Que ce soit pour accompagner une démarche de changement, cultiver des compétences spécifiques ou professionnaliser de manière poussée la formation professionnelle, plusieurs entreprises ont créé en leur sein des universités du droit. Plus que de dispendieux gadgets, il s’agit d’initiatives inspirantes faisant avant tout appel à la réflexion et au volontarisme. Et c’est en France que ça se passe…
Auchan et Orange ont en commun d’avoir à la tête de leur direction juridique des hommes diablement enthousiastes et sympathiques. Qu’il s’agisse d’Hervé Fargues (Auchan) ou de Nicolas Guérin (Orange), le sentiment s’impose rapidement. Et si l’on ressent bien qu’il s’agit dans les deux cas d’une (bonne) nature, on comprend surtout qu’ils en ont fait chacun un outil de travail précieux. Prenez les questions de la formation professionnelle et de la gestion de carrière dans une direction juridique. Il y a des sujets plus glamours et moins préoccupants pour le dirigeant de cette filière. Eh bien ces deux professionnels ont réussi, chacun à sa manière, à faire bouger les lignes pour dégager un modèle innovant. Dans les deux cas, cela a débouché sur la création d’une école (Auchan) ou d’une académie (Orange) du droit dédiée aux juristes du groupe. Pour autant, la genèse de chacun des projets et les outils créés sont bien spécifiques.
Auchan : un changement de modèle organisationnel à accompagner
«L’idée de cette école des juristes interne est née du besoin de réorganiser les services juridiques du groupe et progressivement de l’ensemble des pays Auchan. Il s’agissait de passer d’un modèle d’organisation par métier et territoire (quatre directions juridiques pour la seule France), à la création d’un centre de services partagés pour tout un territoire», explique Hervé Fargues, ancien directeur juridique d’Auchan France, chargé de créer et de faire vivre cette école. Le moment était alors sensible car Marco Balducci, nouveau directeur juridique du groupe, venait d’être nommé. «Son intuition a été de comprendre très tôt que la réussite de ce changement dépendrait de la capacité des juristes à sortir du simple métier d’expert. Pour cela, nous devions être capables de les faire évoluer et de les accompagner. Or, nous disposions de peu d’outils dédiés.» Comme souvent, en effet, la direction juridique, pour importante qu’elle soit, représente une infime partie des salariés. En l’occurrence moins de 0,6 %. Et il est très rare qu’elle bénéficie d’une attention singulière et de moyens spécifiques. «Nous avons alors décidé de créer un outil simple, très pratique.»
Orange : prendre en main sa formation, pour responsabiliser et reconnaître
Paradoxalement, cette question de la taille relative de la direction juridique à l’aune du groupe tout entier a également joué un rôle important dans la création de l’Orange Legal Academy. «Le budget de la formation professionnelle de la direction est devenu très conséquent avec des demandes de plus en plus nombreuses. Par ailleurs, nous avions besoin de repenser nos pratiques afin que la formation devienne un outil de responsabilisation et de reconnaissance. Or, deux facteurs compliquaient l’identification par la direction des ressources humaines de nos besoins propres : nous ne représentons que 0,5 % des salariés et notre profil est très atypique : plus jeune de cinq ans en moyenne, largement plus féminin et issu de la faculté et non d’écoles d’ingénieurs.» Et, pour Nicolas Guérin, deux éléments méritent une attention particulière. Le fait que le temps de la formation permette de mettre à plat les sujets, en faisant disparaître les conflits, en atténuant les confrontations qui existent parfois entre juristes et opérationnels. «Ces moments sont précieux car les juristes parviennent à exposer leurs enjeux sans être tentés de convaincre qui que ce soit. Ce qui n’est pas du tout naturel pour eux, mais cela n’en reste pas moins très utile.» Autre élément clé : «Dans la formation d’un juriste, il n’existe pas ou très peu de moments où vous êtes formés au management juridique. Or, c’est un besoin réel auquel on ne peut répondre uniquement par les qualités techniques, aussi élevées soient-elles.»
