Violemment attaqué par un cabinet de recherche réputé pour ses coups d’éclat, le distributeur Casino n’entend pas se laisser faire. Mais une action en justice ou à l’AMF semble peu envisageable.
Mi-décembre, le sulfureux cabinet de recherche Muddy Waters a publié une note tirant à boulet rouge sur la présentation des comptes du groupe Casino et de sa holding Rallye. Selon la structure fondée par Carson Block, qui a pris des positions vendeuses sur le titre Casino, les comptes du distributeur français masquent la détérioration de ses activités et son endettement élevé. En conséquence, le titre Casino a clôturé la séance du 17 décembre en baisse de plus de 11 %, et affiche une baisse de plus de 20 % depuis la publication de cette note.
Le groupe de Jean-Charles Naouri a bien tenté de répondre à ces attaques, mais sans grand succès. Il a accusé le cabinet d’avoir publié «un certain nombre d’allégations inexactes et trompeuses», sous-entendant que Muddy Waters avait lui-même intérêt à ce que le cours de l’action baisse du fait de sa position vendeuse. Casino avait par ailleurs indiqué que son Ebitda en France devrait être supérieur au deuxième semestre 2015 sur un an, avec des marges améliorées à partir de 2016, et avait annoncé un plan de désendettement via des cessions de ses actifs immobiliers en Thaïlande. Las, le titre étant toujours malmené, Casino a accentué son plan de cession en annonçant en janvier la vente de l’intégralité de sa filiale thaïlandaise, justifiée par d’importantes marques d’intérêt émanant d’acteurs locaux.
Dans cette affaire, la violence de l’offensive de Muddy Waters a suscité la polémique sur la place de Paris, peu habituée à ce type de manœuvres. Pourtant, le track record du cabinet américain parle pour lui. Il avait notamment fait flamber l’action Bolloré l’an dernier à la suite d’une note positive. Le fait qu’il agisse pour son compte propre renforce d’autant sa crédibilité sur le marché, et donc la crainte de ses prises de position par les émetteurs.
Manipulation de cours ?
Mais Casino n’entend pas se laisser malmener et a saisi l’AMF pour qu’elle fasse la lumière sur ces méthodes. Sans préciser si le gendarme boursier avait ouvert une enquête, son président, Gérard Rameix, a confirmé avoir demandé des informations à Casino et à Muddy Waters pour apprécier les arguments de chacun, soulignant ne pas vraiment souscrire aux méthodes de Carson Block.
Casino pourrait-il attaquer l’Américain pour manipulation de cours ? «Si Muddy Waters n’avait pas dévoilé sa position vendeuse sur Casino, une enquête pour diffusion de fausse information aurait pu être envisagée comme le prévoit l’article 632-1 du règlement général de l’AMF, explique Fabrice Veverka, associé chez SLVF. Comme il l’a dévoilée, le marché a connaissance du conflit d’intérêts et peut donc apprécier ses commentaires en toute transparence. Evidemment, si Muddy Waters a publié sciemment des informations trompeuses, cela peut caractériser une intention de nuire ou une manipulation de cours, sanctionnables par principe.» Une attaque devant l’AMF ainsi qu’au pénal est donc envisageable pour Casino s’il estime que ces manquements sont caractérisés, à condition toutefois de présenter un argumentaire solide. En effet, Muddy Waters a souvent découragé les émetteurs de s’attaquer à lui. En 2013, le géant singapourien Olam, victime des attaques de Carson Block en raison de son endettement, avait finalement abandonné son action en justice pour calomnie, mensonge et diffamation.
Quelle responsabilité de S&P ?
La position de Muddy Waters est d’autant plus difficile à attaquer, pour l’instant, que l’agence de notation S&P vient de lui donner raison. Alors qu’elle avait confirmé la notation BBB de la dette de Casino en décembre avec une perspective stable, elle a, à la suite des critiques de Muddy Waters sur ses conclusions, fait machine arrière en décidant de placer la note du distributeur sous surveillance négative avec la possibilité de la faire baisser de deux crans, en catégorie spéculative. Si l’agence a forcément perdu en crédibilité avec ce revirement, elle n’en a pas moins accentué la pression sur Casino. Le distributeur pourrait donc également envisager de lui demander des comptes. Sans toutefois l’assigner, car non seulement S&P peut modifier ses notes à tout moment, mais, surtout, une telle action le priverait de facto d’une notation par cette agence et accentuerait encore davantage ses difficultés. Et les actionnaires de Casino ? «Les minoritaires pourraient en théorie se retourner contre S&P en arguant que leur décision d’investissement était basée sur la note de crédit publiée par cette agence de rating. Cependant, les chances de succès d’une telle action semblent faibles», estime Fabrice Veverka.
Au final, à moins que la note de Muddy Waters ou les comptes de Casino contiennent des informations erronées, il est peu probable que l’AMF ou la justice instruisent ce dossier. Il s’agit davantage d’une attaque, a priori dans les règles, d’un activiste ayant une interprétation des performances de Casino différente de celle du marché. Et, jusqu’à présent, tout investisseur peut donner son avis, libre au marché de le partager ou non.