelles compétences devront posséder les collaborateurs qui seront recrutés demain ?
Au cabinet, nous essayons de recruter des juristes disposant certes d’une formation solide, mais surtout doués d’une grande curiosité et donc capables de douter. Ces personnes vont pouvoir remettre en question l’information fournie par les agents IA en vue d’une mise en application optimale. Une formation juridique de haute qualité avec une dominante restera un must. Mais il faudra aussi être en mesure d’appréhender les situations de manière transversale pour aller au-delà du droit, afin d’apprécier la situation d’un client sous tous ses aspects. Les grands pénalistes comme Henri Leclerc, qui n’avait pas fait l’Ecole du barreau, se distinguent par l’expérience acquise dans l’exercice de leur profession. Ce qui est important pour un avocat, c’est de côtoyer ses pairs et d’apprendre à leur contact. C’est un métier de compagnonnage. Je remarque que nos jeunes collaborateurs sont dix fois plus habiles dans l’usage de l’IA que je ne le suis moi-même. Des réflexions sont en cours pour proposer des formations afin que tous les avocats de notre cabinet aient le même niveau de connaissances sur le fonctionnement, les faiblesses liées aux biais et hallucinations, mais aussi les règles de confidentialité à respecter, etc. Nous sommes par ailleurs en train de mettre à jour notre charte IA interne.
Des inquiétudes néanmoins sur l’emploi ?
Le problème se pose surtout pour les postes qui incluent des tâches répétitives et ne nécessitant pas de remplir des fonctions de création, à proprement parler. Le développement de solutions à base d’IA contribuera certainement à faire évoluer certains métiers au sein des cabinets. Par exemple, nos standardistes pourraient voir leur mission recentrer sur un volet plus humain. Un accueil téléphonique assuré par une IA performante, ouvert 24h sur 24 et dans toutes les langues, serait sans doute plus efficace. Les personnes appelant seraient reconnues, tandis que certains courriels pourraient être envoyés automatiquement. Si l’on prend le cas des due diligences, une partie pourrait s’avérer modélisable. Idem pour la gestion des contrats, qu’il faudra néanmoins toujours savoir négocier.
Les sénateurs insistent sur la nécessité d’anonymiser les magistrats et les greffiers dans les décisions de justice publiées en données ouvertes. Un commentaire ?
Je suis d’accord. Les possibilités offertes par une technologie puissante de croiser les noms des juges et d’en déduire d’éventuelles « positions » en matière de jugement seraient préjudiciables. L’anonymisation, c’est un minimum. Mais je ne suis pas certain que cela suffise. L’IA sera à même de consulter des décisions, de les combiner avec des dates de nomination de tel ou tel juge, actif dans une chambre X ou Y, etc. Cela pourrait s’avérer très dangereux pour la protection des magistrats, notamment quand vous avez un juge d’instance unique. Pour évoquer un point positif, étant donné la pénurie de juges, l’IA devrait, sans remplacer l’humain, contribuer à accélérer le traitement de certains dossiers qui relèvent d’un traitement moins complexe et plus facile à « mécaniser » dans une certaine limite.