Une maturation lente ; des sources d’inspiration limitées mais puissantes
Beaucoup de travail aura été nécessaire avant que n’émergent les outils. Deux ans de maturation pour l’Ecole des juristes d’Auchan. Près de trois chez Orange. Dans les deux cas, une équipe resserrée et internationale de trois personnes a été mise en place. Chez Orange, l’un des acteurs clés a été le directeur juridique de la filiale égyptienne, grâce à une expérience similaire qu’il avait connue chez un concurrent. Pour Auchan, la réflexion initiale a réuni le nouveau directeur juridique groupe, Hervé Fargues, et le directeur juridique de la filiale espagnole. «Il existe peu de références, en fait, constate Nicolas Guérin. De nombreuses entreprises ont une école des ventes. Eh bien, en quelque sorte, nous adaptons cela au métier de manager juridique.»
Une académie pour gagner en efficience et pour faire émerger des perspectives
Pour le groupe télécoms, chaque session réunit au maximum 18 personnes, issues de tous les pays dans lesquels le groupe est présent. L’académie est bâtie sur trois piliers. Veiller à l’acquisition d’un socle commun de connaissances dans des domaines d’expertise clés : droit de la concurrence et réglementaire, droit des sociétés, compliance, propriété intellectuelle et brevet. Apprendre à travailler ensemble dans un environnement multiculturel. Autour d’un sujet d’intérêt commun comme les données personnelles, les participants doivent proposer une posture pour le groupe en veillant aussi bien au fond qu’à la forme. Enfin, il s’agit d’apprendre les clés du management afin de savoir organiser des équipes et les diriger. La vision de Nicolas Guérin est claire : «Nous voulons intégrer la formation comme un outil de gestion de carrière permettant au juriste de réfléchir à son travail et de le faire évoluer. Le gain d’efficience est énorme, tant pour l’individu que pour la direction, et donc l’entreprise.»
L’école des juristes pour accueillir, former et faire évoluer
Le spectre est sensiblement plus large chez Auchan. Il s’agit d’accompagner le développement et la reconnaissance d’une filière juridique. L’école s’est concentrée sur trois thèmes. Celui de l’accueil et de l’intégration des nouveaux juristes : «Par un plan d’intégration personnalisé, l’accompagnement par un mentor non juriste choisi en fonction notamment du parcours professionnel du nouvel arrivant, qui doit pouvoir se créer rapidement un réseau interne et disposer de repères dans l’entreprise.» Chaque collaborateur reçoit un vade-mecum contenant en particulier la vision du métier de juriste dans l’entreprise et les règles éthiques du groupe. Deuxième temps : la formation. Technique, sur des aspects sensibles comme la cybercriminalité avec la gendarmerie nationale, mais aussi axée sur le développement du leadership du juriste, le travail en mode projet, le marketing juridique ou comment créer le réflexe juridique chez nos clients internes.» Enfin, l’école propose un accompagnement professionnel : «Pour écouter et répondre au mieux aux aspirations et désirs d’évolutions internes. Et le faire avec franchise et doigté, afin que chacun comprenne que tout le monde ne deviendra pas directeur juridique, mais que l’enrichissement d’un métier peut aussi naître de l’évolution de l’environnement de l’entreprise.» La démarche est donc structurée pour identifier les besoins, imaginer des évolutions parfois en dehors de la filière juridique, parfois géographiques. «Cela exige une vision des services à trois ou quatre ans et une qualité de management importante.»
Du temps et des idées : le vrai coût de ces démarches
N’allez pas imaginer pour autant que tout cela réclame des budgets considérables. Dans les deux cas, un budget spécifique a été établi, avant tout pour crédibiliser la démarche et montrer que les coûts sont tenus. Il est fait appel essentiellement aux ressources internes : l’Institut de formation à l’excellence chez Auchan et Orange Campus. La ressource clé est donc le temps qu’il faut pour concevoir et piloter ces dispositifs. L’évaluation n’est pas oubliée, pour améliorer la performance. Chez Orange, l’objectif est même de l’intégrer dans le programme d’évaluation général de la direction juridique. Mais l’essentiel est ailleurs, comme souvent. Enthousiasme et sympathie : les deux ingrédients semblent avoir été importants, pour faire changer les habitudes, pour convaincre les directions des ressources humaines surprises par les démarches, pour articuler autant que possible besoins de l’entreprise et accompagnement du parcours professionnel personnel de chacun. N’est-ce pas là d’ailleurs une belle preuve de leadership ?